Sorti en août 2019 aux Editions Zoé, Collection Ecrits d’ailleurs. Roman (posthume et inachevé). 268 pages. Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Raguet. Titre original : Starlight.

L’auteur. Richard Wagamese est né en 1955 dans l’Ontario et appartient (comme les personnages de ses romans) à la nation ojibwé, une importante ethnie indienne de l’Ontario, Canada)). Par ailleurs journaliste et producteur pour la radio et la télévision, il vivait en Colombie Britannique. Comme de nombreux auteurs amérindiens, il a toujours défendu la cause indienne, tant pour ses racines que pour ses rites et sa culture si proche de la nature. Il s’est éteint, comme les étoiles, en mars 2017 à 61 ans. Il nous reste une belle partie de son œuvre romanesque à savourer au fur et à mesure de sa sortie française qui a démarré dans le désordre avec Les étoiles s’éteignent à l’aube, dont Starlight est la suite. Plus belle encore peut-être que le premier. Mais non.

Les cinq premières lignes : Starlight tenait l’urne à deux mains. En arrivant sur la galerie, il débarrassa les talons de ses bottes de la boue qui y collait, en les raclant sur le nez de la dernière marche ? Derrière lui, la lumière était faible. Un brouillard bas, qui s’était formé avec le froid, inondait le champ ; l’indistincte ombre dentelée des cimes des arbres tavelant le flanc de la montagne dessinait la lisière de la forêt. Le soleil, tel un œil jauni, était suspendu derrière un voile de nuages ».

Une phrase-clé
 : « La terre te traite en égal. Si tu passes un peu de temps seul ici, comme je l’ai fait toute ma vie, elle te parle, elle te livre des secrets auxquels la plupart des gens n’ont jamais accès. Elle ne parle pas avec des mots, Eugene, elle parle avec des sensations ».

EN DEUX MOTS
Une histoire de rédemption par la prise de conscience d’être partie prenante de la nature. Qui donne envie d’aimer tout simplement et d’aller marcher dans les bois pour retrouver la conscience de soi et la confiance en soi.

Le jeune Franklin Starlight du premier opus, Indien ojibwé, est devenu un homme mûr tranquille, grand, fort et bien bâti ; un colosse profondément humain, aimé, respectable et respecté de tous. L’histoire commence après une cérémonie funèbre simple suivie d’une incinération. C’est le vieil homme qui est mort. Frank est désemparé car il était tout pour lui. Plus qu’un père de substitution. Plus que le sien, qu’il a accompagné dans sa triste fin de vie dans Les étoiles s’éteignent à l’aube. Après avoir nettoyé la ferme où il a vécu avec le vieil homme, il s’apprête à partir et à « se mesurer au monde extérieur ». Mais il ne réussit pas à franchir la clôture et fait demi-tour. Il reste à la ferme. Avec Eugene Roth, son meilleur ami presque frère, célibataire lui aussi, il va s’en occuper.
Dans le même temps, une autre histoire se joue. Terrible. Emmy et sa fille Winnie s’enfuient de la cabane de Cadotte, l’homme qui les maltraite et les séquestre. Cadotte et Anderson, son compère de débauches, sont une fois encore ivres-morts ; c’est l’occasion qu’attendait Emmy. Mais leur départ s’effectue dans la plus grande violence et elles devront aller très loin pour échapper aux deux hommes prêts à tout pour se venger d’Emmy.


Deux histoires parallèles, vous m’en direz tant… Nous lecteurs, savons que la littérature défie les lois mathématiques, notamment celle qui interdit à deux lignes parallèles de se rencontrer. Et qu’elle est le lieu de tous les possibles, de toutes les ouvertures : dans les œuvres romanesques, deux histoires qui commencent sur deux voies parallèles finissent presque toujours par se croiser pour n’en faire qu’une. C’est le cas ici. Au bout d’une longue et périlleuse cavale, Emmy et Winnie sont arrêtées dans un supermarché pour vol à l’étalage. Franck est présent sur les lieux. Il se porte garant auprès des services de police et de l’enfance et propose de les prendre sous son aile, leur évitant une suite judiciaire, avec un éventuel séjour en prison pour Emmy et un placement pour sa fille. C’est ainsi qu’elles vont se retrouver chez Starlight. Moyennant quelques heures d’intendance ménagère elles seront logées et nourries. Et Carrie scolarisée. Le temps pour elles de se remettre sur pied avec l’aide des deux amis.

Au fil des semaines, les choses changent doucement, les personnages s’apprivoisent. Frank initie les deux filles aux merveilles de la nature, à la méditation et à la randonnée sauvage, à pied et à cheval dans toute la contrée. Le calme revient peu à peu dans les esprits, Emmy reprend confiance, surtout en elle. La petite communauté, alternant les sorties nature et les discussions, apprend à se connaître, à partager, à s’apprécier. Emmy s’adoucit le cœur et s’endurcit le corps. Pour elle et sa fille c’est un voyage initiatique inenvisageable qui les remet peu à peu sur les rails de l’existence. Ce qu’elles découvrent grâce à Frank (et à Eugene) : l’immersion pure et simple au plus profond de la nature, les transcende à jamais. L’espoir renaît de ses cendres.

Mais la soif de vengeance est inextinguible chez Cadotte et Anderson qui ne lâchent pas leur proie et continuent la traque ; grâce au moteur de la haine, l’étau se resserre… Jusqu’à un dénouement qui, s’il représente bien les derniers mots écrits par l’auteur puisque le roman est inachevé, ne correspond pas forcément à la fin définitive qu’il voulait, qu’il avait prévue pour ses personnages et dont l’éditeur nous fait part dans une postface. Je n’ai jamais aimé les fins ouvertes, mais celle-ci ne l’est pas si l’on considère qu’il restait quelques pages à écrire, dont le contenu « brut » nous est donné… Et quoiqu’il en soit, les deux fins possibles sont aussi satisfaisantes l’une que l’autre. Avec pour l’une, un autre défi aux lois des mathématiques, ici celle des probabilités. Car les terres canadiennes sont « vastissimes » et les chances pour Cadotte de retrouver les Emmy et sa fille très, très minces…

Le style. La prose de Richard Wagamese nous est restituée pour la troisième fois par Christine Raguet, qui doit prendre un plaisir fou à traduire de tels écrits. Les descriptions sont aussi belles que la nature qu’elles décrivent, les relations entre les personnages toujours évoquées avec pudeur quand il s’agit de sentiments d’amour ou d’amitié, voire une certaine rudesse concernant les hommes entre eux, et les dialogues vont à l’essentiel : Frank et Eugène sont d’un naturel taiseux et Emmy une écorchée de la vie, impressionnée et intimidée par Frank. Il faut là aussi saluer le travail de traduction car si les sentiments sont difficiles à rendre sans effusions exaltées – ici un amour naissant –, qu’en est-il quand il s’agit de les traduire ? La lecture de ce roman, juste pour sa plume, relève du plaisir pur. Aucune page n’est tournée sans avoir été lue à fond, aucune n’est seulement parcourue par le lecteur comme il peut arriver quand les mots sont ou semblent moins essentiels. Richard Wagamese nous manquera longtemps.

Mon avis sur le livre. Ouvrir un roman de Richard Wagamese, c’est entrer en religion. Une religion dont le dieu serait la Nature, avec une majuscule. Puissante, grandiose – forêts, lacs, montagnes –, omniprésente, elle est magnifiée par l’auteur et son héros qui en fait un personnage capable de calmer les esprits perturbés par la vie, de (re)donner un équilibre perdu. Son observation comporte une forme de spiritualité. Offerte à l’humain censé la respecter et la remercier, la nature est érigée en principe philosophique, en une véritable « leçon de vie ». Elle joue un rôle important dans le retour à l’espoir d’Emmy et sa fille. Panorama, animaux « sauvages », il faut en quelque sorte mériter d’y entrer pour véritablement en faire partie. Et pour cela, « juste » se mettre en immersion avec la nature en utilisant tous nos sens : apprendre à regarder pour voir les beautés qu’elle expose, sous nos yeux mais aussi tout autour de nous et très loin ; écouter pour entendre sa musique, ses mille bruits et finir par reconnaître les chants des oiseaux et les cris des rapaces ; discerner le moindre mouvement d’un cerf ou d’un loup – les passages dans lesquels Frank suit les loups pour les photographier sont d’une beauté majestueuse tant dans la description des scènes que pour le respect mutuel animal-homme qu’ils évoquent. Mais aussi savoir flairer, renifler pour sentir les odeurs, les identifier et les reconnaître. Tout en restant tranquille, immobile, occupé seulement à respirer, attentif.


Dans cette observation-exploration de la nature, le silence a une importance capitale, « la communication non verbale » autorisant « la véritable communication », y compris entre les humains. Ce qui permet une véritable communion, non, plus encore, une fusion entre l’homme et la nature.
Les relations de Starlight avec les loups, qu’il admire particulièrement et réussit à approcher de très près pour en faire des photos d’art quasi « surnaturelles » très appréciées par les amateurs, sont emblématiques de cette relation entre l’homme et la nature. Il dit à Eugene qui lui demande comment il fait pour prendre de telles photos des loups : « Ils ne posent pas. Ils me laissent tout simplement les voir tels qu’ils sont au naturel. (…) La terre te traite en égal. Si tu passes un peu de temps seul ici, comme je l’ai fait toute ma vie, elle te parle, elle te livre des secrets auxquels la plupart des gens n’ont jamais accès. Elle ne parle pas avec des mots, Eugene, elle parle avec des sensations ».
Plus loin, quand c’est Emmy à son tour qui s’étonne des photos, il répond : « Les êtres sauvages. Ça m’a toujours paru un peu erroné de dire ça d’eux. Ils ne sont pas sauvages. En tout cas, pas comme la plupart des gens le conçoivent. Observez-les. Voyez comme ils sont les uns envers les autres. Ils sont plus dociles que nous. Je crois que c’est parce qu’ils savent d’emblée comment aimer et que nous, nous devons l’apprendre. Je vois cela en eux. Comment l’amour les rend dociles. Pas seulement entre eux. La nature. Son mystère. L’attraction de la lune. Le ciel. Toute l’atmosphère qui s’en dégage. C’est ce qui m’attire. Cette grande ouverture qu’ils offrent. C’est ce que j’essaie de ressentir quand je suis avec eux. Ce que j’essaie de voir et de saisir, si j’ai de la chance. Cette authenticité ».
« L’homme est un loup pour l’homme »
, dit un adage ancien. Si seulement ! Malheureusement, l’adage a tout faux ! Et quand d’aventure l’homme réussit à se placer au rang de l’animal, il ne s’abaisse pas, il s’élève. C’est ce que réalise et comprend Emmy au fur et à mesure qu’elle randonne en solitaire ou avec Franck.

Toutes les pages réservées à peindre la nature et à son appréhension par les humains sont de pures merveilles. Je ne peux résister au plaisir de vous livrer quelques passages parmi les plus beaux.

« Il ne connaissait pas de mot pour nommer cette nature sauvage. Pour Starlight, le pays d’en haut était comme une prière ou un cantique, et un homme devait l’approcher de cette façon : avec révérence, réserve, en pleine conscience de la crainte, de l’émerveillement et du respect qu’il éveillait en lui ».

« Ils étaient là, tous les deux, dans ce silence feutré, en train de fumer sans penser à rien, sinon à la preuve tangible de leur travail. Au-dessus d’eux, la congrégation des étoiles tournait lentement et une mince tranche de lune planait sur toute chose comme une idée vagabonde. Ils percevaient les flancs des bovins cogner les planches chaulées de leurs enclos, et quelque part au loin, le soliloque saccadé d’un oiseau de nuit émettant toute une série de notes plaintives et mélancoliques qui s’élevaient et remontaient en contrepoint sur leurs souffles haletants de fumée ».

« Il leur fit suivre un chemin sinueux vaguement parallèle à l’arête de la falaise. Les ouvertures intermittentes sur le paysage étaient à couper le souffle. On aurait dit qu’entre la terre et ce vaste océan d’azur et de nuages il n’y avait pas de frontière. La piste descendait, révélant soudain les réceptacles mercuriels des lacs, l’éclat turquoise des ruisseaux et des rivières ourlés d’un onduleux tapis d’arbres ».

Le ciel, lui aussi sublimé : « Le soleil n’était plus qu’un lambeau de lui-même derrière la crénelure orientale de la montagne. Tout était inondé d’une lumière dorée qui tournait à l’orange puis au cramoisi avec un soupçon de violet profond qui se laissait deviner ».

Les « leçons » et préceptes de vie de Franck à Emmy sont rigoureusement identiques à ceux que le vieil homme a utilisés avec lui quand il l’a accueilli chez lui. Un dialogue entre Emmy et Frank :
« Emmy : – Comme si l’intérieur de ma tête s’était agrandi ».
Frank : – C’est le cas. Il s’agrandit parce que vous vous autorisez à accéder aux détails. On croit entendre ce qui se passe autour de nous, mais on n’en perçoit qu’une petite partie. Quand on se force à écouter, on commence vraiment à entendre des choses. (…) Quand vous repoussez les limites de votre attention auditive, vous arrivez à tout capter. (…) Vous vous connectez avec ce que vous entendez. Vous en faites partie. Ça devient une partie de vous-même ».
Emmy : – C’est pour ça que vous dites n’être jamais solitaire ici dans la nature ? ».
Frank – Ce n’est pas possible quand vous faites partie de quelque chose ».

« Là-bas, tout est prévisible, naturel. Il m’a toujours semblé que le meilleur endroit pour apprendre la confiance, c’était là-bas, dans la nature. On apprend à lui faire confiance et on apprend à se faire confiance quand on est confronté à elle. Il est facile de s’y déplacer quand on sait où on met les pieds. Le respect vient de ça. Tout comme le courage. L’humilité ».

Cependant, Starlight n’est pas seulement une ode à la nature et une leçon de vie. La galerie de personnages (peu nombreux mais forts) est impressionnante pour sa richesse psychologique. Frank en tête bien entendu, fidèle à celui qu’il était en passe de devenir grâce aux préceptes du vieil homme, qu’il applique au quotidien. C’est un homme qui n’a que des qualités (si, si, ça existe !) et un cœur gros comme ça ; des qualités que je n’énumérerai pas tant elles sont nombreuses. Et qui pour autant reste un homme avec une épaisseur et des failles profondément humaines. Face à lui, Emmy, une jeune femme malheureuse au passé sinistre qui fuit avec sa petite fille un homme alcoolique et violent. On sait d’emblée qu’elle est l’inverse absolu de Frank, soit la personne idéale pour bénéficier de sa philosophie de la vie.
Les personnages qui gravitent autour d’eux ne sont secondaires que par l’expression désignant ceux qui ne sont pas les personnages principaux. Pourtant, ils sont essentiels à l’histoire et aux autres personnages. Eugene, l’ami de Frank, à la fois compréhensif et admiratif de son ami, est une belle personne, tout comme Winnie la petite fille d’Emmy qui se montre de plus en plus curieuse et facétieuse à mesure qu’elle s’enhardit. Bien sûr, les mauvaises personnes, deux seulement, sont radicalement mauvaises et le restent : Cadotte et Anderson dans une moindre mesure, jamais prénommés sont là toujours, en taches de fond, indispensables à l’avancée de l’histoire. Des portraits en noir et blanc, trop contrastés ? Peut-être mais dans un tel contexte romanesque ça ne me dérange pas le moins du monde.

Le roman est inachevé, et alors ? Pour finir, je dirai que plus je lis les romanciers amérindiens, plus je deviens certaine que les Indiens d’avant 1492 étaient des écologistes bien avant la lettre. Dans Starlight, Richard Wagamese, Ojibwé d’origine comme son héros, met en avant la sagesse indienne. Frank est en harmonie avec la nature dès son plus jeune âge et avec lui le mythe du « bon Indien » devient une réalité, en tout cas pour moi. En particulier, son total respect de la nature, de la « terre nourricière » hérité de ses ancêtres, dont le dernier, le vieil homme, vient de mourir. Dire que ce dernier roman de Richard Wagamese est un hymne à la nature serait un euphémisme. La nature y est glorifiée par tous les personnages, y compris ceux qui auparavant ne la voyaient pas, ne la connaissaient pas.
Une oeuvre majeure, achevée ou non.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres que j’oublie, pour la beauté du propos, pour celle de l’écriture, pour celle de l’histoire et pour cet écrivain tant regretté, Starlight, le roman et son personnage si bien nommés, méritent pour moi de figurer dans l’espace Hors du commun de Bouquivore. Et j’espère de tout cœur qu’il reste quelques-uns de ses romans à traduire (par Christine Raguet ?) dans notre langue… Quoiqu’il en soit, Richard Wagamese est un auteur qui restera longtemps dans nos cœurs, et son œuvre gravée dans nos mémoires bien après ce roman posthume.