Ce roman de 372 pages est paru chez Grasset en février 2020. Gaëlle Nohant, auteure française, écrit des livres denses, extrêmement documentés ; comme le précédent : Légende d’un dormeur éveillé nous faisant revivre avec maestria Robert Desnos et ses amis surréalistes, dans une langue d’une poésie !

Ici elle nous embarque dans la vie d’une jeune Américaine qui a tout quitté, le mari et la vie luxueuse qu’il lui offrait… mais aussi son fils Tim, un garçon de huit ans. La voici, mystérieuse, menacée ? dans le Paris des années 50, sous une nouvelle identité, elle semble aux abois. Elle a emporté peu de choses dans ses bagages mais n’a pas oublié son Rolleiflex, quelques bons clichés et des bijoux afin de les vendre… Elle échoue dans un hôtel mal famé et noue une amitié avec une prostituée au grand cœur.

Dans cet exil, évidemment elle doit repartir de zéro. Nous allons la suivre au gré de ses rencontres dans ce Paris gris et pauvre de l’après-guerre. On la suit d’emblée car le livre est écrit à la première personne (ce que j’adore !), ses pensées la ramènent sans cesse à Chicago, aux personnes de son passé, comme son père, homme progressiste qui lui a inculqué ses valeurs, tout le contraire de son mari…

Je ne puis trop en dire, trop vous en révéler, car tout le suspense est là, oui on s’en doute son mari était odieux, le quitter d’accord, mais en laissant son petit garçon ! Quel motif peut justifier cela ? L’autre question étant : va-t-elle retrouver un jour son fils et pourra-t-il lui pardonner ?

Toute la première partie qui se déroule à Paris, dont nous lisons page 172 : « La brume escamotait le bas de Ménilmontant mais à mesure que je montais, la lumière l’a déchirée à belles dents, inondant les façades noircies, les volées d’escaliers, les terrains vagues, si aveuglante qu’elle faisait battre les cils ».
Durant ce séjour, de nombreux flashbacks la ramènent à Chicago. Ainsi page 46 : « Nous avons pris le métro à la gare Saint- Lazare, passant sous le ventre de la Seine pour rejoindre la rive gauche. Dans le dédale souterrain de la station de Montparnasse, je pensais au El, le métro aérien de Chicago, dont nous arrivions parfois à oublier le vrombissement obsédant jusqu’à ce qu’il nous submerge par surprise, ébranlant les murs d’un salon de thé ou troublant la sérénité d’un jardin public ». Mais le plus souvent c’est pour nous faire connaitre des éléments de son passé, nous préciser par petites touches la personnalité de son mari, de sa belle-mère…

Cette époque est aussi celle de l’émancipation des femmes. Violet va conquérir sa liberté dans le milieu culturel. Celui de la photo : on la verra passer du stade d’amateur passionnée, à la fois retranchée derrière son objectif, à celui de photographe d’information. L’auteure nous livre de très belles descriptions de photos et des états d’âme qui les accompagnent.
Page 46 : « Je voulais cette photo mais j’avais conscience d’être une femme pénétrant par effraction dans un monde d’hommes que la misère rendait sauvages. Il fallait me hâter, étudier la lumière, soigner le cadrage et la mise au point, appuyer sur le déclencheur. L’image dans la boîte je me suis enfuie comme une voleuse. »
Et page 57 : « …Les revisiter un à un, c’est refaire le voyage depuis la gare d’Union Station, où j’ai photographié cette vieille dame noire dont le chapeau s’envolait. La rapidité de la scène a flouté le décor ferroviaire… Son visage exprime à la fois l’étonnement et un sourire devant la malice du destin ».
Celui aussi de la musique, du jazz essentiellement, on visite ces clubs de Saint-Germain-des Prés, on descend les marches vers ces atmosphères enfumées. Page 68 : « Capter leur conversation sibylline pendant qu’ils nous font valser et transpirer, leur fraternité, l’harmonie qu’ils cherchent derrière le rythme trépidant du be-bop ».

Avec Gaëlle Nohant l’histoire des personnages est toujours solidement ancrée dans l’Histoire. Dans la deuxième partie de ce roman elle nous violente avec toutes ces émeutes raciales de Chicago (car il s’agit aussi d’un vibrant plaidoyer contre le racisme) … L’assassinat de Martin Luther King, celui de Bobby Kennedy, la guerre du Vietnam…

Jusqu’où une mère est-elle prête à aller pour reconquérir son fils ? Que de turbulences à traverser. De moments intimistes, décrits avec beaucoup de pudeur, comme en page 322 : « Sur le palier du troisième étage, la porte de droite était entrebâillée, manière de me faire entrer sans m’accueillir » en moments palpitants de manifestations réprimées avec une violence inouïe par les forces de l’ordre, comme nous pouvons le lire page 348 : « En quelques minutes, le monde devint sauvage et archaïque. Une image me reste : je nous vois massés sur un grand parking à l’ouest du parc, face à la ligne de policiers dont les casques luisaient telles des carapaces d’insectes. Un officier levait sa matraque sur l’un de ses hommes et lui ordonnait de rester dans la ligne, comme s’il pressentait cette folie de bêtes enragées, la jubilation de cogner, l’appel des nuques blanches dans la lueur des phares… ».

L’écriture de Gaëlle Nohant est superbe, élégante, travaillée sans le faire sentir. Bref vous allez entrer dans un petit chef-d’œuvre, emportés par cette héroïne, ses amours, ses aventures dans le tourbillon de l’Histoire, le tout parfaitement orchestré… Vous avez même une playlist à la fin si vous voulez parachever votre lecture avec une bande son ! Coup de cœur garanti !

LE GRAIN DE SEL DE LA SL
Une belle histoire, un suspense romanesque et une écriture stylée, que demandons-nous de plus  : du temps pour lire toutes ces beautés littéraires qui nous sont suggérées !