Sorti en août 2019 chez Stock, Collection La Bleue. Roman. 262 pages.

L’auteur. Jean-Luc Coatalem, né à Paris en 1959. Il est journaliste et écrivain français.Né dans une famille où l’on est militaire de père en fils, il passe son enfance en Polynésie etson adolescence à Madagascar. Cette jeunesse lui inocule la dévorante passion des voyages. Il a collaboré à « Grands reportages, Le Figaro magazine, Géo » dont il devient le rédacteur chef en adjoint. A la trentaine il commence à publier ses récits de bourlingueur.
Il a remporté plusieurs prix littéraires depuis 2001, dont le Prix de la langue française pour l’ensemble de son œuvre en 2017. Avec La part du fils en 2019 il était en lice pour le Goncourt et le Renaudot ; il obtient le grand prix Jean Giono.

L’histoire. Jean-Luc Coatalem est breton, finistérien ; il s’agit ici d’une histoire familiale. Celle de son grand-père Paol, qu’il n’a pas connu puisqu’en 1943, suite à une dénonciation il est arrêté, envoyé dans les camps où il décède quelques mois plus tard.
L’auteur nous le fait revivre en maintes occurrences. Ainsi page 42 : « Qui fut ce lieutenant, dans son uniforme de drap, son image reflétée sur le damier des rizières ? Quelle avait été la tessiture de sa voix ? Aimait-il lire, marcher ou collectionner des objets en jade ? J’étais là pour l’accompagner à rebours, le tenir à bras-le-corps, lui rendre ses contours et son allure. Un petit-fils archéologue. » L’auteur mène son enquête (il se compare à un inspecteur dans ses filatures), il n’a de cesse d’en savoir plus. Qui l’a dénoncé ? Pour quelles raisons ? Dans quelles circonstances est-il mort ?
Il mène seul ses recherches avec une admirable persévérance, contre l’avis de tous. On est taiseux dans la famille. Page 73 : « Entre eux la conversation s’effiloche puis se dissout, et, à mesure que les plats sont servis et desservis, elle n’est plus que murmurée, engourdie, la nuit la boit. Quelques bribes, un nom, un soupir, ils se souviennent sans développer, les mots s’éteignent à cette heure suspendue… ».
Car on apprend très tôt à serrer les dents chez les Coatalem et les malheurs on ne souhaite pas les aborder. Le sujet est tabou dans le double sens polynésien.

Le livre nous fait voyager dans l’histoire : le grand-père a fait plusieurs guerres : la Grande Guerre, celle d’Indochine… et celle de 40 est abordée. On voyage de la Bretagne, berceau de la famille à l’Indochine puis à l’Allemagne nazie.
« Le maintenant se mélange à l’autrefois » sans ordre chronologique. Jean-Luc Coatalem ne se laisse jamais entraîner par une imagination débridée, il colle toujours au plus près d’une vraisemblable réalité, toujours avec une grande pudeur. Au conditionnel de certains passages se mêlent le présent, le passé : il faut ressusciter ce grand-père maintenu dans l’oubli sous une épaisse chape de silence.
On se doute bien que les questionnements à la famille ne donnent pas grand-chose… Son père Pierre (auquel ce livre est pourtant dédié) en particulier a le don de s’esquiver. Et Jean-Luc C. lui-même l’aborde avec une telle délicatesse :
Page 98 : » Non, je n’allais pas l’entraîner vers ce passé, en raviver les plaies avec le sel de mes questions ».
Alors, l’auteur fouille méthodiquement dans les archives départementales de Quimper, « la rétine brûlée par les images fixes, las et éreinté ».
Page 78 : En sachant que ce que je faisais, et l’ampleur que cela avait pris, restait difficile à justifier. Cette quête pour d’infimes particules que le temps avait dispersées et pour laquelle je me dépensais sans compter, était devenue dévorante. »
Il scrute à la loupe, à l’affût du moindre détail des photos anciennes, le livret militaire… comme ici, page 156 : « Mais le reste du visage est dans l’ombre du casque. Il porte son uniforme cintré à la taille, aux insignes de la coloniale ; leggins et guêtres sur des souliers à lacets. Il a gardé les mains dans le dos. Traces de pas devant dans le sable. Sueurs. Quelque chose goutte des arbres noirs. »
Il dévore aussi des ouvrages sur les deux guerres mondiales, se documente sur les camps, leur envoie des courriels, en attend fiévreusement les réponses, il suit le parcours infernal de 1943.

Mon regard sur le livre. Ce livre a été pour moi un véritable coup de cœur. Et le restera longtemps ! Outre son écriture ciselée et son histoire captivante, La part du fils est un roman dans lequel le lecteur a pratiquement le dernier mot de l’enquête. Une raison supplémentaire de l’aimer.

POURTANT…
– C’est un livre qui peut paraître austère, il faut persévérer pour en découvrir l’intime élégance. Ce n’est pas un livre qui se dévore, il exige beaucoup de concentration. C’est un livre qui se mérite ! Il n’est pas écrit dans l’ordre chronologique. Il n’est pas animé de dialogues (le seul que l’auteur s’autorise est laconique lorsqu’il annonce à son père qu’il part pour le camp dans lequel Paol est mort), ce qui en fait un récit très dense, heureusement scindé en chapitres assez brefs.
– Les personnages essentiels sont des hommes (en règle générale je suis plus touchée par les personnages féminins).

MAIS…
– La présence du narrateur, c’est-à-dire l’écrivain, y est lumineuse, sensible, émouvante. Lui, tellement différent de son monde familial si hermétique nous restitue ses émotions éprouvées au fil des recherches, qui parfois vont jusqu’à lui brouiller la vue lors d’une découverte !
Page 82 « Je n’avais plus qu’à lire. Mais, durant plusieurs minutes, assis à la table de consultation, un malaise me brouilla la vue. De fait j’étais aveuglé par ce que je voulais voir et, devant ce trouble optique qui persistait, j’avais été tenté de demander à mon voisin qu’il me lise le document à voix haute, les lignes étant devenues du charabia, une langue absurde, les mots formant un serpentin de figures géométriques, disloquées, opaques… ».
– Tant d’émotion aussi lorsque Jean-Luc Coatalem se retrouve devant la maison du grand-père remise en vente, tant d’émotion encore et surtout au camp de DORA dans lequel le travail souterrain dans le froid, l’humidité et l’obscurité était tellement durs que l’espérance de vie n’y excédait pas trois mois. Sur d’effroyables photos grand format il espère se trouver face au regard de Paol qu’il pourrait reconnaitre grâce à son numéro de matricule.
– Page 210 : « Tout paraissait confit dans l’obscurité qui montait. Le jardin infusait. Bruissement lent des arbres plus bas… Et, du coup, dans l’atmosphère étrange, tout revint là encore, dans une coprésence des temps imprégnant chaque centimètre de mur, de lambris, de moellon à croire que le passé était emprisonné, coagulé, comme une scène que chaque atome de pierre aurait enregistrée, qui ne demandait qu’à être ravivée pour peu qu’on y fût sensible… ».
– Page 233 : « Tout avait disparu, comme avalé dans le chaos. Tout était là encore pourtant sous les voûtes froides. Condensé. Compressé. Avec le silence à la place du vacarme des moteurs à essence, du chapelet des explosions, des sirènes aigres, des ordres gueulés par les haut-parleurs… Je finis par ramasser un caillou que j’empochai. »
L’auteur sort de cette visite suffocant ; importance de ce caillou dans l’acte de mémoire…

L’écriture est superbe. Elle fait alterner avec maestria des faits cruels, barbares avec des états d’âme ou des descriptions d’une immense poésie ! Vous aimerez déambuler dans cet univers Coatalemien où les arbres « infusent », les allées sont « ocellées » de lumière, où se lèvent des « aubes liliales et se couchent des nuits de bruine ».
Lorsqu’il décrit une photo il y inclut la fragrance (forcément il a hanté tous ces lieux !) « L’air est saturé du parfum des fleurs ». On se prend à rêver que les photos délivrent des parfums respirés par nos aïeux !

Enfin, il y a bel et bien du suspense ! On suit haletant cette enquête dans les dédales du passé. Va-t-il trouver enfin ce dénonciateur ? Va-t-il rencontrer le regard halluciné de son grand-père dans le labyrinthe tragique de DORA ? Un membre de la famille va-t-il enfin révéler quelque secret ? La veuve de l’oncle Ronan par exemple.

Un livre que j’ai refermé extrêmement émue, passionnée que je suis par ces exhumations de vies tombées dans l’oubli.

LE GRAIN DE SEL DE LA SL
Et voilà, encore un livre à lire.
J’avais admiré en le feuilletant l’écriture superbe de l’auteur.
Un grand merci à Swallow Bird pour cette chronique qui rend un bel hommage à l’auteur et à son grand-père.
Et donne furieusement envie de se procurer, puis de profiter
de cette histoire intime en la savourant.
Ainsi que d’autres romans de Jean-Luc Coatalem.