SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Borgo Sud ⇜ Donatella Di Pietrantonio

Donatella Di Pietrantonio, née en 1963 dans les Abruzzes, est une grande dame de la littérature italienne contemporaine, l’une des plus connues même en son pays grâce au succès qu’elle a connu à la sortie de Celle qui est revenue en 2017, son troisième roman en italien, qui a reçu le prix Super Campiello. Borgo Sud est la suite de l’histoire de la narratrice et il est préférable d’avoir lu avant Celle qui est revenue même si Borgo Sud est compréhensible seul.

Dans les Abruzzes, au bord de l’Adriatique, Adriana et sa sœur aînée de trois ans, la narratrice jamais nommée à moins que cela ne m’ait échappé, sont les deux seules filles d’une fratrie de six enfants. La famille, très pauvre, lutte quotidiennement pour survivre et les épanchements sentimentaux semblent être un luxe que personne ne peut se permettre. Excepté entre la mère et le souvenir de Vincenzo, un de ses fils décédé accidentellement.
Aussi dissemblables qu’il est possible de l’être, les deux sœurs – qui m’ont fait penser à Lila et Lena de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante –, s’aiment et se détestent à la fois, se disputent pour un oui ou pour un non, se battent comme des chiffonnières, ne sont d’accord sur rien. Comme Lila et Lena également, elles prennent des voies divergentes à l’âge adulte. La protagoniste réussit à faire des études supérieures grâce à son travail scolaire intensif et à une détermination farouche de quitter cet endroit et cette famille ; elle se marie avec un dentiste bien né, Piero, et devient professeure de Lettres, d’abord en Italie puis à Grenoble. Adriana, qui a pourtant des rêves et des dispositions de géomètre, reste chez elle, son père ne la jugeant pas capable d’étudier.

A vrai dire, les deux sœurs se rejoignent sur un point bien particulier : le manque d’amour pour leur mère, qui elle-même ne les aime pas, ou si peu… En a-t-elle le temps, l’envie, le cœur, c’est ce qui taraude les deux sœurs.
A Borgo Sud, Adriana débarque un beau matin chez sa sœur un bébé dans les bras, qu’elle a appelé Vincenzo, comme son oncle décédé. Elle demande à sa sœur de les héberger pour un temps, ayant quitté le père du bébé, Rafaël, marin pêcheur à Pescara avec lequel elle entretient une relation passionnée parfois violente…

Quand commence véritablement l’histoire, la narratrice, divorcée, s’est installée à Grenoble ; elle a traversé la frontière pour mieux s’éloigner de sa famille qui l’étouffe et tenter d’oublier son mariage raté avec Pietro.
Un coup de téléphone l’interrompt en plein cours : elle doit rentrer en Italie au plutôt, sa sœur étant hospitalisée dans un état d’urgence absolue.
Arrivée à l’hôtel, la narratrice attend qu’Adriana puisse recevoir des visites à l’hôpital. Pendant ces heures angoissantes, dans son esprit le passé et le présent s’entrecroisent dans un flux désordonné pas toujours facile à suivre pour le lecteur, qui peut même se sentir parfois perdu dans la chronologie.
Une alternance passé-présent. Le passé sous forme de souvenirs constitués d’aveux, d’évitements, de non-dits et de regrets, le présent sous forme d’attente, celle des suites de l’accident d’Adriana, et des rencontres que la narratrice fait à l’hôtel et à l’hôpital, notamment son ex-mari Piero et l’entourage d’Adriana.

Aux deux tiers du roman, l’histoire prend une tournure inattendue. Une troisième personne, présente depuis le début même si assez effacée jusque-là, prend une importance considérable, fait elle aussi des aveux, des désirs inavoués parce qu’inavouables…
Pour la partie romanesque, des questions essentielles : Adriana s’en sortira-t-elle ? Si oui, avec ou sans séquelles ? Les deux sœurs pourront-elles se rejoindre dans une relation apaisée ? Ce roman est tout sauf un thriller mais il est toutefois difficile à lâcher.

Pour ce qui est du style, la narratrice s’exprime de manière sobre et pudique tout en laissant exploser des sentiments explosifs dans la bouche d’Adriana. Le roman est bellement écrit et tout aussi bien traduit par Laura Brignon, traductrice entre autres de Luca Di Fulvio. La souffrance des deux sœurs passe à travers des mots subtils et sans excès. Intéressant : la narratrice n’est pas davantage prénommée dans Celle qui est revenue que dans Borgo Sud, peut-être pour marquer sa difficulté à trouver sa véritable identité et sa place, après avoir été ballotée dans deux familles dissemblables. De belles descriptions des lieux de vie parsèment les pages.

Un regard sur le livre. Le roman est aussi sombre que celui qui l’a précédé (dans le temps et dans l’intrigue) : Celle qui est revenue, dont l’histoire se déroule quelque temps avant, alors que la narratrice, qui a été confiée par ses parents désargentés à des cousins éloignés aisés et sans enfant, revient dans sa famille biologique bien malgré elle. Un livre que je l’ai lu après celui-ci et grâce auquel j’ai compris bien des choses. Si vous voulez lire les deux, commencez par le premier même si Borgo Sud peut se lire seul…  

Borgo Sud est une histoire de femmes, de familles, d’enfance malheureuse et de lieux. Les femmes sont très présentes dans la littérature italienne contemporaine, les exemples pullulent. La mafia elle-même, univers masculin s’il en est, n’échappe pas au point de vue des femmes ou des filles de mafiosi. Nonobstant L’amie prodigieuse et bien d’autres, plus récemment dans La Famille, de Naomi Krupitsky, ce sont deux petites filles qui, depuis l’âge de cinq ans, observent les difficultés de vie de leurs mères respectives, toutes deux mariées à des mafieux.

La famille, dans Borgo Sud, n’est pas mafieuse mais nombreuse ; pourtant, son principal moteur est la sororité, la relation tumultueuse d’Adriana et de sa sœur –  les frères, qui ont quitté leurs parents, sont juste évoqués de temps à autre.
Le caractère des deux sœurs est dissemblable, d’une dissemblance peut-être accentuée par le fait que l’aînée a passé sa petite enfance dans une autre famille, a connu autre chose.
Borgo Sud est porté par ses deux protagonistes, Adriana et sa sœur.

Les deux sœurs sont comme l’eau et le feu. Adriana est imprévisible, incontrôlable, colérique, insécure, nomade, passionnée… du vif-argent, toujours dans l’action effrénée, comme le courant marin de l’Adriatique qu’elle ne peut quitter. Sa sœur, la narratrice : douce et calme comme un lac,, mesurée en tout, réfléchie, semble nager dans sécurité, entre son mari Piero et son travail de professeure. Le fait de ne pas avoir d’enfant ne l’a jamais peinée, ses élèves lui apportent du plaisir. Mais elle ne peut se libérer de son passé, toujours profondément ancré en elle et, tout en commentant la vie passionnée d’Adriana, semble parfois “subir” la sienne qu’elle a pourtant choisie. Choisie a priori seulement, nous le comprenons peu à peu. Des sœurs comme celles-ci ne peuvent que s’aimer d’amour et se détester… d’amour.

Le fil conducteur est fort, le thème étant la ”possibilité” pour les deux sœurs, après une enfance fracassée et une adolescence malgré tout en complices, de se construire une vie à une, seulement soudées par l’absence d’amour maternel, et son manque, fort pour chacune. Cet amour qu’elles recherchent jusqu’au bout sans jamais le trouver vraiment, ou dans de minuscules et fugaces attentions de leur mère, comme nous dit la narratrice :
“Avec ma sœur, j’ai partagé un héritage de non-dits, de gestes éludés, de soins refusés. Et d’attentions rares et imprévisibles. Nous avons été les filles d’aucune mère. Nous sommes encore, comme toujours, deux fugueuses”.

Deux “fugueuses”… Le terme en dit long sur l’amour et les carences affectives, qui sont le ressort du roman. Chacune cherche à combler celui auquel chaque enfant a droit par des tentatives d’amour conjugal qui pour elles deux sœurs échouent. Les hommes qu’elles aiment ne sont pas “aimables”. Elles s’acharnent, l’une comme l’autre, pourtant, en les quittant, sans réussir à les désaimer. Avec une question que l’on peut se poser : peut-on savoir qui et comment aimer avec une enfance vide d’amour maternel ? Personnellement, je ne crois pas, ou alors difficilement et au cas par cas.

Dans le déroulement du récit, il est intéressant de noter la durée très courte du présent, donc de l’intrigue : le temps que dure le coma d’Adriana, comparée à celle du passé, qui couvre deux vies entières… Tout comme il est impressionnant de lire la vie des deux sœurs (avec de rares et brefs moments communs) défiler en quelques heures d’attente entre l’hôtel et l’hôpital grâce au travail de mémoire de l’aînée.

En marge des relations familiales et des difficultés de vie pour les classes populaires les plus pauvres, largement soulignées elles aussi, notamment dans le milieu solidaire (et secret) des pêcheurs, Donatella Pietrantonio accorde une grande importance aux lieux dans lesquels se déroule son histoire. Elle les décrit chacun comme elle les voit, comme elle les connaît (si bien, pour les Abruzzes elle y est née), le paysage mais aussi un portrait socio-économique par région. Si Adriana ne fait pratiquement que des allers-retours entre Pescara (le port de pêche) et Borgo Sud, la narratrice, elle, séjourne dans plusieurs endroits en Italie, au fil de son travail et, souhaitant finalement mettre une véritable frontière entre sa famille, son ex-mari, tout son passé, s’installe à Grenoble. Pour autant, malgré la distance qui sépare Pescara de Grenoble, la séparation ne se fait pas, les liens, les racines sont toujours là… Comme nous le lisons : 
“C’était cela, ma famille. Comme Adriana, je rentrais le samedi après-midi pour retrouver cette racine douloureuse. Je n’emmenais personne de Pescara au village. Jamais une amie, un petit copain, Piero non plus, pendant très longtemps. Au niveau du pont au-dessus du Tavo je franchissais seule une frontière qui coupait le monde en deux”.

Je dirai pour finir que la découverte de cette double lecture m’a procuré un grand plaisir, un coup de cœur même pour le charisme d’Adriana et la modestie douce de sa sœur, qui en fait l’héroïne du roman. J’ai un peu délaissé la littérature italienne ces derniers temps – hormis Erri de Luca, Francesca Melandri et quelques autres que j’ai toujours à portée de main –, passionnée que je suis par les littératures américaine et française qui me laissent à court de temps. Sans parler des romans noirs internationaux que j’enchaîne entre deux pavés. J’y suis revenue il y a quelques années grâce à Elena Ferrante et sa quadrilogie. Et depuis quelque temps avec Luca Di Fulvio, Italo Calvino, Viola Ardone…
Donatella Pietrantonio m’a bouleversée dans cette histoire, grâce à son amour et son respect des femmes et à sa manière à la fois forte et juste de raconter une triste histoire… de femmes. Tout en s’abstenant de tout jugement trop sévère sur les hommes. Je lirai à coup sûr ses autres romans et je vous recommande vivement Celle qui est revenue et Borgo Sud (dans cet ordre).

QUELQUES EXTRAITS,
tous ou quasiment tous, exprimant le manque d’amour maternel

Sur les relations entre sœurs après une enfance particulièrement difficile :
“Inséparables dans notre jeunesse, nous avions ensuite appris à nous perdre. Elle était capable de me laisser sans nouvelles d’elle pendant des mois, mais jamais aussi longtemps. On l’aurait dite mue par un instinct nomade, quand un endroit ne lui convenait plus, elle le quittait. Notre mère lui disait : “Tu es une bohémienne ». Plus tard je le suis devenue moi aussi, autrement”.

Dans une scène qui se déroule à l’hôpital, devant la narratrice :
“Les deux jeunes filles sanglotent dans les bras l’une de l’autre, nous, cela, nous ne savons pas le faire”.

“J’étais revenue tous les étés, pendant les vacances de Noël, et je n’avais rien vu. C’étaient des moments trop brefs pour saisir la vérité sur ma sœur. Nous nous racontions ce que nos vies avaient de meilleur, comme on le fait quand on habite loin. Je me contentais de cela”.

Sur l’absence de mère :
“Ma mère avait deviné l’avenir de ses filles, elle le pressentait dans son corps, à sa manière viscérale, physique, comme une colique, un trouble intestinal. Ma mère vivait dans les présages. Quand Adriana a débarqué chez moi avec l’enfant accroché à son cou, quand elle m’a informée des dettes de son homme, elle avait vraiment un visage maudit”.

“Je n’avais pas de familiarité avec son corps, quand on découvrait ses fesses pour les piqûres, je voulais sortir, les infirmières me retenaient : vous pouvez rester, vous êtes sa fille. Sa nudité, même partielle, me troublait. Je détournais le regard des poils sur ses jambes. Mais c’était ma mère. C’était elle, ma mère. Elle avait beau m’avoir fait élever par une autre femme, j’étais restée sa fille. Je le serai toujours”.

“Ma lucidité était fluctuante elle aussi. J’attendais quelque chose d’elle, une révélation finale. J’imaginais les mots qu’elle pouvait prononcer. J’ai espéré entendre qu’elle m’avait aimée, mais ce n’est pas arrivé. Néanmoins elle ne voulait personne d’autre à ses côtés, c’était peut-être une manière de me le dire. Elle s’agaçait si quelqu’un entrait dans sa chambre. Sa mort nous absorbait entièrement. Nous n’avions jamais passé autant de temps ensemble”. 

Et le plus dur, peut-être :
“Ma mère a toujours été imprévisible. Elle avait des attentions inattendues, puis elle se refermait. Je connaissais ces égards et leur intermittence. Je tâchais de les mériter, mais leur présence ou leur absence n’était pas des récompenses ou des punitions. j’aurais épargné des forces si j’avais compris plus jeune que son affection ne dépendait pas de moi”.

“Adriana est ainsi faite, elle se plonge dans la forge et on ressort immaculée”.

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