SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

La fille du fermier ⇜ Jim Harrison

La fille du fermier ⇜ Jim Harrison - Jin Harrison des livres plein les bras. Image Face Book. - BouQuivore.fr
Jim Harrison, des livres plein les bras…

Poèmes, nouvelles, romans, essais, scénarios…  Jim Harrison, c’est tout ça dans son œuvre. La nature puissance univers, un monde de femmes, d’hommes, d’animaux… Jim Harrison, c’est tout ça dans ses livres. La pêche, la bonne chair, l’humour, le bon vin, les plaisirs charnels, les amis, sa femme, l’amour, l’amitié, l’aventure, la cause indienne et le génocide étalé sur plusieurs siècles… Et les livres. Jim Harrison, c’est tout ça dans son cœur. Et une bobine unique. C’était. Non, c’est.
Sa bibliographie est impressionnante. Chaque lecture est une occasion pour nous de le retrouver.

Dans cette histoire courte, épurée à l’extrême, le Grand Jim raconte six ans de la vie de Sarah. De la fin de son enfance aux prémisses de sa vie de “femme” (à près de seize ans), après un drame qui la fait basculer dans la colère et la soif de vengeance, s’arrêtant non pas juste après les conséquences directes de cet acte mais après les suites que Sarah y donnera. Desquelles dépendent sa vie future et tout l’intérêt de l’histoire pour le lecteur.

La première partie raconte les années qui ont précédé. L’histoire commence en 1980, alors que Sarah et ses parents viennent de quitter l’Ohio pour s’installer dans le Montana où son père, ingénieur mécanicien diplômé, espère gagner sa vie correctement après plusieurs échecs personnels. Sarah a neuf ans et nulle envie de partir loin de sa vie d’enfant, encore moins de perdre sa meilleure amie et son piano. Sa mère, Peps, « fervente » catholique, passe beaucoup de temps à prier. Sarah “accepte” (a-t-elle le choix ?) avec deux conditions : avoir un cheval et un chien. Il a été décidé qu’elle étudierait par correspondance jusqu’à son entrée au lycée.

Passé l’enfance, l’adolescence survient tôt pour Sarah. Avec elle forcément, un sens de la révolte, des interrogations sur ses parents (l’aiment-ils vraiment ?), les premiers émois corporels doublés d’une grande méconnaissance et d’un intérêt modéré pour les “choses du sexe”. Bien sûr, aussi, une soif d’émancipation grandissante, adoucie par son amitié avec Old Tim, le vieux cow-boy qui leur a vendu le terrain, et Terry, le petit ami de son amie Marcia, qui l’approvisionne en livres, essentiellement des romans, qu’elle dévore avidement.

En 1986, peu après son quinzième anniversaire, un drame se produit dans la vie de Sarah, un drame dont il est facile de deviner la nature : “Le second et dernier soir de la foire et du rodéo, la pire chose possible arriva à Sarah en dehors d’une maladie mortelle suivie d’un décès — drame qu’elle venait d’ailleurs de vivre”. Cet épisode noir est raconté brièvement, mais ses suites et ses conséquences sont développées dans la  seconde et la troisième parties. Son violeur, Karl, est un musicien alcoolisé rencontré la veille, qui lui a fait absorber une drogue pour arriver à ses fins. C’est une véritable déflagration pour Sarah qui, profondément marquée dans son corps et dans son âme, ne pensera dès lors qu’à une seule chose : se venger, en tuant Karl, purement et simplement.
Obsédée par sa soif de vengeance, elle passera des semaines à chercher Karl et à “mijoter” sa méthode, taraudée par les doutes sur les conséquences (pour elle) de ce geste.
Tout le “suspense” consistera à savoir si elle finit par passer à l’acte. La fin est forte, digne, émouvante, tout comme l’est Sarah. 

La plume du Grand Jim est fidèlement traduite par son tout aussi fidèle ami Brice Matthieussent. Les mots, qu’ils décrivent des paysages, des sentiments ou mentionnent les peu nombreux dialogues, sont tantôt délicats, tantôt vulgaires (dans la bouche des garçons violents), justes et précis toujours. Sarah est particulièrement “soignée” par l’auteur, qui en fait une étude psychologique fine et poussée. Jim Harrison aimait et respectait les femmes, il réussissait comme pas deux à se glisser dans leur peau. Des scènes un peu grivoises mettant en scène les “amours” des ami.e.s de Sarah parsèment les pages. 

Un regard sur le livre. Voilà que ma popine m’envoie (par la poste belge, un exploit) cette nouvelle extraite d’un recueil paru en 2010, Les jeux de la nuit. Je croyais avoir en ma possession tous ses livres – excepté ses poèmes – en plusieurs éditions pour certains, et les avoir quasiment lus tous au moins une fois. Après inventaire, il m’en manque quelques-uns. Jim Harrison m’a accompagnée toute ma vie de lectrice et je dois remercier François Busnel pour lui avoir consacré de si beaux entretiens, tout comme Francis Geffard et sa prestigieuse collection Terres d’Amérique qui propose des auteur.e.s contemporain.e.s. qui tous revendiquent leur appartenance à l’univers littéraire du Grand Jim – notamment Joseph Boyden, son fils spirituel, Louise Erdrich, Callan Wink et tant d’autres. Jim Harrison est le chantre de la littérature américaine d’aujourd’hui. Impossible avec ces nouvelles voix de parler du Grand Jim autrement qu’au présent.

Bête à dire et à écrire, j’ai pleuré à sa mort et me suis consolée en pensant qu’il était trop bon vivant pour être totalement mort et que ses livres étaient là pour le prouver. Et je ne suis pas la seule, d’innombrables hommages lui ont été rendus, notamment au festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo où un film sur sa vie a été projeté, un film dont je me suis procuré une copie auprès du réalisateur et qu’il m’arrive encore de regarder par nostalgie…
Je n’ai guère l’habitude de chroniquer des nouvelles, j’ai mes aises dans la longueur, allez savoir pourquoi. Mais La fille du fermier n’est pas à proprement parler une nouvelle, un instantané ; c’est un court roman, à l’instar de Légendes d’automne et de bien d’autres de cet écrivain multigenre qui écrit comme il vit : en suivant ses envies, son rythme et son inspiration. 

C’est Sarah qui porte l’histoire presque à elle seule et lui insuffle son caractère romanesque. Elle se sent seule dans sa vie, qu’elle estime avoir laissée dans l’Ohio. Depuis son arrivée dans le Montana, elle est isolée : elle rencontre des amis (Marcia, Old Tim, Terry) mais ils sont de passage et ne peuplent sa solitude que de courts moments, elle ne peut se confier en toute intimité à personne. Le seul qui aurait pu l’entendre et la comprendre, c’est Old Tim, mais il est mort. Son père l’aime et l’aide à sa façon mais ne la comprend pas vraiment, sa mère la quitte sans scrupules au moment le plus délicat, l’adolescence. Cette solitude subie, juste dérangeante au début, va  jouer un rôle plus important dans le déroulement de l’histoire après qu’elle a été violée.

Jim Harrison nous dit de Sarah qu’elle est différente. Plus grande, plus intelligente que les filles de son âge, plus réfléchie aussi, elle-même se sent et se dit « bizarre » comme nous lisons ici :
“N’ayant jamais appris à s’apitoyer sur les autres, elle n’éprouvait aucune pitié pour elle-même. Les choses étaient ce qu’elles étaient. Une certaine solitude faisait partie des criantes évidences de la vie”.

Les autres personnages sont d’une importance moindre, hormis le vieux cow-boy qu’elle a accompagné jusqu’à son dernier soupir, Old Tim. A de rares exceptions près, famille et amis ne font que la croiser dans sa vie et traverser les pages.

Les grands thèmes de prédilection de Jim Harrison sont là : la nature, belle et austère, inspirante, ici les grands espaces du Montana, la violence de certains hommes, la religion virant à la bigoterie, l’amour des femmes, fortes ou en danger, la chasse raisonnée … Et les livres avec le plaisir qu’ils procurent. J’aurais dû les citer en premier mais l’évidence est là.
Très vite en effet la lecture devient un thème important dans l’histoire et pour Sarah une passion dévorante. Avec au premier chef  la découverte d’autres vies et d’autres lieux que les siens :
“Tous les romans qu’elle lisait mettait son esprit en ébullition, d’autant que c’était là son seul moyen de connaître la vie en dehors du trou perdu où elle habitait”.
Et puis, d’histoire en histoire, les livres-refuges :
“Elle se sentait souvent incapable d’assumer le poids de sa propre existence, et il était alors merveilleux de se réfugier dans les livres. Contrairement à son ami Terry, elle ne pourrait pas devenir écrivain, car chaque jour est la fin de la vie telle que nous la connaissons, et Sarah avait besoin de la stabilité des sciences pour la supporter”.

La religion, le catholicisme, évangélisation oblige, est largement présente et Sarah, curieuse de tout, s’interroge aussi à ce propos. Contrairement à sa mère Peps, bigote évangélique, toute jeune Sarah avait le sens de la glorification de la nature (et non du créationnisme). Probable que, du sang qui coulait dans ses veines son corps n’avait conservé que la partie de ses ancêtres indiens :
“Sarah avait ses propres versions excentriques de la prière, qui incluaient des animaux imaginaires, la lune et les étoiles, sans oublier la musique, les chevaux et les chiens. (…) Mamie enseignait à la petite Sarah que la musique était le discours des dieux alors que Pep’s tenait à ce que Sarah apprît à jouer quelques cantiques pour  

contrebalancer l’influence délétère des classiques”.
Et plus loin :
“Sarah n’arrivait pas à imaginer comment des êtres à forme humaine telle que Dieu ou Jésus avaient pu inventer des milliards de galaxies. Elle pensait au Dieu à barbe grise assise sur son trône derrière une grille et au Jésus perpétuellement en croix, aux mains et aux pieds sanguinolents. Le Saint-Esprit, invisible, constituait une hypothèse plus vraisemblable. Il fallait bien que quelqu’un ait inventé les chevaux, les chiens et les oiseaux. Elle croyait percevoir une sorte d’esprit en certaines créatures ou dans certains lieux, mais elle n’était sûre de rien pour les humains qui, selon ses manuels d’histoire, avaient un sombre passé d’assassins.

Sur l’adolescence de Sarah, bien différente de celle des autres : “ Ses études par correspondance avaient développé chez elle l’âme d’une solitaire, et sa vie s’était écoulée sans cette dizaine de tocades adolescentes qui font la jonction entre l’enfance et la puberté, cette terrifiante injustice qui veut qu’on tombe amoureuse d’un être qui ne remarque même pas votre existence. L’intérêt que Sarah portait à l’amour était de nature plus spirituelle, mais sans commune mesure avec les sermons de Peps sur le corps comme temple sacré de Dieu”.

Je dirai pour conclure que cette lecture, à laquelle je ne m’attendais pas, m’a fait un bien fou en ces temps de grisaille générale. En dépit de son histoire triste et de son héroïne malmenée par un homme, la lumière-espérance éclaire les dernières pages. Ce Grand Jim, je l’aimais, je l’aime. Et je l’aimerai.

Un gros, gros coup de cœur pour ces cent trente pages qui sont un incontournable bonheur de lecture dont j’aurais bien aimé qu’il dure un peu plus longtemps… Merci ma popine de m’avoir donné cette occasion de le retrouver et l’envie de compléter ma “collection” et ma lecture. Sans parler du livre de François Busnel, Seule la terre est éternelle, que j’ai reçu à Noël et toujours pas lu, juste ouvert religieusement par peur de le terminer trop vite ! Et du film éponyme, qui est… je ne sais quel adjectif utiliser… à vous de voir si vous le regardez. La chance, c’est qu’il est sur myCanal


On le voit bien, sur la photo ci-contre, Jim n’est pas mort. C’est un esprit indien qui survole la nature dont il a toujours affirmé faire partie en tant qu’homme…. Le choix des photos et de leur montage pour cette couverture est hautement symbolique.

La fille du fermier ⇜ Jim Harrison - Seule la terre est eternelle - BouQuivore.fr
 


SEULE LA TERRE EST ETERNELLE de François Busnel et Adrien Soland – Bande-annonce
© Nour Films

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