Roman paru aux éditions Robert Laffont en 1987, puis réédité chez Pavillon Poche en 2017, 511 pages. Cette réédition contient une post face de l’auteure parue dans The Guardian en Janvier 2012 dans laquelle celle-ci revient sur la genèse du roman.

Avant de débuter cette chronique, il faut que je vous raconte comment j’en suis arrivée là, moi qui n’interviens en général que pour les nanars (Rubrique Tombés des mains) et les défis à deux balles du genre chroniquer un Musso.

Pas plus tard qu’hier, la Serial Lectrice qui venait de refermer La servante écarlate m’annonce tout de go : « Finalement, je ne vais pas le chroniquer. »
Moi, avalant de travers une gorgée de mon café au lait : « Comment ça tu ne vas pas le chroniquer ?! »
La Serial Lectrice : « D’autres l’ont déjà fait, et bien fait. Je ne vois pas ce que je pourrai apporter de plus. »
Moi : « C’est vrai, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas en parler ! »
La Serial Lectrice : « Mais je ne saurais même pas par où commencer… »
Moi : « T’inquiète, je gère… ».

Bon, ben maintenant il faut gérer…

EN DEUX MOTS.
Un livre essentiel, à placer d’urgence entre toutes les mains, surtout celles des « hommes qui n’aiment pas les femmes », (pour paraphraser le titre d’une certaine trilogie à succès).

Les cinq premières lignes.
« Nous dormions dans ce qui fut autrefois le gymnase. Le sol était en bois verni, avec des lignes et des cercles tracés à la peinture, pour les jeux qui s’y jouaient naguère ; les morceaux des paniers de basket-ball étaient encore en place, mais les filets avaient disparu. »

Margaret Atwood est une romancière, poétesse et critique littéraire canadienne née en 1939 à Ottawa, Ontario. Elle est diplômée des universités de Toronto et de Harvard, et enseigne la littérature au Canada.
Écrivaine prolifique et polyvalente, elle est l’auteure d’une quarantaine d’ouvrages (romans, recueils de nouvelles et de poèmes, livres documentaires…) qui lui ont valu une reconnaissance internationale. Ses thèmes de prédilection sont les problèmes de notre époque, notamment la condition féminine ou encore la société de consommation.

L’histoire, tout le monde la connaît, elle est vieille comme le monde. C’est celle de l’exploitation des femmes par les hommes. Principalement ici à des fins de reproduction, mais pas que…

L’histoire est racontée à la première personne par Defred, l’héroïne, qui porte sur le monde qui l’entoure un regard sans aucune concession, incisif, mais non dénué d’ironie et c’est sans doute ce qui l’aide à tenir. Son quotidien n’est qu’une longue attente, laissant la place à une introspection sans complaisance et à de nombreux retours dans le passé.

On nous l’a dit et redit, La servante écarlate est une dystopie, c’est-à-dire qu’il dépeint une société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire à l’idéologie néfaste. De nombreux romans appartenant à ce genre littéraire sont devenus des classiques incontournables comme 1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ou encore Farenheit 451 de Ray Bradbury pour n’en citer que quelques-uns. La servante écarlate en fait partie.

Les États-Unis tels que nous les connaissons ont disparu pour faire place à une soi-disant République, Gilead, qui n’a de république que le nom. Le pouvoir est aux mains de fanatiques chrétiens qui pour pallier à une diminution dramatique de la natalité ont réduit les rares femmes encore fertiles au rang de servantes, des esclaves sexuelles dont la seule raison d’être est de fournir une descendance aux élites dirigeantes.

Dans ce monde totalitariste, le pouvoir est aux mains des hommes, les femmes sont au mieux des faire-valoir, au pire de simples instruments au service de ces derniers. Un coup d’œil suffit pour deviner à quelle catégorie elles appartiennent : les épouses des élites en bleu, celles des classes les plus pauvres (les « éconofemmes ») en marron, les domestiques (les « marthas ») en vert, les servantes en rouge sang. Celles qui ne rentrent dans aucune de ces cases sont soit déportées vers les « colonies », soit réduites à la prostitution.

Quant aux hommes, s’ils ont tous pouvoirs sur les femmes, ils n’en sont pas moins sexuellement avilis et frustrés, voire pathétiques quand ils ne sont pas uniquement des salauds.

La servante écarlate a été porté à l’écran une première fois en 1990 sous forme de film, et plus récemment sous forme de série télé. Celle-ci a d’ailleurs entraîné un regain d’intérêt pour le roman dont les principaux thèmes nous renvoient aux dérives de la société nord-américaine contemporaine, notamment en ce qui concerne les relations ambigües entre religion et politique, et la remise en cause des droits des femmes dans certains états.

Si d’après leur constitution les Etats-Unis sont un pays laïc, Dieu n’en est pas moins très présent dans les discours des présidents américains, et la devise nationale officielle adoptée par le Congrès en 1956 (apparue d’abord sur les pièces de monnaie dès 1864, la guerre de Sécession ayant entraîné un regain de sentiment religieux parmi la population) est « In God we trust » ce qui signifie « Nous avons foi en Dieu ».

En outre, bien que le nombre de croyants ou de personnes se réclamant de telle ou telle religion ait diminué au cours du temps comme cela est également le cas dans de nombreux pays développés, les groupes religieux (principalement protestants) y sont pléthore et très impliqués dans la vie sociale. En témoigne notamment le nombre de chaines télévangélistes sur le réseau télévisé américain. 

Comme si cela ne suffisait pas, le 4 mai 2017, Donald Trump signait un décret facilitant l’implication des groupes religieux dans la vie politique américaine, créant ainsi une brèche dans le mur de séparation entre l’Église et l’État.

Or, les exemples ne manquent pas de pays dans lesquels la montée en puissance des groupes religieux (quelle que soit leur obédience) s’accompagne immanquablement d’une limitation des libertés et des droits de chacun, en particulier ceux des femmes. A cela s’ajoute le fait que ces droits ne sont pas les mêmes d’un état à l’autre du continent nord-américain.

L’accession au pouvoir de Donald Trump en janvier 2017 a d’ailleurs engendré une grande inquiétude parmi certaines franges de la population et entraîné de nombreuses manifestations de grande ampleur partout dans le monde, comme la Women’s march (source :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Marche_des_femmes_(2017)).

Dans le roman, Margaret Atwood décrit la montée de l’intégrisme, sur fond de catastrophe écologique irréversible, comme lente et insidieuse jusqu’au coup d’état qui fait basculer le pays dans la dictature de manière définitive.

« Rien ne change instantanément. Dans une baignoire qui se réchaufferait progressivement, on mourrait bouilli avant de s’en rendre compte. Il y avait des histoires dans les journaux, bien sûr, de cadavres dans des fossés ou des forêts, matraqués à mort, violentés comme ils disaient, mais il s’agissait …  ».

« C’était juste après la catastrophe, qaund ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l’état d’urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamiques, à l’époque…. »

Certaines scènes nous rappellent les périodes noires de l’histoire comme l’Inquisition. Les livres jugés idéologiquement pernicieux sont brûlés lors de gigantesques autodafés. Les hommes et femmes potentiellement contrevenants ou ceux soupçonnés de l’être sont sommairement exécutés et leurs cadavres exposés en place publique. La délation est encouragée, si ce n’est récompensée. Les droits des femmes sans cesse rognés jusqu’à ce qu’elles se voient interdire l’accès à un compte bancaire, puis au travail.

On comprend que chacun avait conscience de l’imminence du désastre mais s’employait à continuer de vivre comme si de rien n’était.
« Était-ce ainsi que nous vivions alors ? Mais nous vivions comme d’habitude. Comme tout le monde, la plupart du temps. Tout ce qui se passe est habituel, même ceci est devenu habituel maintenant. »
« Nous vivions, comme d’habitude, en ignorant. Ignorer ce n’est pas la même chose que l’ignorance, il faut se donner de la peine pour y arriver. »

Pour moi, toute la force de ce roman prémonitoire tient en sa résonance avec le monde d’aujourd’hui. La pollution généralisée, les intégristes de tous poils, les crises économiques à répétition… Toutes les conditions sont réunies pour que l’on bascule de la dystopie à la réalité. C’est peut-être déjà arrivé ou en train d’arriver quelque part près de nous et pas seulement en Amérique.

Sur ce, et avant d’entamer la lecture des testaments, il ne me reste plus qu’à me plonger dans Le Protocole Sigma, j’ai cru comprendre que je ne serai pas déçue.

LE GRAIN DE SEL DE LA SL
Merci Janette d’avoir pallié ma défaillance. J’ai eu du mal à le lire, j’en aurais eu davantage à le chroniquer. Je n’ai pu le lire qu’en alternant avec d’autres romans plus légers tant il est plombant. Parce que ce qui a été écrit en 1984 est en train de se concrétiser. Et l’intégrisme en cause est chrétien.

Tout l’art de Janette a été de faire une chronique de ce roman sans en raconter l’histoire, qu’elle a résumée en moins de deux lignes ! Une telle vue plongeante sur une œuvre de cet acabit, j’y serais peut-être parvenue, mais en y revenant à maintes reprises. En tout cas, la lecture de ce « roman » m’a glacée d’appréhension, mais j’attends cependant de lire le second, Les Testaments, avec une grande impatience car de tels écrits doivent être lus… Obligatoirement et par tout le monde.
Janette a omis de le mettre dans les « Coups de cœur », je prends sur moi de l’y mettre.