
Laurent Mauvignier est un romancier français. Originaire de Touraine où se déroule le roman, il connaît bien les joies de la campagne et ses inconvénients. Et l’a quittée pour la grande ville ; après avoir vécu quelque temps à Paris, il a finalement choisi de s’installer à Toulouse, la ville rose qui inspire de nombreux écrivain(e)s d’aujourd’hui. Il a écrit de nombreux romans dont les sujets diffèrent mais pas son regard bienveillant. Je citerai de mémoire – et dans le désordre puisque tous sont à lire –, Des hommes, Continuer, Dans la foule, Autour du monde et Histoires de la nuit, sorti cinq ans avant La maison vide.
J’ai découvert Laurent Mauvignier avec Des hommes qui m’a à la fois bouleversée et révoltée. Il m’en reste quelques-uns à lire, je m’en réjouis d’avance.
Note de Cathy la SL.
Cette chronique est démesurée, oui. Contraire à la résolution que j’avais prise pendant mon absence : écrire plus court. Oui.
Mais il y a à cela trois raisons.
La première, normal : la longueur-richesse-densité du livre, son excellence et l’émotion qui s’en émane. Le texte est long mais je n’ai pas dit grand-chose, vous le verrez à la lecture. Entre nous, j’en ai « viré » un bon quart.
La seconde : mon attachement à son auteur, un peu comme celui que j’éprouve pour Emmanuelle Pirotte chez les femmes qui écrivent. Laurent Mauvignier me bouleverse dans chacun de ses romans.
La troisième est plus personnelle : j’ai eu le temps de la mitonner et d’espérer pour lui un Goncourt mérité. Je suis contre les prix littéraires, sorti du Femina et du Goncourt des lycéens, oui… mais puisqu’ils existent, autant qu’ils soient attribués à de véritables chefs-d’œuvre.
La quatrième : parce qu’il est difficile techniquement et moralement d’écrire sur soi sans avoir l’air de se regarder le nombril. Et parfois « risqué » quand des membres de sa famille toujours vivants pourraient mal réagir. Laurent Mauvignier prend tout à sa charge et l’aspect fiction a souvent le dessus sur la réalité des faits. Cette « histoire » a pour cadre un siècle riche en Histoire (et en guerres !) et se déroule dans un milieu rural mais aisé. Il n’hésite pas, non plus, à partager avec nous les rouages de son procédé romanesque…
La cinquième : 750 pages, ce n’est pas si long à lire…
La sixième : l’euphorie de retrouver Bouquivore.
La septième : j’ai entendu Laurent Mauvignier dire dans la seule interview que j’ai regardée que tout histoire familiale est un sujet de roman. Encore faut-il avoir les moyens intellectuels de l’écrire et le matériau nécessaire.
La huitième : non, j’avais dit trois.
La neuvième : la huitième est vraie…
Une médaille de la Légion d’Honneur introuvable, un album dont certaines photos sont “absentes”, tailladées ou gribouillées, celles de Marguerite, la grand-mère maternelle de l’auteur. Une vieille commode aux tiroirs pleins et “un piano, un piano, un piano”… Des éléments capitaux, des clés mémorielles qui habitent la maison depuis des lustres, que Laurent Mauvignier utilise avec nostalgie pour reconstituer la fresque familiale…
Les objets, ici, ont une âme grâce à laquelle les souvenirs remontent du fin fond des mémoires. La photo jaunie d’un couple avec un bébé fait resurgir et défiler le destin d’une parentèle tout entière sur plus d’un siècle ; un piano muet accroche le regard et sa musique résonne à nouveau dans la maison sous les doigts de Marie-Ernestine. Sans oublier le cerisier centenaire qui crache ses fruits dans les chambres aujourd’hui encore. Ces objets du passé, par les souvenirs qu’ils engendrent, font de ce livre plus une autofiction qu’un pur roman. Ou tout l’inverse selon les pages car il a bien fallu remplir les blancs…
L’histoire, divisée en plusieurs parties, est introduite par un très long prologue qui, installant son intégralité dans un environnement spatio-temporel et présentant brièvement tous les personnages, joue son rôle à la perfection. Un lieu unique ou presque : une maison dans un hameau de Touraine, La Bassée, qui pourrait être n’importe quel lieu-dit du même nom. Et une durée qui s’étire sur cent vingt ans – davantage si l’on tient compte de l’ascendance “historique” de Firmin, fondateur de la lignée de quatre générations. Et quatre guerres, dont les deux guerres mondiales.
J’avoue avoir été quelque peu déconcertée après ce prologue, embarquée peut-être dans un récit alambiqué : trop de personnages, soit trop de noms, de prénoms et de dates… tous importants. Et pensé qu’un arbre généalogique eût été le bienvenu. Certes.
J’ai bien évidemment continué ma lecture, fan absolue que je suis de l’auteur. Puis, incapable de quitter d’un coup les personnages et leur histoire, j’ai relu le prologue après l’épilogue, qui contient la vraie fin de l’histoire, en présence des deux générations d’aujourd’hui ; ce qui m’a confortée dans l’idée que j’aurais pu le lire en dernier dès ma première lecture, d’autant que la chronologie est rigoureusement respectée, les nombreux
allers et retours dans le passé ne faisant qu’éclairer le présent d’une lumière vive et faciliter la compréhension générale.
Un petit conseil de lectrice : si le prologue vous semble un brin rébarbatif, ne partez surtout pas, sautez-le ou reportez-vous-y en cas de besoin, comme une dernière mise au point, une sorte de résumé après avoir terminé le livre.
Après ce prologue, sur un repli temporel parfaitement synchronisé commence l’histoire. C’est Marie-Ernestine Proust qui l’ouvre, même si sa mère est la première femme de la lignée. Son père, Firmin Proust – riche propriétaire terrien descendant lointain d’un héros des batailles napoléoniennes célèbre en son temps –, est un homme très autoritaire voire tyrannique. Il domine ses employés, ses fermiers, ses locataires, sa famille et sa femme ; docile et effacée, celle qui ne sera nommée et prénommée qu’à la fin subit une violence physique et sexuelle répétée.
Le couple a trois enfants, Marie-Ernestine est la dernière. Deux garçons l’ont précédée, Paul et Anatole, sur lesquels Firmin, “qui voyait loin pour ses enfants”, a tout misé pour la continuation de la lignée et la poursuite des affaires familiales, comme le voulaient des traditions immémoriales. Las, aucun des deux ne voudra prendre la succession, Paul “l’évaporé” devenant curé d’un petit village, une paroisse “pas plus grande qu’un dé à coudre”, Anatole “l’effarouché” vendeur de vêtements dans un grand magasin. Ce qui leur vaudra plus tard d’être déshérités par leur père au profit de Marie-Ernestine.
Déçu par ses fils, Firmin décide de faire éduquer Marie-Ernestine comme l’eût été un garçon. Et pas dans n’importe quelle école. Pendant huit ans elle étudiera en internat dans un couvent réservé aux filles issues de la bourgeoisie citadine qui, rejetant de leur clan “la pécore”, la pousseront à exceller dans tous les domaines.
Outre les études basiques, Marie-Ernestine découvrira au couvent deux éléments capitaux : la foi chrétienne et ce qui deviendra le sel de sa vie entière : la musique et le piano. Elle suit les cours de la sœur enseignant la musique et, surdouée, bénéficie de leçons privées, dispensées par un professeur qui aura beaucoup d’importance dans le futur.
Elle finira assez vite par ne plus croire en un Dieu qui autorise les hommes à dominer les femmes et à provoquer des guerres. Quant au piano, il est l’un des principaux ressorts de son histoire et de celle de la famille, avec le rôle d’un personnage ; les allusions y sont récurrentes à toutes les époques. Comme ici, lors de sa découverte :
“Sentir sous ses doigts naître un mouvement qui la chavirait avec plus de force que tout ce qu’elle avait connu avant sa seizième année ; décidément, comme un miracle en elle, ce soulèvement,
le piano le piano le piano”.
Ou bien ici, la version “noire” :
“Son piano noir – son tombeau dans lequel elle va jeter toutes ses enfances et ses vies rêvées, toutes ses évasions impossibles et ses vies multiples, mais petit à petit l’enfance se tarit en elle, tout ça ne peut plus durer très longtemps, ses doigts deviennent plus raides et rigides, elle a plus de mal à se tenir droite sur son tabouret, et pourtant Dieu sait qu’elle lutte pour ne pas lâcher le piano, qui lui-même semble s’éloigner et ne plus lui répondre aussi favorablement qu’autrefois”.
Plus noir, peut-être, un piano qui « compatit » :
(…) “Elle pleure et soudain le noir du piano porte le deuil de son avenir”.
Mais revenons à la chronologie. A la fin de ses études, Marie-Ernestine se voit offrir… un piano par son père. Stupéfiée et folle de joie, elle apprend lors de la fête donnée pour son retour que ce qu’elle prenait pour le plus merveilleux des cadeaux n’était qu’un redoutable marché dont la contrepartie était son mariage décidé et arrangé par son père – avec la “complicité” tacite de sa mère –, avec Jules, le directeur de la scierie-menuiserie familiale dévoué corps et âme à Firmin. Il attribue deux rôles à celui-ci : être un époux pour sa fille et un fils fantasmé pour lui… Et pour cause :
“La fortune possible de la femme devant s’incarner dans les décisions et la force de l’homme, seul capable de faire bon usage de tant de perspectives de dépenses, car personne ne serait assez idiot pour laisser à une femme le loisir de jeter par les fenêtres tout le bien amassé si laborieusement par des générations d’hommes”...
Car : “Ainsi, avec une fille, Firmin Proust avait acquis le droit de se choisir lui-même un fils, puisque sa fille ne serait là que pour laisser toute la place à son époux”.
Dépression, tentative de suicide (“la mort serait un cadeau plus grand que la vie” puis soumission… Marie-Ernestine se marie avec celui qu’elle appellera longtemps “le jeune homme trop gros”. Un mariage de raison au sens propre. L’enfant (un garçon) dont rêve Firmin pour assurer la continuité de l’entreprise se fait attendre longtemps et, lorsque Ernestine accouche enfin au bout d’une grossesse difficile, c’est une fille, Marguerite, qu’elle met au monde. La grand-mère de Laurent Mauvignier, la femme qui a “disparu” de l’album photos, la femme morte à 41 ans dont personne ne parle volontiers. Une fille que Marie-Ernestine rejettera toute sa vie et qui lui rendra la pareille.
S’ensuivront de nombreux rebondissements avec force secrets, mensonges, trahisons et coups de théâtre… Avec, surtout, les deux guerres mondiales, relatées par le menu dans le courrier des hommes qui y ont pris part, tous malgré eux, laissant les femmes avec les enfants et les vieillards.
Marie-Ernestine, sa mère et sa fille restent seules pendant des années, même après les guerres. Leurs rapports sont conflictuels, distants et souvent agressifs. Marie-Ernestine reste froide envers sa mère à qui elle reproche sa duplicité avec son père et Marguerite est rebellée contre sa mère, rigide et autoritaire, qui ne supporte pas sa ressemblance avec son père Jules, et se réfugie dans le giron de sa grand-mère.
Inutile et impossible d’en dire davantage, l’histoire se déroulant devant nos yeux à toute vitesse et en toute compréhension malgré la durée. Avec, en sus, une belle et vraie histoire d’amour au long cours dont je ne dirai rien. Et des sentiments forts qui sortent malgré tout des cœurs mis à l’épreuve.
Jusqu’à une fin tragique, d’une grande tristesse (celle d’avant l’épilogue, ouf), qui en quelques paroles boucle tout le passé.
Un regard sur le livre. Un vrai bonheur. Un enchantement. Ce gros pavé à la couverture blanche, au prologue à l’aspect roboratif, ce “750 pages“ apte à faire flancher notre moyenne de livres lus, il nous séduit dès sa prise en main pour de nombreuses raisons. Il entrelace trois destins de femmes compliqués dans un espace-temps incluant quatre guerres, leurs avant, pendant et après, et le désir de l’auteur d’apprendre et approfondir suffisamment de choses sur le passé de sa famille pour l’appréhender.
Retrouver ses racines… Presque tous les écrivains s’y collent un jour ou l’autre, à des moments différents de leur vie et d’une manière plus ou moins réussie. Laurent Mauvignier le fait avec une motivation précise : comprendre pourquoi sa grand-mère a “disparu” de la mémoire familiale et, partant, y voir une éventuelle relation entre le suicide de son propre père à l’âge de quarante-six ans, alors qu’il en avait, lui, dix-sept, la tentative de suicide de Marie-Ernestine et la mort de sa grand-mère Marguerite.
Cette histoire transgénérationnelle aux allures de saga autobiographique véhicule par ailleurs des thèmes d’un grand intérêt qui ont un caractère contemporain et une justesse de propos pérenne.
La maison vide est un livre sur les femmes et leurs conditions de vie sur plus d’un siècle dans des circonstances allant de la routine forcée aux périodes extrêmes des guerres. Le point de vue de l’auteur est quasiment toujours celui des trois femmes qui sont ses ancêtres. Marie-Ernestine a davantage la possibilité de s’exprimer parce qu’elle est au centre de la lignée.
La famille n’est pas unie, les relations entre les personnages sont tumultueuses. Celles des femmes, surtout, si différentes de caractère. Leur profil psychologique est ciselé au battement de cil près et les rodomontades de Marguerite aussi bien rendues que les jérémiades de sa grand-mère ou les accès de colère de sa mère. Est-ce l’époque, la vie rurale difficile en dépit d’une belle aisance financière, le poids des secrets de famille et celui des conventions socio-économiques, sont-ce les guerres et les suicides successifs, les mariages arrangés, les amours et les avenirs contrariés… est-ce le hasard ou bien l’odieux karma ? J’ai toujours en tête une phrase de Haruki Murakami dans l’un de ses romans :
“Même les rencontres de hasard sont dues à des liens noués dans des vies antérieures. Tout est déterminé par le karma. Même pour des choses insignifiantes, le hasard n’existe pas”.
Vies antérieures ou vies tranchées par leurs vicissitudes, la grand-mère, la mère et la fille ne s’aiment pas d’un amour mère-fille. Et c’est à la fois triste et passionnant (pour le lecteur).
C’est sans doute la vie de Marguerite qui est la plus triste, y compris la période de son bref mariage, sa mère et sa grand-mère ayant connu des moments de bonheur, la première avec la musique, la seconde en devenant la “patronne” reconnue, estimée et aimée de l’entreprise familiale pendant et entre les guerres :
“Cette femme si forte et modeste, humble et soumise à son mari, docile en apparence, qui avait montré sa capacité à soulever des montagnes sans se faire remarquer, ou en se faisant remarquer et craindre juste quand il le fallait”.
Au point qu’on lise sur Marie-Ernestine et Marguerite, qui ne demande qu’à être aimée et se blottit par dépit dans le giron de sa grand-mère :
“Les deux femmes, toutes deux dans la même maison toute la journée mais qui trouvaient le moyen de n’avoir pas de relation du tout, même conflictuelle, s’ignorant mutuellement par un tel accord tacite qu’on aurait pu y voir une forme d’entente parfaite”.
Et, plus triste encore :
“Pas une seule fois elle n’avait ouvert son piano et n’avait joué pour sa fille”.
“(…) Marguerite, sans l’amour de sa grand-mère, n’aurait conservé de son enfance que la voix de sa mère et l’exigence aigrie que celle-ci portait lorsqu’elle s’adressait à elle”.
Et pourtant, ces femmes, toutes les trois, nous les aimons ou les détestons, les admirons ou les plaignons selon leurs faits et dires, les suivons dans leurs heurs et malheurs. La famille Proust-Chivery-Mauvignier a toujours subi les préjugés de classe, notamment entre la bourgeoisie “aristocratique” et la “bourgeoisie ” rurale, le déterminisme social, “ce qu’autrefois on appelait la fatalité”.
Enfin, sur la condition des femmes pendant la guerre, rabaissées par les hommes alors qu’elles assument la totalité des tâches, l’avis misogyne (mais intéressant en tant qu’homme de la campagne) de Jules :
“Comment c’est possible de nous foutre dans un merdier pareil ? Le gouvernement va nous rafler tous les hommes capables de tenir les fermes, de finir les moissons – et qu’est-ce que c’est de déclarer une guerre un samedi, en plein été ? En pleines moissons ? Ils ont quoi dans la tête, les gens qui décident ça ?”
(…)“Il n’arrive pas à concevoir que la vie de tous les jours – le travail, le quotidien – puisse continuer sans la présence des hommes, comme si on venait de lui lancer l’idée que les hommes – et lui parmi eux – n’étaient pas indispensables, car même s’il sait bien que les femmes sont aussi vaillantes que les hommes et connaissent le battage et le fléau autant qu’eux, il pense qu’elles n’ont pas la force physique des hommes et qu’elles ne sont pas rompues aux travaux trop rudes auxquels les hommes sont astreints”.
Autre thème important récurrent et relaté dans les détails : la guerre, dont la présence très forte ponctue la chronologie et bouleverse les générations. La famille paie un lourd tribut : des hommes meurent, s’ils n’en sortent pire que morts en “gueules cassées” : “Ces survivants qui n’avaient même pas réussi à rencontrer leur mort, n’avaient pas eu la chance de rester au fond de la terre enlacés avec des débris d’obus, de merde et de boue, comme tant d’autres, leurs frères d’armes, l’avaient fait”.
Les conflits, évoqués ou vécus par les personnages, ont le même profil d’absurdité et de violences. Leurs effets pervers, immédiats ou posthumes, sont décrits avec moult détails parfois d’un réalisme cru. Je n’ai pu m’empêcher de penser au récit de la bataille de Dien Bien Phû dans Le huitième soir d’Arnaud Delagrange en lisant ces lignes :
“Ils étaient trop occupés à rester en vie sous la mitraille qui pleuvait sur eux comme un torrent de feu, le déluge, la fin des temps ou quelque chose de beau et de tragique comme dans les récits”…
Penser aussi que toutes les guerres se ressemblent : elles reprennent cycliquement avec des armes chaque fois plus modernes mais des enjeux identiques ; et c’est toujours la même guerre – celle à laquelle personne ne croyait – qui continue avec, pour les trois racontées ici, les mêmes belligérants : les Prussiens devenus Les Boches contre les Français puis le monde. Et la quatrième, celle qu’a “vécue” le père de l’auteur, que l’on n’a jamais nommée que par le terme “les événements d’Algérie”.
De quoi se poser des questionnements sur un avenir proche… Nous lisons sur l’enchaînement des guerres :
“Comme si certaines plaies de l’histoire allaient se rouvrir encore, purulentes et grasses, recrachant leurs morts et des fantômes qui voudraient bien qu’on leur foute enfin la paix“.
Et dans la bouche d’un Allemand, sur leur absurdité :
“La guerre nous ferait tuer nos meilleurs amis sous prétexte qu’ils sont nés de l’autre côté de la frontière”.
Beaucoup de précisions historiques sont apportées comme la collaboration France-Allemagne avec Pétain après l’armistice de Rethondes en juin 1940, l’occupation allemande d’une France coupée en deux par les nazis (la ligne de démarcation passe par La Bassée) et la réaction mitigée des Français “libres” en voyant les cohortes de migrants, juifs pour la plupart, devant leurs portes. Enfin la Libération et les exactions auxquelles elle a donné lieu elle aussi.
Le suicide en général et en particulier est lui aussi un thème récurrent et porteur du récit. C’est peut-être même, avec la vie des femmes, un thème essentiel du roman, à titre personnel en tout cas. Dont la réponse, une réponse, pourrait lui permettre d’apaiser la tragédie en la prenant à bras-le-corps. Pour parler plus crûment, une question est clairement posée : le suicide est-il “contagieux” dans une famille ? Se transmet-il en héritage ?
Un sujet tabou pas si rare en littérature – je pense notamment au bouleversant “roman” de Jean-Paul Dubois La succession et connais une famille “de suicidées” –, qui laisse à penser qu’un homme, écrivain a fortiori, puisse ressentir le besoin de faire des recherches en remontant l’histoire de sa lignée pour en combler les lacunes… Confronter, aidé des souvenirs de sa mère, le présent au passé tumultueux souvent tragique de la famille pour en faire une seule et même histoire, la sienne. Des vies d’hommes, et de femmes surtout, brisées dont les fragments sont transformés en pièces de puzzle à réunir.
Ainsi nous dit-il :
“Rien ne m’interdit de penser à la mort de ma grand-mère comme à une sorte de préfiguration de celle de mon père, rien ne m’en empêche et tout me porte à y croire, cette obstination gênée à ne pas répondre aux questions quand celles-ci pourtant sont simples et devraient trouver des réponses nettes et précises, mais ne rencontrent que des regards détournés, des réponses hésitantes, lacunaires, comme si, à force de vouloir ne pas savoir, on finissait par ignorer”.
Ou, plus loin :
“Les prémices des questions qui me taraudent depuis mes seize ans, année du suicide de mon père, sur ce qui pousse un homme comme lui à mettre fin à ses jours, comme si tout depuis sa naissance l’avait programmé, comme si aucun hasard ni coup du sort n’y étaient pour rien, mais que tout était le résultat d’une sorte de logique mathématique mise en place, silencieuse et implacable, depuis avant sa naissance, avec celle de sa mère, Marguerite, ou même avant, avec Jules, son grand-père, ou avec sa grand-mère, Marie-Ernestine”.
L’auteur suppose que son père s’est suicidé pour une raison claire jamais évoquée par lui :
“Une part de sa mort du temps où, la mort, il ne se l’était pas encore donnée, mais où donc on la sentait à l’œuvre, quand elle laissait surgir des traces de cette jeunesse disparue près de Sidi Bel Abbes, qu’il taisait pour ne pas dire sa guerre d’Algérie”.
(…) “Les mots ont traversé le siècle avec les paroles des vieux, les intonations des vieux, comme si les vieux survivaient dans leurs enfants et petits-enfants et qu’ils nous parlaient à travers ces derniers pour nous raconter que dans cette famille on se donne la mort depuis longtemps, oui, ils disent, la mort dans le sang…”
Un autre sujet primordial : le mal que peuvent engendrer les secrets et les non-dits dans une famille. Tous les personnages sont concernés, à commencer par le père de l’auteur :
“Ce pauvre petit papa de sept ans d’un désastre dont pas une seule fois je ne l’ai entendu parler, mais sur lequel il a dû construire toute sa vie et déjà, probablement, une partie de sa mort”.
Et d’une manière générale : “C’est en nous laissant, nous, enfants et petits-enfants d’une histoire dont nous ne connaîtrons que l’écume, dans l’ignorance presque totale, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul témoin ou seulement des gens trop âgés ou frappés de cette maladie au nom allemand : Alzheimer”.
L’importance des objets, également, bah oui, ils jouent un rôle : le piano, la commode, les photos, mais en particulier et surtout la présence “physique” permanente de la maison elle-même qui, pour avoir vu passer tous les personnages et les événements de l’histoire, en est un personnage à part entière ; tout sauf “la maison vide” du titre :
“Nous avons connu tant de gens qui sont passés par ici, entre ces murs, que leur absence résonne. La maison est seule, non pas hantée par les absents et les morts, mais seulement marquée par les traces de leur passage, avec le vide où ils l’ont laissée. Mais la maison tient debout, elle attend qu’on la ranime, qu’on vienne la repeupler et qu’on remplisse cet escalier qui craque sous les pas, ce grand couloir sombre à l’étage…, qu’on écoute les bruits des lames du parquet, du grenier, le chant d’un hibou ou d’une chouette la nuit ; la maison attend les voix qui parlent, chuchotent, mentent, aiment, se taisent.”
La maison vide est ma première chronique depuis ma longue et involontaire absence de Bouquivore. C’est aussi le premier roman, avec celui de Sorj Chalandon, Le livre de Kells que j’ai lu dès leur sortie, les pressentant tous deux pour un grand prix littéraire.
Tout comme le sont ses personnages, les intrigues et la construction, le style de La maison vide est de facture classique. Et de haut vol. Les références aux auteurs classiques ne manquent pas : Balzac, Zola (et l’affaire Dreyfus), Maupassant s’invitent dans les pages, avec leurs personnages, contemporains qu’ils sont de ceux du roman.
Sans afféterie linguistique aucune, l’écriture est ample, élégante, tout en restant sobre, claire et précise à la virgule près. Maîtrisée de bout en bout.
Une chance : Laurent Mauvignier nous renseigne souvent sur la manière dont il a construit son récit à partir de souvenirs des anciens et de ses motivations de départ :
“C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence”.
La “disparition” de Marguerite :
“Quelqu’un, dans la famille, avec obstination et résolument, a choisi de tuer Marguerite symboliquement, comme si supprimer les gens des photos c’était les tuer mais surtout affirmer qu’on les tue, signer le geste de tuer en l’exhibant plutôt qu’en essayant de cacher les traces de son crime. Mais on préfère ne pas parler d’elle, les voix baissent d’un ton, se font murmures, prennent un air désolé”.
Ce récit n’a pu se faire dans son intégralité que grâce à la transmission : « toutes ces voix, ce sont les mots à peine transformés de Marie-Ernestine qui sont venus jusqu’à moi”, nous dit-il.
(…) “Une seule et même histoire diffractée en différentes parties reliées par une unité souterraine, j’en suis sûr, dont la ligne de force est portée par l’élan de la vie de Marie-Ernestine, creusée par le silence de Marguerite et, d’un coup brutal, achevée par la mort de mon père.
(…) Marie-Ernestine, ainsi, a vécu suffisamment longtemps pour avoir entendu les histoires de sa propre mère et les avoir racontées à ma tante et aussi, à un degré moindre, parce qu’il était un garçon, à mon père”.
Sept cent cinquante longues pages réparties en presque cent longs chapitres… que de mots, de phrases à placer, agencer, gérer. Le livre est si long que Laurent Mauvignier peut se permettre de glisser des indices, sous forme de dates, pour annoncer le futur proche de ses personnages sans que le suspense en pâtisse. Une tension intense va crescendo quand des passages au futur immédiat frôlent le moment présent.
On s’habitue à la longueur des phrases, au rythme parfois piétinant, mais il n’est pas question de perdre le fil car, entre deux virgules, il peut se dire ou se passer beaucoup de choses. Et même si quasiment deux décennies s’écoulent entre deux parties, par exemple les deux guerres mondiales, la partie manquante de l’histoire nous est restituée peu après le changement de temporalité. Nous ne sommes jamais perdus. Comme dans les romans classiques.
Alors, oui, c’est long, c’est récurrent, répétitif dans les faits et les dires, mais il suffit de lire plus lentement pour admirer la qualité littéraire de ce chef-d’œuvre : la maîtrise des mots, de leur place dans la phrase et dans l’histoire, pour chaque fois retomber sur ses pieds avec une compréhension pleine et entière. Dans ces phrases étendues, ces énumérations, ces circonvolutions à n’en plus finir, il n’y a pas un mot de trop, qu’il s’agisse de décrire des sentiments, des impressions, ou les ravages corporels et sociétaux de la guerre.
Amusant : la concordance des temps est elle aussi de rigueur. L’auteur utilise le futur et non pas le conditionnel avec une valeur de présent, comme s’il était sûr des faits ou des dires à venir. Il se sert également du futur pour reconstituer le passé.
Ce pourrait être écrit par Balzac, oui, mais un Balzac contemporain et non dénué d’humour… Laurent Mauvignier monter la tension par la seule force des mots, sans action directe. On est dans la continuité, pas dans l’immédiateté ; ce sont des vies qui avancent pendant cent vingt ans, le lecteur sent monter la pression, il lit certaines scènes le cœur palpitant car le suspense est là. C’est du grand art.
Autre particularité stylistique : lorsque c’est nécessaire, quand l’émotion est vive entre les personnages, lors de retrouvailles ou de confrontations inattendues car “il y a des choses qu’on ne veut pas savoir de la vie intime de ses parents”, Laurent Mauvignier fait preuve de la même pudeur que celle de ses personnages, pour raconter ces moments en les protégeant ou pour ne pas jouer les voyeurs. D’où une grande émotion pour nous là encore.
Envie de lire un bon classique cet automne ?
C’est la mode aujourd’hui et il faut s’en réjouir. Un dense alors, forcément, un feutré, un qui nous suit partout malgré son poids, un dont les personnages nous quittent à regret la lumière éteinte, et puis qui fait un trou dans la bibliothèque et nous laisse égaré après l’avoir fini. Avec des personnages qui nous émeuvent, nous énervent, nous étonnent, et nous hantent quand nous les quittons ; un qui nous fera ralentir votre rythme de lecture sans culpabiliser sur les
plus de cinq cents livres de la dernière rentrée littéraire… Que nous ne pourrons pas lire de toute manière.
Tout cela oui, La maison vide est tout cela, et bien plus encore…
Un classique, oui, mais lequel ? II y en a tant. Un Proust, un Balzac, un Zola, un pavé russe ; un Dickens, un London, un Steinbeck ? Non, non, ils datent, tous, et s’ils ont excellé et pullulent aujourd’hui dans nos PAL, ils nous attendront bien encore un peu.
Laurent Mauvignier, lui, dans ce dernier opus, a conjugué le classicisme au présent et c’est ce dernier opus qui pourra être votre “classique de l’année”, du mois, de la décennie je vous le jure. Maintenant,si vous n’avez jamais lu cet auteur et préférez entrer dans son œuvre par un accès plus court, précipitez-vous sur n’importe lequel, ils sont tous prenants. Allez, au hasard, Des hommes, Histoires de la nuit ou Continuer...
Allez, pour la route, on n’est plus à ça près, une jolie description comme bien d’autres essaimées au milieu des malheurs :
“Le matin, l’air est doux, presque frais, baigné par des parfums de fleurs sauvages et par ceux de l’herbe coupée des fossés, mais aussi par la rosée et la lumière dorée et timide qui caresse la surface des champs et des arbres ; l’air est pur – fouillis bleu et jaune grêlé d’abeilles et d’insectes –, tout vibre, ici”.
Oui, tout vibre à la lecture de ce livre. Nos cœurs, mais surtout celui de son auteur qui l’a écrit en partie à l’hôpital où il se battait contre une maladie. Gageons que ses mots ont contribué à sa guérison.