
PoĂšmes, nouvelles, romans, essais, scĂ©narios⊠Jim Harrison, câest tout ça dans son Ćuvre. La nature puissance univers, un monde de femmes, dâhommes, dâanimaux⊠Jim Harrison, câest tout ça dans ses livres. La pĂȘche, la bonne chair, l’humour, le bon vin, les plaisirs charnels, les amis, sa femme, lâamour, l’amitiĂ©, lâaventure, la cause indienne et le gĂ©nocide Ă©talĂ© sur plusieurs siĂšcles⊠Et les livres. Jim Harrison, câest tout ça dans son cĆur. Et une bobine unique. C’Ă©tait. Non, câest.
Sa bibliographie est impressionnante. Chaque lecture est une occasion pour nous de le retrouver.
Dans cette histoire courte, Ă©purĂ©e Ă lâextrĂȘme, le Grand Jim raconte six ans de la vie de Sarah. De la fin de son enfance aux prĂ©misses de sa vie de âfemmeâ (Ă prĂšs de seize ans), aprĂšs un drame qui la fait basculer dans la colĂšre et la soif de vengeance, sâarrĂȘtant non pas juste aprĂšs les consĂ©quences directes de cet acte mais aprĂšs les suites que Sarah y donnera. Desquelles dĂ©pendent sa vie future et tout l’intĂ©rĂȘt de lâhistoire pour le lecteur.
La premiĂšre partie raconte les annĂ©es qui ont prĂ©cĂ©dĂ©. Lâhistoire commence en 1980, alors que Sarah et ses parents viennent de quitter lâOhio pour sâinstaller dans le Montana oĂč son pĂšre, ingĂ©nieur mĂ©canicien diplĂŽmĂ©, espĂšre gagner sa vie correctement aprĂšs plusieurs Ă©checs personnels. Sarah a neuf ans et nulle envie de partir loin de sa vie dâenfant, encore moins de perdre sa meilleure amie et son piano. Sa mĂšre, Peps, « fervente » catholique, passe beaucoup de temps Ă prier. Sarah âaccepteâ (a-t-elle le choix ?) avec deux conditions : avoir un cheval et un chien. Il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© quâelle Ă©tudierait par correspondance jusquâĂ son entrĂ©e au lycĂ©e.
PassĂ© lâenfance, lâadolescence survient tĂŽt pour Sarah. Avec elle forcĂ©ment, un sens de la rĂ©volte, des interrogations sur ses parents (lâaiment-ils vraiment ?), les premiers Ă©mois corporels doublĂ©s dâune grande mĂ©connaissance et dâun intĂ©rĂȘt modĂ©rĂ© pour les âchoses du sexeâ. Bien sĂ»r, aussi, une soif dâĂ©mancipation grandissante, adoucie par son amitiĂ© avec Old Tim, le vieux cow-boy qui leur a vendu le terrain, et Terry, le petit ami de son amie Marcia, qui l’approvisionne en livres, essentiellement des romans, quâelle dĂ©vore avidement.
En 1986, peu aprĂšs son quinziĂšme anniversaire, un drame se produit dans la vie de Sarah, un drame dont il est facile de deviner la nature : âLe second et dernier soir de la foire et du rodĂ©o, la pire chose possible arriva Ă Sarah en dehors d’une maladie mortelle suivie d’un dĂ©cĂšs — drame qu’elle venait d’ailleurs de vivreâ. Cet Ă©pisode noir est racontĂ© briĂšvement, mais ses suites et ses consĂ©quences sont dĂ©veloppĂ©es dans la seconde et la troisiĂšme parties. Son violeur, Karl, est un musicien alcoolisĂ© rencontrĂ© la veille, qui lui a fait absorber une drogue pour arriver Ă ses fins. Câest une vĂ©ritable dĂ©flagration pour Sarah qui, profondĂ©ment marquĂ©e dans son corps et dans son Ăąme, ne pensera dĂšs lors quâĂ une seule chose : se venger, en tuant Karl, purement et simplement.
ObsĂ©dĂ©e par sa soif de vengeance, elle passera des semaines Ă chercher Karl et Ă âmijoterâ sa mĂ©thode, taraudĂ©e par les doutes sur les consĂ©quences (pour elle) de ce geste.
Tout le âsuspenseâ consistera Ă savoir si elle finit par passer Ă lâacte. La fin est forte, digne, Ă©mouvante, tout comme lâest Sarah.
La plume du Grand Jim est fidĂšlement traduite par son tout aussi fidĂšle ami Brice Matthieussent. Les mots, quâils dĂ©crivent des paysages, des sentiments ou mentionnent les peu nombreux dialogues, sont tantĂŽt dĂ©licats, tantĂŽt vulgaires (dans la bouche des garçons violents), justes et prĂ©cis toujours. Sarah est particuliĂšrement âsoignĂ©eâ par lâauteur, qui en fait une Ă©tude psychologique fine et poussĂ©e. Jim Harrison aimait et respectait les femmes, il rĂ©ussissait comme pas deux Ă se glisser dans leur peau. Des scĂšnes un peu grivoises mettant en scĂšne les âamoursâ des ami.e.s de Sarah parsĂšment les pages.
Un regard sur le livre. VoilĂ que ma popine mâenvoie (par la poste belge, un exploit) cette nouvelle extraite dâun recueil paru en 2010, Les jeux de la nuit. Je croyais avoir en ma possession tous ses livres â exceptĂ© ses poĂšmes â en plusieurs Ă©ditions pour certains, et les avoir quasiment lus tous au moins une fois. AprĂšs inventaire, il m’en manque quelques-uns. Jim Harrison mâa accompagnĂ©e toute ma vie de lectrice et je dois remercier François Busnel pour lui avoir consacrĂ© de si beaux entretiens, tout comme Francis Geffard et sa prestigieuse collection Terres dâAmĂ©rique qui propose des auteur.e.s contemporain.e.s. qui tous revendiquent leur appartenance Ă lâunivers littĂ©raire du Grand Jim â notamment Joseph Boyden, son fils spirituel, Louise Erdrich, Callan Wink et tant dâautres. Jim Harrison est le chantre de la littĂ©rature amĂ©ricaine dâaujourdâhui. Impossible avec ces nouvelles voix de parler du Grand Jim autrement qu’au prĂ©sent.
BĂȘte Ă dire et Ă Ă©crire, jâai pleurĂ© Ă sa mort et me suis consolĂ©e en pensant qu’il Ă©tait trop bon vivant pour ĂȘtre totalement mort et que ses livres Ă©taient lĂ pour le prouver. Et je ne suis pas la seule, dâinnombrables hommages lui ont Ă©tĂ© rendus, notamment au festival des Ătonnants Voyageurs de Saint-Malo oĂč un film sur sa vie a Ă©tĂ© projetĂ©, un film dont je me suis procurĂ© une copie auprĂšs du rĂ©alisateur et quâil mâarrive encore de regarder par nostalgieâŠ
Je nâai guĂšre lâhabitude de chroniquer des nouvelles, jâai mes aises dans la longueur, allez savoir pourquoi. Mais La fille du fermier nâest pas Ă proprement parler une nouvelle, un instantanĂ© ; câest un court roman, Ă lâinstar de LĂ©gendes dâautomne et de bien dâautres de cet Ă©crivain multigenre qui Ă©crit comme il vit : en suivant ses envies, son rythme et son inspiration.
Câest Sarah qui porte lâhistoire presque Ă elle seule et lui insuffle son caractĂšre romanesque. Elle se sent seule dans sa vie, quâelle estime avoir laissĂ©e dans lâOhio. Depuis son arrivĂ©e dans le Montana, elle est isolĂ©e : elle rencontre des amis (Marcia, Old Tim, Terry) mais ils sont de passage et ne peuplent sa solitude que de courts moments, elle ne peut se confier en toute intimitĂ© Ă personne. Le seul qui aurait pu lâentendre et la comprendre, câest Old Tim, mais il est mort. Son pĂšre lâaime et lâaide Ă sa façon mais ne la comprend pas vraiment, sa mĂšre la quitte sans scrupules au moment le plus dĂ©licat, lâadolescence. Cette solitude subie, juste dĂ©rangeante au dĂ©but, va jouer un rĂŽle plus important dans le dĂ©roulement de lâhistoire aprĂšs quâelle a Ă©tĂ© violĂ©e.
Jim Harrison nous dit de Sarah quâelle est diffĂ©rente. Plus grande, plus intelligente que les filles de son Ăąge, plus rĂ©flĂ©chie aussi, elle-mĂȘme se sent et se dit « bizarre » comme nous lisons ici :
âNâayant jamais appris Ă s’apitoyer sur les autres, elle n’Ă©prouvait aucune pitiĂ© pour elle-mĂȘme. Les choses Ă©taient ce qu’elles Ă©taient. Une certaine solitude faisait partie des criantes Ă©vidences de la vieâ.
Les autres personnages sont dâune importance moindre, hormis le vieux cow-boy quâelle a accompagnĂ© jusquâĂ son dernier soupir, Old Tim. A de rares exceptions prĂšs, famille et amis ne font que la croiser dans sa vie et traverser les pages.
Les grands thĂšmes de prĂ©dilection de Jim Harrison sont lĂ : la nature, belle et austĂšre, inspirante, ici les grands espaces du Montana, la violence de certains hommes, la religion virant Ă la bigoterie, lâamour des femmes, fortes ou en danger, la chasse raisonnĂ©e ⊠Et les livres avec le plaisir quâils procurent. Jâaurais dĂ» les citer en premier mais lâĂ©vidence est lĂ .
TrĂšs vite en effet la lecture devient un thĂšme important dans l’histoire et pour Sarah une passion dĂ©vorante. Avec au premier chef la dĂ©couverte dâautres vies et dâautres lieux que les siens :
âTous les romans qu’elle lisait mettait son esprit en Ă©bullition, d’autant que c’Ă©tait lĂ son seul moyen de connaĂźtre la vie en dehors du trou perdu oĂč elle habitaitâ.
Et puis, dâhistoire en histoire, les livres-refuges :
âElle se sentait souvent incapable d’assumer le poids de sa propre existence, et il Ă©tait alors merveilleux de se rĂ©fugier dans les livres. Contrairement Ă son ami Terry, elle ne pourrait pas devenir Ă©crivain, car chaque jour est la fin de la vie telle que nous la connaissons, et Sarah avait besoin de la stabilitĂ© des sciences pour la supporterâ.
La religion, le catholicisme, Ă©vangĂ©lisation oblige, est largement prĂ©sente et Sarah, curieuse de tout, sâinterroge aussi Ă ce propos. Contrairement Ă sa mĂšre Peps, bigote Ă©vangĂ©lique, toute jeune Sarah avait le sens de la glorification de la nature (et non du crĂ©ationnisme). Probable que, du sang qui coulait dans ses veines son corps n’avait conservĂ© que la partie de ses ancĂȘtres indiens :
âSarah avait ses propres versions excentriques de la priĂšre, qui incluaient des animaux imaginaires, la lune et les Ă©toiles, sans oublier la musique, les chevaux et les chiens. (…) Mamie enseignait Ă la petite Sarah que la musique Ă©tait le discours des dieux alors que Pep’s tenait Ă ce que Sarah apprĂźt Ă jouer quelques cantiques pour
contrebalancer l’influence dĂ©lĂ©tĂšre des classiquesâ.
Et plus loin :
âSarah n’arrivait pas Ă imaginer comment des ĂȘtres Ă forme humaine telle que Dieu ou JĂ©sus avaient pu inventer des milliards de galaxies. Elle pensait au Dieu Ă barbe grise assise sur son trĂŽne derriĂšre une grille et au JĂ©sus perpĂ©tuellement en croix, aux mains et aux pieds sanguinolents. Le Saint-Esprit, invisible, constituait une hypothĂšse plus vraisemblable. Il fallait bien que quelqu’un ait inventĂ© les chevaux, les chiens et les oiseaux. Elle croyait percevoir une sorte d’esprit en certaines crĂ©atures ou dans certains lieux, mais elle nâĂ©tait sĂ»re de rien pour les humains qui, selon ses manuels d’histoire, avaient un sombre passĂ© d’assassins.
Sur lâadolescence de Sarah, bien diffĂ©rente de celle des autres : â Ses Ă©tudes par correspondance avaient dĂ©veloppĂ© chez elle l’Ăąme d’une solitaire, et sa vie s’Ă©tait Ă©coulĂ©e sans cette dizaine de tocades adolescentes qui font la jonction entre l’enfance et la pubertĂ©, cette terrifiante injustice qui veut qu’on tombe amoureuse d’un ĂȘtre qui ne remarque mĂȘme pas votre existence. L’intĂ©rĂȘt que Sarah portait Ă l’amour Ă©tait de nature plus spirituelle, mais sans commune mesure avec les sermons de Peps sur le corps comme temple sacrĂ© de Dieuâ.
Je dirai pour conclure que cette lecture, Ă laquelle je ne mâattendais pas, mâa fait un bien fou en ces temps de grisaille gĂ©nĂ©rale. En dĂ©pit de son histoire triste et de son hĂ©roĂŻne malmenĂ©e par un homme, la lumiĂšre-espĂ©rance Ă©claire les derniĂšres pages. Ce Grand Jim, je lâaimais, je lâaime. Et je lâaimerai.
Un gros, gros coup de cĆur pour ces cent trente pages qui sont un incontournable bonheur de lecture dont j’aurais bien aimĂ© qu’il dure un peu plus longtemps… Merci ma popine de mâavoir donnĂ© cette occasion de le retrouver et lâenvie de complĂ©ter ma âcollectionâ et ma lecture. Sans parler du livre de François Busnel, Seule la terre est Ă©ternelle, que jâai reçu Ă NoĂ«l et toujours pas lu, juste ouvert religieusement par peur de le terminer trop vite ! Et du film Ă©ponyme, qui est… je ne sais quel adjectif utiliser… Ă vous de voir si vous le regardez. La chance, c’est qu’il est sur myCanal…
On le voit bien, sur la photo ci-contre, Jim n’est pas mort. C’est un esprit indien qui survole la nature dont il a toujours affirmĂ© faire partie en tant qu’homme…. Le choix des photos et de leur montage pour cette couverture est hautement symbolique.

SEULE LA TERRE EST ETERNELLE de François Busnel et Adrien Soland – Bande-annonce
© Nour Films