Sorti en mai 2018 aux Éditions 10/18. Thriller historico-glacial. Traduit de l’anglais par Laurent Bury. 312 pages. Prix Gens de mer du Festival Étonnants Voyageurs 2017 de Saint Malo.

EN DEUX MOTS
D’une plume sauvage et parfois fulgurante, Ian McGuire nous livre un roman polaire glacial, hypnotique, qui tient à la fois du thriller terrifique planté sur fond d’histoire coloniale britannique et du roman d’aventure. Le suspense est absolu quand bien même et justement parce que nous connaissons très tôt le coupable.
Âmes sensibles, surtout, ne pas vous abstenir de cette lecture (sauf avant de vous endormir)…

Un hiver froid au printemps 1859. Hull est une petite ville portuaire du Yorkshire de l’est. L’histoire commence une nuit sur les docks brumeux et malfamés du fleuve, la Humber, avec une scène d’une grande violence – très difficile à lire mais importante pour la suite de l’intrigue : le meurtre et le viol d’un enfant noir de douze ans.

Le meurtrier, Henry Drax, est un harponneur sadique et sanguinaire, sans pitié ni morale, qui tue naturellement, un homme pour qui tuer est automatique et fait partie de ses besoins naturels. Ce personnage doit embarquer le lendemain sur un baleinier, le Volunteer, pour une pêche de plusieurs mois dans les eaux froides mais riches du Grand Nord. Au phoque d’abord puis à la baleine.

Un autre homme, d’un tout autre acabit et pour de tout autres raisons, va lui aussi faire partie du voyage : Patrick Sumner, un chirurgien pas encore remis physiquement et moralement de ce qu’il a été contraint de voir (et de faire) pendant la prise de Dehli en 1857 et accro à l’opium. Quoi de mieux que d’embarquer sur un bateau en partance pour un voyage au long cours quand on a quelque chose de louche dans son passé à cacher ? Contraint et forcé pour faire oublier ses mésaventures militaires peu glorieuses, le médecin choisit de partir.

Lorsque le Volunteer quitte son ancrage au matin, il embarque ses passagers (et nous lecteurs avec) pour un voyage au bout de l’enfer… maritime. Nous comprenons très vite que les vrais motifs du voyage ne sont pas clairs et que le but des responsables, le capitaine Brownlee et son second Cavendish n’est peut-être pas vraiment de rentrer les cales pleines de chair de phoque et de gras de baleine. Certains matelots pensent qu’il est tard dans la saison pour partir pêcher des baleines qui ont déjà quitté les eaux nordiques.
Et, après le meurtre sanguinaire de Joseph Hannah, un jeune mousse de quatorze ans, lui aussi effroyable à lire, il est évident qu’un face à face impitoyable va se jouer entre le mal absolu qu’incarne Henri Drax et le « bien » relatif que représente le chirurgien en « purgatoire ».
D’autant qu’un grand ours blanc rôde dans les parages, en quête de pitance. Dès lors, entre le Groenland et la Norvège, dans un froid polaire, le voyage se transforme en descente aux enfers, la pêche au gros en meurtres sanguinaires et le lecteur en marionnette. Je n’en dirai pas davantage.

L’histoire est portée par une écriture extrêmement visuelle qui suit son rythme trépidant et très violent tout en rendant les scènes d’actions particulièrement réalistes et crues. Les dialogues sont percutants, les descriptions nous montrent une nature aussi hostile que les hommes qui l’habitent sont destructeurs envers elle. La plume est d’un haut niveau et les réflexions du personnage principal bien rendues et intéressantes. Le suspense haletant, même dans les flashbacks, nous fait tourner les pages à grande vitesse. Et la poésie noire qui se dégage de l’ensemble nous prend à la gorge.

Mon avis sur le livre. Ce roman, lu en moins de deux jours, pour ne pas dire en vingt-quatre heures avec les heures de nuit (même avec de quoi frémir et rater le marchand de sable), est d’abord un thriller et comme tel ne donne pas lieu à épiloguer des heures durant sur son contenu. Trop risqué.
Pourtant, outre son intrigue trépidante, Dans les eaux du Grand Nord flirte avec d’autres genres littéraires. Le roman d’aventure : du Jack London mâtiné d’Herman Melville et d’Edgar Allan Poe (celui de Les aventures d’Arthur Gordon Pym) pour le naufrage dans l’abîme blanc et la terreur – le tirage à la courte-paille excepté, quoique…

L’ambiance sur le baleinier et les conditions de travail difficiles, en milieu hostile, sont extrêmement bien rendues. La facture globale du roman est classique et l’on croirait là encore lire du Melville ou du London tant l’écriture est visuelle et en trois couleurs. Noir, gris et blanc : le froid mordant rendu par le blanc des icebergs et les ours, le gris acier symbolisant l’ensemble du décor déchaîné : l’eau, le ciel, la houle, le bateau dans la tempête, les baleines et les phoques, la possibilité d’un naufrage. Pour le reste, les hommes et leurs travers, l’alcool, les violences, l’isolement, les trahisons, les âmes noires, les instincts les plus bas pour certains… une couleur, une seule, ou plutôt l’absence de toute couleur : le noir… Et, totalement incolore, une sorte de camaraderie forcée en cas de coup dur. Si un film était tourné à partir du scénario ­ qui s’y prête amplement ­, les scènes de mer, soit la quasi intégralité, devraient être filmées en noir et blanc avec, parfois, une touche rouge sang. Pour un résultat fatalement éblouissant.

Les personnages,­ outre les deux principaux Henry Drax et Patrick Sumner largement étudiés, bichonnés comme ils « le méritent » par Ian McGuire­, sont dépeints à coups de serpe pour certains (les matelots notamment) ; mais si dans l’ensemble ils sont bien l’archétype des marins du XIXème siècle : brutaux, sales, alcooliques et belliqueux, ils peuvent nous réserver des surprises dans leurs propos ou leurs comportements et, pour certains, bénéficier d’une étude psychologique plus serrée de la part de l’auteur. Notamment certains chefs militaires britanniques lors de la prise de Delhi, les tout jeunes mousses ou des matelots spécialisés. Cette étude psychologique fine accroît l’intérêt du roman et le sort du simple cadre d’un thriller historico-réaliste.

D’autre part, grâce aux flashbacks de Patrick Sumner qui n’a pas oublié son passé militaire récent, des incursions historiques intéressantes parsèment les pages et nous livrent une – ­toute petite – partie de l’histoire tumultueuse de l’Inde ou plus particulièrement de Delhi. Et c’est toujours ça de pris quand on ne la connaît pas ou plus, ça ne se refuse pas. C’est ça aussi le plaisir de la lecture : un petit rappel historique dans les pages d’un thriller, allier l’utile et l’agréable…

LA RÉVOLTE DES CIPAYES
La révolte des cipayes a longtemps été considérée comme la première guerre d’indépendance indienne. Les cipayes étaient des soldats indous et musulmans engagés dans les forces britanniques. En 1857, des rebelles se démarquent et se mutinent dans plusieurs villes contre les Anglais. La rébellion ne tarde pas à se concentrer à Delhi, l’ancienne capitale de l’Inde. La Compagnie britannique des Indes orientales est dissoute après un long siège des Anglais qui s’est terminé en massacre. Dans l’intrigue du roman, c’est lors de ces événements que Patrick Sumner a perdu l’usage d’une jambe.
En 1858, une fois la révolte des cipayes écrasée, l’Inde tout entière passe sous le contrôle direct de l’Angleterre, devenant le RAJ, un régime colonial britannique. Et ce n’est qu’en août 1947 que l’Inde retrouvera son indépendance sans que pour autant s’installe une paix durable.
Vous trouvez bien sûr des informations passionnantes et largement plus développées sur Internet.

Pour finir, la part de suspense est prépondérante et il nous est impossible d’imaginer une fin, même horrible, à cette histoire tant la difficulté des conditions de travail et de vie sur le bateau va crescendo, tant la (sur)vie semble précaire et tant les faits sont source de terreur pour ceux qui les vivent (et pour ceux qui les lisent). Aucun détail sordide, morbide ou terrifiant ne nous est épargné, les humeurs et les fluides corporels pas plus que les odeurs ou les paroles ordurières, sadiques même de certains personnages.
Une réussite totale pour ce thriller qui se déroule en milieu hostile, extrême, au sein d’une nature peu chaleureuse pour utiliser une forme euphémisée du mot « glaciale » et dont les deux personnages principaux se livrent un duel sans merci dont aucun ne peut sortir et ne sortira indemne.

EXTRAIT
Même si j’aurais pu en sélectionner bien d’autres, je préfère ne citer qu’un court passage pour vous laisser découvrir la puissance hypnotique de certaines scènes, notamment un combat entre l’homme (le chirurgien) et l’animal (un ours blanc) dans lequel les deux combattants sont à la fois « complices » et ennemis.
Sur la « logique » du mâle quand il est aussi le mal :
«Il agit seulement, et chaque acte doit rester isolé, complet en soi : baiser, tuer, chier, manger. Ils pourraient se produire dans n’importe quel ordre. Aucun n’est antérieur ou supérieur au reste ».
Et plus loin : « Mentir lui vient sans difficulté, bien sûr. Les mots ne sont que des sons dans un certain ordre et il peut les utiliser comme il le veut. Les porcs grognent, les oiseaux chantent et les hommes mentent, c’est comme ça, en général ».