Sorti en janvier 2019 chez Stock, Collection La Cosmopolite. Roman. Traduit du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine. Titre original : Wil. 436 pages.

EN DEUX MOTS
Une façon peu banale de raconter une guerre à laquelle on a participé « bon gré mal gré ». Troublant !

L’auteur. Jeroen Olyslaegers, la cinquantaine jeune, est un auteur anversois d’expression néerlandaise. Il est à la fois éditorialiste, homme de théâtre et romancier. Si ses précédents n’ont pas rencontré un grand succès, celui-ci a reçu un prix littéraire flamand prestigieux en 2017 et est traduit en plusieurs langues.

Les cinq premières lignes : « UNE SOUDAINE CHUTE DE NEIGE. Ça me fait penser à la guerre. Pas à cause du froid ou d’autres désagréments, mais à cause du silence qui tient brièvement la ville entre ses griffes. Maintenant, elle tombe du ciel par paquets. Il fait nuit. J’entends les bruits se figer et s’éteindre dans le néant. C’est alors, mon garçon, qu’un type comme moi doit sortir, vieux ou pas ».

LA phrase du livre : « La guerre nous transforme tous en policiers, n’est-ce pas ?»

À l’automne extrême de sa vie, un vieillard éteint écrit à son arrière-petit-fils une longue lettre (l’intégralité du roman, 436 pages) dans laquelle il fait le récit de sa vie entière, en s’attardant largement sur la période courant de 1940 à 1945, années de l’occupation nazie de la ville d’Anvers. Le pogrom a commencé et les persécutions antisémites vont bon train ; la police néerlandaise est mise à contribution.

Quand commence l’histoire, Wilfried Wils est un jeune policier d’une vingtaine d’années dont le rêve ultime est de devenir un poète reconnu. Son travail ne lui plait pas spécialement, il l’a pris en secret pour éviter le STO et pour s’assure un salaire régulier.
Son collègue et ami, Lode, résiste comme il peut à l’occupant et participe au mouvement communiste naissant ; Wilfried l’admire tout en craignant qu’il l’entraîne dans ses actions « terroristes ». À l’autre bout de la chaîne de « l’amitié » : son ancien professeur de français : le bien-(sur)nommé Barbiche Teigneuse. Sombre personnage, collabo des premiers jours, celui-ci participe activement au « nettoyage » ethnique de son pays envahi depuis trop longtemps par les « nez crochus » comme il nomme les diamantaires juifs d’Anvers, « ville du diamant ». Cinq années durant, Wilfried naviguera en eaux « troubles », sans réussir à choisir « son camp », ambivalent, évitant si possible de participer aux exactions nazies, auxquelles la haute administration de la ville a largement contribué, comme le dit crûment l’auteur via son narrateur : « elle s’est couchée les cuisses grandes ouvertes devant ces surhommes ». Ces tergiversations lui vaudront fatalement des tourments pendant et après la guerre.

Dans une chronologie aléatoire, sans aucune complaisance ni vantardise, presque sans remords, mais sans jamais non plus se prendre « véritablement » au sérieux, il dépeint les faits et les gens comme il les voit, presque comme ils sont ; le portrait qu’il nous en fait est vraisemblable pour cette époque de guerre.

Si l’histoire racontée est peu banale, la manière de le faire ne l’est pas davantage. Le style est très inhabituel. En premier lieu, la construction : le roman, écrit à la première personne, ne comprend pas de chapitre, rien que deux parties. Sorte de long monologue, il présente une linéarité voire une difficulté de lecture, d’autant que les dialogues ne sont pas très nombreux non plus. Toute une vie racontée presque d’un seul tenant. Et peu de personnages en présence alors qu’on est en temps de guerre.

Quant à la plume, elle aussi a de quoi déstabiliser le lecteur, tenant à la fois du langage parlé voire populaire et du phrasé érudit, les deux mâtinés d’autodérision et d’humour noirs. Mais en aucune manière de contrition. Et peu à peu le charme agit : l’espace entre les supposés chapitres, que je pensais être le minimum vital pour respirer, réfléchir ou aller se faire un café, devient plus que suffisant pour marquer un changement d’époque ou d’action ; et l’écriture, que je trouvais indéfinissable, sans doute parce que le narrateur se targuait d’être un grand poète, finit par le devenir deci-delà. Une écriture à la mesure et à la « hauteur » de l’histoire qu’elle relate et de son narrateur : toute en contradictions. Trouble.

Mon avis (tout personnel) sur le livre. Difficile d’apprécier à sa juste valeur un tel roman. Rarement un livre aura porté aussi bien son titre. « Trouble », tout l’est ici. La période, forcément. Pendant l’Occupation allemande, à Anvers comme partout ailleurs, quand commence le pogrom la survie est de mise pour les habitants, qui se comportent souvent de manière pour le moins troublante. S’il est vrai que certains antisémites et autres nationalistes – tel Barbiche Teigneuse – collaborèrent avec les nazis franchement et ouvertement pendant au moins toute la durée de la guerre en participant activement aux lynchages, arrestations et déportation des juifs de la ville, quand d’autres, résistants intraitables, tel Lode, collègue policier et futur beau-frère de Wilfried, nombre sont ceux qui jouèrent un jeu « trouble » et portèrent une double casquette. Wilfried est de ceux-là, incapable de choisir son camp et slalomant comme un serpent pour s’éviter de le faire. Le salaud ordinaire sans conviction aucune qui commet des actes noirs seulement quand il y est contraint, et qui parallèlement prend de gros risques en aidant son ami à cacher et sauver des juifs ; quand il n’a pas le choix là non plus. Barbiche Teigneuse dit de lui : « Une poule mouillée ou un idiot, je n’arrive pas à comprendre ce que tu es, peut-être les deux à la fois ».
Aux yeux de tous (et du lecteur) Wilfried n’est donc pas un homme qui force l’empathie. Car, entre la poule mouillée et l’idiot, il y a de la place pour le lâche, le pleutre, le salaud ordinaire de service. L’homme a tout pour déplaire et le récit qu’il fait à son arrière-petit-fils (réel ou imaginé, qui sait, la dernière page est édifiante et jubilatoire) ne peut en aucun cas lui sauver la mise. Pas plus que le suicide d’un être aimé, sorte de punition « morale » qu’il se prend en pleine face des décennies plus tard ne déclenchera une forme de compassion chez le lecteur.

Ses relations familiales et amicales ne sont elles non plus pas au beau fixe, hormis avec Yvette tout au début de leur histoire d’amour. Je n’ai pas bien compris les raisons pour lesquelles il déteste à ce point ses parents. Qu’il appelle chaque fois qu’il en parle ses pseudo-parents ou ses prétendus-parents, la femme qui prétend être sa mère… Assez dérangeant car nous n’en comprenons pas clairement la raison, si ce n’est leur manque d’envergure malgré leur situation sociale de petits bourgeois, et la maniaquerie de sa mère. Sa seule « excuse » pourrait bien être la méningite dont il a souffert enfant et qui a occasionné une longue perte de mémoire après laquelle il s’est reconstruit avec une personnalité double : Wil, un jeune homme normal relativement sympathique et Angelo, sorte de poète maudit tapi en lui, prenant parfois la main lorsque Wil est hésitant.
Les autres personnages ne sont pas tous dépeints en noir ou blanc mais aucun n’a réussi à m’impressionner, encore moins m’émouvoir.

Pour finir, je dirai que Trouble est un livre saisissant qui ne laisse pas de marbre ; il dérange et met mal à l’aise par les questions qu’il pose en filigrane, dont la plus « essentielle » pour le lecteur : qu’aurait-il, qu’aurions-nous fait en de pareilles circonstances ? Nul ne connaît la réponse. Mais il n’y a sûrement pas toujours de quoi être fier, comme il le dit si bien. Les collabos, les traîtres et les héros se sont côtoyés dans toutes les guerres. Un livre courageux qui prend les choses et les personnes à bras le corps et sans aucune concession. Difficile à lire certes, mais utile et intéressant.

DES MOTS POUR LE DIRE

Un passage qui en dit long sur l’ambiance générale, lourde, violente et suspicieuse qui règne dans la ville d’Anvers, qui « s’est couchée cuisses grandes ouvertes devant ces surhommes » : « C’est presque devenu la routine. Tout le monde se tait. En tout cas, il y a peu ou pas de plaintes, la plupart rentrent la tête dans les épaules. On ne peut jamais savoir, en effet, de quel côté est l’autre. (…) Les quelques sympathisants allemands expriment bien évidemment leur opinion, les autres gardent le silence, comme s’il existait un consensus pour ne pas se rendre mutuellement les choses plus difficiles. Et puis, la menace règne, le menace de trahison. Tu découvres vite que même le plus sympa de tes collègues pourrait causer des problèmes à un type trop bavard… ».
Plus loin : « Ce qu’on considérait jadis comme la loi est à présent remplacé par des accords tacites, des magouilles et, ça et là, un risque calculé des deux côtés. Chacun évalue son avantage, pèse le pour et le contre. Celui qui trouve ça déshonorant perd. Celui qui hausse les épaules apprendra ».

Sur la compromission quasi-générale : « Quand, après avoir baisé un peu, tu deviens parent, tout le monde te prévient : attention, rien ne sera plus comme avant. Élever des enfants est l’affaire la plus banale du monde, jusqu’à ce que ça t’arrive et que tu regardes un être dans un berceau dont tout le monde s’attend à ce que tu t’adaptes à lui. Chacun fait comme si c’était la chose la plus normale qui soit, mais ce n’est pas l’impression que tu as. Tout le monde autour de ce berceau bêle que tu peux être content d’avoir un enfant en bonne santé et l’affaire est close.
Quand une ville est occupée par d’autres maîtres, d’autres coutumes, c’est la même chose. Le choc initial passé, la plupart des gens veulent faire le plus vite possible comme si c’était normal, comme si la vie continuait et qu’il fallait s’adapter, ainsi que me disait le père de Lode. Continue ce que tu étais en train de faire, et le reste suivra naturellement. Les drapeaux en ville, tous ces uniformes et les cafés remplis de soldats… Tout est normal ».

Et plus loin dans la bouche de Wilfried : « Comment expliquer l’impuissance et ce qu’un homme est capable de faire, quand ton interlocuteur n’a jamais ressenti ce que ça fait d’être soi-même un salaud potentiel, comment expliquer que c’est à la fois un bien et un mal de ne jamais l’avoir vécu, et que s’indigner dans un fauteuil n’est rien d’autre que de l’hypocrisie qui s’ignore ? Les gens disent parfois qu’il faut se mettre dans la peau de l’autre pour comprendre certaines choses. Mais ça aussi, c’est de l’hypocrisie parce que, par la peau de l’autre, on entend toujours celle de la victime. Pas un mot sur la peau de ceux qui se sentent peut-être incités à participer. Avant d’accuser un autre d’être assoiffé de sang, quelqu’un que tu ne connais même pas, que tu as juste vu à la télévision ou sur qui tu as lu telle ou telle chose, il faudrait t’obliger à éprouver cette secrète soif de sang, encouragée tout à coup par ceux qui ont les rênes en main, ceux dont tu joues le jeu, que tu le veuilles ou non, autrement dit la soif de sang que chacun porte en soi. (…) Aucun de vous ne sait ce que signifie l’immédiateté. La proximité d’une violence généralisée vous est étrangère et là-dessus, la plupart du temps, je me sens obligé d’ajouter que c’est une bénédiction de ne jamais avoir connu la guerre »…
Et là, le lecteur peut se poser la question : sommes-nous tous des salauds potentiels ?

Enfin, plus fort encore, plus ancien : un « refrain » entendu après chaque guerre, et plus actuel vu l’état du monde aujourd’hui, l’auteur pose une question qui fait frémir autant que sa réponse : « Une pensée me traverse l’esprit comme un refrain lancinant : « Si ceci est possible, si tout ceci est possible, si des gens en uniforme peuvent rouer de coups de pieds des enfants, assener à des femmes des coups de masse dans le visage, frapper des hommes jusqu’à les estropier, pour les pousser vers un camion de déménagement arborant un nom bien de chez nous, un nom flamand… Si tout cela est possible… Nous qui sommes là en tant que… quoi ? En tant qu’assistants dans un monde à l’envers où le blanc devient noir, lors d’une nuit éclairée comme un jour infernal, en tant qu’infirmiers prêtant main-forte à des médecins qui parlent allemand et qui combattent en uniforme un virus humain à coups de poing, de pied, de menaces et de vociférations, parmi les pleurs, les plaintes, la peur, répandant sang, merde et vomi dans la rue… Si tout cela est possible, tout ne devient-il pas possible ? Tout ne devient-il pas possible ? ».

Décidément, au royaume de l’horreur, la guerre est reine. Pourtant les guerres se suivent et toutes ressemblent au mieux aux tableaux de Jérôme Bosch. Il paraîtrait que « l’homme est un loup pour l’homme ».