Mauvais cœur ⇜ Audrey Brière 

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Audrey Brière est une jeune et talentueuse écrivaine française qui n’hésite pas à poser les mots là où ça fait mal. Et à y appuyer. Avant Les Malvenus, elle a publié un recueil de nouvelles, Le récit des fous en 2010, puis un thriller gothique en 2016, La Noyade du Phénix, suivi en 2018 par La fracture d’âme. Après Les Malvenus (Seuil 2023 et Points 2025), Mauvais cœur poursuit la quête du mal et la possible rédemption de ses victimes. 


Nous sommes en 1922, au Familistère de Guise, un endroit bien particulier du nord de la France. Dans ce “palais social” situé tout à côté du site industriel des fonderies Godin – renommées pour la qualité et la beauté de leurs poêles et de leurs cuisinières –, travaillent et sont logés les ouvriers et leurs familles. Des privilégiés qui bénéficient sur place d’une pharmacie, une infirmerie, une épicerie, une école, un théâtre, une crèche avec pouponnat ; jusqu’à une mercerie, une quincaillerie, une piscine chauffée et j’en passe… tous les services permettant aux locataires – qui ne payaient que leur loyer et leurs courses – de vivre en autarcie totale et en toute harmonie.
Ce lieu utopique (mais bien réel, devenu un musée aujourd’hui) aussi beau à l’extérieur que confortable et spacieux à l’intérieur est une “expérimentation sociale” extrêmement calme et fermée où les gens sont heureux de vivre car, comme le souhaitait son fondateur Jean-Baptiste André Godin, les ouvriers méritaient mieux que la pauvreté de l’époque. Grâce à ce “rêve lumineux”, ils étaient bien mieux traités ici que dans les autres sites industriels et suscitaient l’envie de l’extérieur. Nous lisons, aussi étonnés que l’inspecteur principal lors de son arrivée, qu’il finira par comparer à une secte :
“Une véritable place de village à ciel de verre, dans le ventre d’un fabuleux palais”. Mais… il y a presque toujours un “mais”.

Pourtant un meurtre vient d’y être commis. Eleanor Fontaine, l’institutrice a été retrouvée par une voisine dans sa chambre, sauvagement assassinée et baignant dans son sang. Très vite nous apprenons que l’administrateur charismatique Gabriel Saint-Simon entretenait une liaison secrète et intense avec elle. Il est effondré mais ne doit en rien le montrer, car il est le seul interlocuteur de la police.

L’histoire commence alors qu’arrive sur les lieux l’inspecteur principal Matthias Malvau, que nous avons rencontré et suivi tout au long du roman précédent,Les Malvenus. Toujours aussi haut de corps et large d’épaules, aussi “foutraquement” vêtu et chaussé, toujours avec son parler imposant. Égal à lui-même. Avec sa “mémoire d’éléphant” (il se souvient “de tout, tout le temps” et nous le rappelle) et son incapacité de voir la moindre goutte de sang sans risquer la syncope ; les scènes de crime, les autopsies ne sont pas sa tasse de thé. Sympathique et agaçant, pas toujours très civil, il plait beaucoup aux femmes et nous empêche toujours de savoir sur quel pied danser : l’aimer ? le détester ? Tout dépend des moments.

A peine le temps de prendre ses marques, de rassembler les quelques éléments contextuels et de commencer l’enquête qu’un second meurtre, déguisé en suicide, est officialisé. Le quincailler – ancien professeur de dessin –, s’est pendu une semaine auparavant. Mais d’emblée, Matthias Lavau voit qu’il s’agit d’un meurtre déguisé en suicide et que le mort ne s’est pas pendu mais a bel et bien été pendu. Ce meurtre a précédé de quelques jours celui de l’institutrice mais était resté méconnu car la police locale l’avait déclaré comme suicide.

C’est à ce moment précisément qu’arrive Esther Louve, sa bien-aimée, “la femme avec laquelle il partageait sa vie” après de terribles péripéties dans leur jeunesse à tous deux, Esther la femme aux yeux d’ambre et à la voix rauque qui “s’était envolée” depuis deux ans sans crier gare et dont l’absence le rend parfois fou de tristesse et d’incompréhension. La seule personne comptant à ses yeux et à son cœur. Nous la retrouvons elle aussi avec grand plaisir car sa personnalité singulière et son passé dramatique l’ont rendue aimable à nos yeux.
Nous apprenons qu’elle enquêtait de son côté à Paris sur une série de crimes particulièrement violents commis deux ans plus tôt et jamais élucidés ; et que le petit message laissé par le meurtrier est identique sur toutes les scènes de crime. L’intrigue de l’enquête se mêle à l’histoire du couple qu’ils ont formé et reformeront, ou pas. Elle va donc travailler de concert avec Matthias Lavau.

Je n’en dirai pas davantage sur l’intrigue, qui rebondit sans cesse et tourne autour d’une construction narrative maîtrisée, qui nous livre au goutte à goutte des bribes, des indices, dont chacun a une importance tôt ou tard. Les morts et les suspects se succèdent, les esprits s’échauffent, les personnages se découvrent peu à peu, leurs secrets bien gardés affleurent à la surface et finissent par la percer en révélant des vérités aussi terribles qu’inattendues… Après bien des péripéties et des quiproquos. Et des dangers mortels pour nos deux enquêteurs. Au fil des pages, le rythme s’accélère à mesure que les enquêtes progressent et se rejoignent, au point de rendre le suspense intense et la lecture haletante jusqu’à la toute dernière page… de l’épilogue.

L’écriture est à la fois sobre et élégante, avec un vocabulaire de l’époque et du lieu, des dialogues vifs mais remplis de sous-entendus et des descriptions détaillées et réalistes des lieux où se déroulent l’enquête principale, résultat d’une documentation considérable sur Le Familistère, ainsi que des événements extérieurs au village deux ans auparavant, dont la scène principale, relatée dans le Prologue, est particulièrement .
Amusant : les deux personnages sont dotés d’un sens poussé à l’extrême de l’odorat et une importance particulière est accordée aux effluves, aux odeurs bonnes ou mauvaises qui font partie intégrante des lieux, des personnes dans leur description et dans l’avancée de l’enquête.

Un regard sur le livre. Mauvais cœur est sorti peu après que je termine ma chronique de Les Malvenus qui m’avait conquise tant par son écriture que par ses deux personnages principaux et son intrigue sombre et complexe. Et je m’étais promis de le lire. C’est maintenant chose faite et bien m’en a pris.
Pour notre plus grand plaisir, les deux policiers (Esther et Matthias) sont là, leur relation intime est aussi forte que leur personnalité cabossée par leur vie passée, et leur esprit d’investigation toujours aussi efficace. Au plan professionnel, leur tandem d’enquêteurs est fusionnel, ils sont complémentaires, lui craignant le rouge sang, elle s’en accommodant pour examiner les cadavres et les scènes de crime ; lui détestant la paperasse, elle spécialiste des recherches sur archives… il nous semble même parfois qu’ils s’entendent penser l’un l’autre. Vous aimerez les suivre à nouveau dans leurs recherches méticuleuses, leurs divergences et leur complémentarité, leurs réflexions et parfois leurs délires. Leur relation contribue largement au suspense et à l’intérêt de l’intrigue. Ce qui n’est pas évident à l’heure ou les couples d’enquêteurs (mixtes ou non) sont aux manettes de bien des investigations romanesques (et même de séries “tendance”).

Une question que l’on peut se poser : vaut-il mieux avoir lu Les Malvenus avant Mauvais cœur ? Oui parce que Les Malvenus nous a permis d’entrer dans la jeunesse des deux personnages ; et non, pas forcément parce que de nombreux rappels sont introduits dans Mauvais cœur qui, partant, se suffit à lui-même.

Audrey Brière a le chic pour camper ses personnages dans des intrigues aussi sombres qu’insolites après les avoir dotés d’un passé pour le moins tumultueux et tragique. Dans cette seconde enquête, elle évoque aussi pour eux une possible et durable rédemption, qui serait la bienvenue tant pour que pour nous.

Quoi qu’il en soit, Mauvais cœur, roman aussi noir et aussi singulier que celui qui l’a précédé, met en scène des personnages principaux très attachants et d’autres, secondaires mais bien présents dans l’intrigue, pour le moins intéressants. Leur jeunesse fracassée à tous les deux les rend plus aptes, en outrepassant les apparences, à déceler le mal là où l’on ne l’attendrait pas. Quant aux lieux choisis, il fallait les trouver en ces temps incertains – la première guerre mondiale pour Les Malvenus et son “après” pour Mauvais cœur. Et leurs titres positionnent d’emblée les deux fictions dans un cadre noir. Et quand on aime les romans noirs… on ne peut qu’attendre la troisième enquête de ce tandem aussi improbable qu’évident. 

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