Sorti en août 2018 au cherche-midi, 608 pages. Roman.

L’auteure. Emmanuelle Pirotte est historienne et scénariste. Comme romancière, son premier roman, Today we live, publié en 2015, a rencontré un grand succès et a été traduit en de nombreuses langues. Après De profundis, son second (août 2016), conte-fable futuriste que j’ai beaucoup aimé et récemment chroniqué dans ces pages, Loup et les hommes est le troisième opus d’une femme qui sait parler d’horreurs avec une belle élégance et un grand enthousiasme.

EN DEUX MOTS

Que dire après une lecture pareille ? Qu’écrire ? Que la lecture N’EST PAS UN PASSE-TEMPS et que si elle en est un c’est parce qu’il faut du temps pour lire, mais qu’elle est la plus merveilleuse des passions, celle qui procure le plus grand bonheur, le plus durable en tout cas ? Que certains livres nous transportent ? Et que celui-ci est en tous points magique ? Tant dans l’écrit que dans l’écriture. Disons surtout que les non lecteurs ne savent pas ce qu’ils perdent…
Encore une histoire qui nous porte et nous emporte d’un grand souffle romanesque dans un autre lieu et en un autre temps. Avec finesse et objectivité et sans parti pris aucun, Emmanuelle Pirotte nous relate la fin de la conquête de l’Iroquoisie par les colons. Les Hommes Blancs. Et c’est comme si nous y étions…

Les cinq premières lignes :
« Le jeudi, madame de Grampin recevait dans son hôtel de la rue Saint-Antoine. Malgré la bise du nord et la neige, les invités étaient venus nombreux. Et on avait oublié pendant quelques heures les rigueurs de l’hiver en jouant au cœur volé et au corbillon, et en alimentant des conversations d’une grande honnêteté ».

La phrase la plus forte, qui en dit long sur les liens amoureux des Indiens : « A ses yeux, il était encore celui qu’elle avait connu à seize ans. L’amour est plus fort que le temps ».

Une autre plus forte encore parce qu’elle « sonne juste » : « Un jour l’Homme Blanc devra vivre avec les innombrables fantômes de ses frères indiens. Où qu’il tourne la tête, il y aura un fantôme pour lui rappeler que cette terre n’est pas sienne ».

Pour ce qui est de l’écriture, elle est hautement plus littéraire que celle de son précédent roman De profundis, dont j’avais déjà beaucoup apprécié le style à la fois percutant et descriptif. Mais ici, on n’est plus dans l’urgence absolue de l’action, la planète-terre n’est (pas encore) en péril et ses derniers habitants obligés de fuir. Pourtant là aussi, plus encore même, le style est à la hauteur de la narration, adapté à l’époque et aux lieux où l’action se déroule, ainsi qu’aux personnages qui la racontent. Avec, à tout seigneur tout honneur, un changement de personne pour le personnage principal, Loup. Lorsque c’est son frère Armand qui relate sa version de l’histoire, il n’a droit qu’à « il » ou « le marquis » ; lorsqu’il s’agit de Loup, le sujet est tantôt « il » (quand il vit en France) et « je » (en Amérique, dans le récit de sa vie actuelle et passée).
L’écriture, véritablement fouillée, dénote une recherche dans l’utilisation des termes de vocabulaire, des pronoms personnels, qui changent pour le même personnage selon l’époque de sa vie. Jusqu’aux temps de conjugaison qui peuvent changer dans une seule et même phrase.
Ainsi page 454, le passage du présent à l’imparfait est d’une importance capitale : « Antoinette s’est murée dans le silence. Ses yeux semblent vides. Elle accepte de manger, de boire, elle se laisse laver, sans offrir de résistance. Elle parlait, jusqu’à ce qu’elle trouve un miroir ». Ce passage comme bien d’autres mériterait à lui seul une véritable explication de texte, un mot à mot précis comme cela se faisait en secondaire et en faculté de lettres pour les auteurs dits « classiques », notamment les poètes français les plus connus.
En tout, six cents pages de poésie narrative et descriptive, mêlée d’actions et d’histoire, sur un rythme soutenu quand il le faut, et un procédé narratif extrêmement maîtrisé jusqu’au bout. Un pur joyau de littérature. Un diamant.

En ce qui concerne l’histoire, éblouissement de lecture garanti. Passionnant de bout en bout, jamais le roman ne pâtit de sa longueur, bien au contraire, je l’ai lu à l’économie, en savourant chaque moment, chaque page, chaque phrase. En relisant certains passages pour m’en délecter. J’ai cru lire un roman de Joseph Boyden pour tout ce qui touche aux Amérindiens du Canada, mâtiné de Jack London pour l’aventure en terre inconnue et d’Alexandre Dumas fils voire Pierre Lemaître pour le mystère, la vengeance et le suspense au long cours sur fond historique.

Nous sommes en 1663, en hiver. Le Soleil de Louis le Quatorzième illumine la France et ses rayons brûlants irradient jusqu’aux colonies françaises, dont le Québec, première colonie française permanente. Au premier jour de l’histoire, le lecteur fait la connaissance d’Armand, marquis de Canilhac. Noble déchu et ruiné, mal de sa personne et déjà perclus de douleurs, il aborde la soixantaine en vivotant, profitant quand et comme il le peut des largesses, notamment des réceptions, de son amie infaillible Madame de Grampin. Mais avec en lui, surtout, à le rendre acariâtre, une rancœur et une culpabilité tenaces.

Très vite nous remontons quelque vingt ans plus tôt par le biais des souvenirs d’Armand et de ses confidences à Valère, son fidèle serviteur. Armand est jaloux depuis toujours de Loup, son frère illégitime de six ans son aîné, idolâtré par sa mère quand lui, l’enfant légitime arrivé alors que le couple avait renoncé à toute idée d’enfantement, est rejeté, mal aimé.
Les deux frères sont aussi dissemblables qu’il est possible de l’être. Loup est, comme le dit sa mère, pourvu « d’un surplus de vie » par la nature : enfant espiègle et frondeur, jeune homme beau, grand, belliqueux, fier et élégant, violent, il transpire le charisme et la puissance ; nulles et nuls ne résistent à ses charmes. Pas même le Roi Soleil, qui le veut à sa cour et l’envoie guerroyer. Armand est un enfant, un jeune homme et un adulte grasseyant, timoré, terne, tremblant d’amour pour sa mère, admirant et jalousant son frère pour ses succès et sa façon d’oser. Les frères s’aiment cependant, d’un amour mêlé de jalousie et de rancunes mais indéfectible. Le grand a pris le petit sous son aile, l’entraîne dans ses fêtes et ses divagations, le protège ; mais Armand en ressent un sentiment profond d’infériorité et d’injustice ; sa jalousie à l’égard de Loup ne fait que croître.
A l’âge adulte, le fossé se creuse encore, la jalousie se transforme en venin dans le cœur d’Armand et il commet l’irréparable. En s’arrangeant pour que l’imposture de la naissance de Loup – enfant trouvé à quatre ans dans un fossé par son père -, et donc son titre de noblesse usurpé, remonte jusqu’à Louis XIV, il provoque la colère de celui-ci et la condamnation de Loup à neuf ans de travaux forcés sur les galères royales. Loup disparaît purement et simplement, mort aux yeux de tous car personne ne revient des galères. Et c’est maintenant la culpabilité qui torture Armand.

Vingt ans plus tard, nous retrouvons Armand, vieux, las et malade, déchu lui aussi de son rang et de ses richesses, à une soirée chez son amie Madame de Crampin. Affalé dans un fauteuil, il croise un bref instant le regard d’une jeune et superbe Amérindienne qui porte au cou un médaillon dont il reconnaît le saphir comme ayant appartenu à son frère… La jeune femme disparaît et il finit par apprendre qu’elle a embarqué pour l’Amérique, le « Nouveau Monde ». Cette rencontre l’a bouleversé et lui rappelle ce frère qu’il a trahi et qui a disparu sans laisser de traces depuis les galères. Rongé par le remords et le besoin de savoir ce qui est véritablement arrivé à Loup, et se sentant vieillir, il veut apurer les comptes quel qu’en soit le « prix » à payer, celui de sa propre vie par exemple.
C’est alors que l’histoire, ou plutôt l’aventure commence véritablement. Il embarque sur un vieux navire avec son valet et déjà presque ami Valère qui pour un temps sera le témoin de l’histoire, avant d’en devenir un acteur à part entière. Le voyage, terrible, qui dure un mois, l’arrivée en territoire indien, la recherche de l’Amérindienne entraperçue dans un salon français, dont il est presque sûr qu’elle le mènera à son frère, les péripéties en tous genres, les rebondissements sans fin, la vie des Indiens sur leurs territoires déjà confisqués, les batailles intertribales dues (ou non) aux colons, les moments d’Histoire, les retours dans le passé qui ne nuisent pas à la véritable chronologie, celle de la quête d’Armand… En trois parties et sur deux continents, c’est l’Aventure avec un grand A qui nous emporte en des moments forts et à la découverte de personnages torturés et éblouis par les sentiments. L’amour, l’amitié, la fraternité, la jalousie, tous les sentiments humains sont invités et certains changent de camp, comme la jalousie et la haine.
L’intensité de l’intrigue et surtout celle des sentiments nous font craindre une fin terriblement violente. La lecture est haletante, mais le lecteur est partagé entre l’envie de connaître la fin et le besoin d’économiser les pages. Car la fin de l’histoire sera clairement la toute fin de la lecture. A noter que les deux dernières pages sont à pleurer de beauté… Au sens propre.

Mon avis sur le livre. De l’enchantement pur à sa lecture, un gouffre sans fond à la dernière page. Avec la certitude absolue de le relire un jour. Les personnages m’ont chavirée, l’aventure m’a éblouie, les paysages fascinée, l’histoire des Indiens et de leurs « conquérants » passionnée. Et ce d’autant qu’elle est racontée par une jeune femme objective (historienne et journaliste, ce qui ne gâche rien) française. Le point de vue est français et la France est le pays qui a lutté avec l’Angleterre et la Hollande pour s’approprier la colonie iroquoise située au nord de l’actuel état de New York. Alors que l’on apprend à l’école que si l’on parlait français au Canada, c’est parce qu’«avant», le Québec était français. Avant quoi ? Avant que les colons ne le « découvrent », ne se l’approprient en volant la terre aux indigènes, en l’occurrence les Iroquois, et en baptisant les lieux de noms français (comme le lac Champlain et la rivière Richelieu).

En premier lieu, tous les personnages sans exception ont quelque chose d’attachant, d’émouvant, y compris presque les méchants. Mais le personnage principal, lui, est fascinant : Loup le bien nommé possède un charisme qui confine au panache, une aura luminescente. Aimable et aimé, haïssable et haï, admirable et admiré, odieux et généreux, indomptable et fragile, colérique, naturellement séducteur, il est capable du meilleur, du pire, et inversement. Aucun autre personnage ne peut lui faire de l’ombre, pas même la belle et lumineuse Brune. Ceux qui brillent pendant quelques pages voient leur feu s’éteindre dès que Loup entre en scène. Il capte la lumière, il est le vrai roi soleil de l’histoire quand Louis XIV est celui de l’Histoire. Et comme le soleil, il peut brûler de ses rayons… Même dans sa seconde vie, sur un autre continent que la France, il sera admiré, adoré, louangé, imité.

Mais cela n’empêche pas les personnages secondaires de ne pas l’être, secondaires. Sans eux, l’histoire de Loup ne serait rien. Si certains restent falots de bout en bout, d’autres, peu visibles au départ, gagnent du charisme et de l’épaisseur à mesure que l’histoire se déroule. Ainsi Armand, Brune, dont je parle peu pour ne pas dévoiler son personnage, mais aussi Antoinette, Valère parmi tant d’autres du côté français jouent-ils un rôle prépondérant. Tandis que les Indiens, eux, restent égaux à eux-mêmes, justes et partageurs même avec leurs anciens ennemis. Et guerriers, bien sûr.
Sans jamais les épargner : violences intertribales, cruauté, tortures systématiques, dont le principe est « argumenté » : « la capacité à infliger la douleur et à y faire face, considérée comme une preuve ultime de bravoure virile » ; on est loin du « mythe du bon sauvage », les « sauvages » sont des deux côtés)… Emmanuelle Pirotte évoque de bien belle façon les peuples indiens tout en nous donnant matière à réfléchir sur la manière dont ils ont été décimés, spoliés de leurs biens et de leurs terres, affamés, rendus malades par les colons, les Hommes Blancs comme elle les nomme. Les Européens, ici majoritairement des Français, avant et après que Samuel de Champlain a fondé la ville de Québec en 1603.
Ainsi apprenons-nous énormément de choses sur la vie quotidienne, au sein d’une nature majestueuse (nourricière mais également hostile) des différentes communautés de la région nord-est de l’Amérique. Le mode de vie des Iroquois m’a largement fait penser à celui des Hurons, tribu voisine dont Joseph Boyden, auteur sacré pour moi, est un fier descendant et grâce à qui j’ai découvert bien des choses sur les Amérindiens. Les Iroquois, peuple sédentaire et belliqueux, vivaient en villages dans des maisons longues contenant plusieurs familles. Leur communauté était constituée de plusieurs nations, en particulier les Agniers dont il est souvent question dans l’histoire (les Mohawks en anglais). Les nations formaient une sorte de Confédération, La Ligue des 5-Nations, à la tête laquelle siégeaient en conseils leurs sachems (les grands chefs).
Globalement, les tribus indiennes vivaient de manière autonome et autarcique : ils fabriquaient tous les objets dont ils avaient besoin, chassaient et pêchaient pour se nourrir. Quand des produits manquaient, ils faisaient du troc avec les tribus voisines.
Les femmes jouent un rôle important dans les sociétés amérindiennes, y compris au niveau décisionnel des grands conseils. Elles donnent leur avis et sont respectées (parce qu’elles portent les enfants, ce qui a pour la communauté une grande importance), écoutées sur tous les sujets, y compris la chasse (ses lieux et ses périodes) et la guerre. Je pencherai à dire que les sociétés amérindiennes ignoraient le sexisme jusqu’à ce que le « modernisme blanc » débarque…

Outre les us et coutumes iroquoises, nous découvrons avec une curiosité mêlée d’enthousiasme leur grande spiritualité et leur véritable sagesse. Leurs croyances ne nous paraissent plus si excentriques et leur respect absolu presque inné de la nature nous interpelle (plus encore aujourd’hui qu’il y a quelques siècles). Leur tolérance envers les homosexuels et les couples qu’ils formaient, encore mal vus par certains « Américains » d’aujourd’hui. L’importance qu’ils attachent aux rêves, aussi ; grâce à eux les ancêtres restent vivants et par eux se fait le retour au passé de tous les personnages, y compris Vieille épée, ancien Français devenu un Indien plus vrai que nature qui dit « nous » et « mon peuple » en parlant des Iroquois, comme si la spiritualité indienne était contagieuse. En rêvant, certains Indiens particulièrement spirituels peuvent convoquer, voir les êtres, les souvenirs, et même dans le cas des chamans comme La Croisée prévoir, plutôt prévisualiser des images « réelles » des événements et du monde à venir.

Concernant la mort, leur avis est également bien différent du nôtre. Loin d’en avoir peur, ils l’acceptent comme faisant partie intégrale de la vie car elle permet d’accéder enfin au « continent des âmes », celles des disparus qui leur étaient chers. De nos jours on parlerait de philosophie de la vie.
Une communauté remplie d’une grande sagesse de vie, au point que certains colons faits prisonniers des Indiens, même après avoir été torturés, décident de rester une fois libérés. Les Indiens les accueillent dans leur communauté et ils y fondent une famille. Chez les Indiens, beaucoup d’enfants orphelins des guerres sont élevés dans la tribu des vainqueurs, ce de façon naturelle.

D’autres thèmes, encore, comme si ce qui précède ne suffisait pas ?! Oui ! L’enfance et ses traces indélébiles dans la vie d’adulte, la volonté de vengeance (chez les deux frères !), la quête de soi, de son identité, même à cette époque et en ces temps troublés. Une identité, des origines après lesquelles court Loup, l’enfant trouvé, d’un bout à l’autre de son histoire et de celle du roman : « Il n’était pas plus du Clan de l’Ours de la Nation du Silex qu’il n’était le frère caché de Louis XIII, le fils du pape ou celui du marquis de Canilhac ». Il veut, il doit savoir qui il était, lui, Loup, avant sa vie au château. Une révision (pour moi, toujours) de l’histoire de France sous Louis XIV en ce qui concerne les colonies : « Le Roi Soleil rêvait d’un massacre, d’une extermination pure et simple. Il voulait frapper comme la foudre et détruire de ses rayons aveuglants ceux qui ne se soumettaient pas à sa volonté. Il était le soleil et entendait qu’on le sache ».

Pour finir, je dirai que Loup et les hommes est un grand roman d’aventure sur fond historique, un merveilleux voyage en terre inconnue en compagnie de personnages hauts en couleurs et dans une nature grandiose au climat contrasté glorifiée par ceux qui l’habitent et qu’elle nourrit. Les sentiments qui lient les personnages, aussi bien conjugaux que fraternels ou amicaux sont faits d’amour et de haine quand surviennent la trahison et la soif de vengeance. Nous vivons, nous tremblons avec eux, éprouvons de la compassion, de l’empathie pour eux ; pas ou peu d’entre eux ne méritent que notre mépris. Un sentiment puissant d’exaltation, dépassant largement l’émotion, nous saisit tant les personnages, leurs sentiments et leurs relations mais aussi les situations, les événements sont intenses.

Oserai-je comparer… avec mes deux auteurs amérindiens préférés, Joseph Boyden et son maître Jim Harrison ? Eh bien oui. Il n’y a pas eu de traduction, et donc pas d’interprétation, si bonnes eussent-elles pu être. Alors je peux dire que pour moi, pour ce roman-ci du moins, Emmanuelle Pirotte est devenue « ma » Joseph Boyden française

A la fin de ma dernière chronique, Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill, j’écrivais : « Je dirai même que s’il ne fallait lire qu’un seul roman cette année, ce serait celui-là…» Après mûre réflexion, j’en suis arrivée à me demander comment une soi-disant « serial lectrice » pouvait, elle, dire une chose pareille à ses lecteurs ! Leur conseiller de ne lire qu’un seul livre en un an ! C’est juste que, même si je revendique la nécessité d’être éclectique dans mes lectures, je constate que je choisis mes livres en fonction de mes goûts, de mes sujets de prédilection et de mes auteurs favoris dont j’achète les livres les yeux fermés. Sinon, une seule exigence, y compris pour les pol’arts : l’écriture. Alors, même si vous avez lu Les fantômes du vieux pays, précipitez-vous sur celui-ci ! Il vous emportera dans ses pages et vous le refermerez transi de bonheur. Je me console, moi, en pensant qu’il m’en reste un à lire de cette auteure si douée, son premier, Today we live.

Des fragments de romanesque choisis presque au hasard parmi une grande sélection.

Sur l’amour et les liens fraternels quand ils deviennent tourments : « Loup lui avait volé sa vie. Loup lui avait pris son espérance et sa lumière, son honneur, sa fortune, l’amour de ses parents, le bonheur d’un mariage harmonieux, le respect du bon peuple. (…) Derrière la frustration, la jalousie et les regrets, derrière cette rancœur dévastatrice que le marquis éprouvait envers Loup, Valère devinait pourtant, tapi au fond du cœur du vieil homme, un amour que rien ne pouvait tarir et, encore derrière cela, une compassion, une forme de tendresse éperdue dont Armand avait à peine conscience, mais qui éclairaient bien plus nettement que toutes ses récriminations et son dépit la personnalité de Loup, la sienne propre et la nature de leur relation ».

Sur l’amour. Ici encore, il est question d’amour fraternel. La notion d’amour est la même quelles que soient les êtres qu’elles concerne. L’amour est un sentiment abstrait. « Le secret de ce qui le liait lui-même à Loup, cet élan incoercible qui, malgré le temps et la peine, le poussait vers lui comme vers le pain et l’eau dont on a besoin pour vivre ? Sans doute cherchait-il à percer les raisons qui faisaient que, vieux et fatigué, il voulait encore, au-delà de tout, se réchauffer au sourire de son frère, qu’une fois cela accompli il pourrait mourir en paix ».

Sur le peuple amérindien et son environnement naturel, sur l’admiration qu’éprouvent Valère et bien d’autres blancs prisonniers volontaires et sur l’exemple que ces « sauvages » nous donnent et dont nous aurions dû nous inspirer au lieu de leur imposer notre langue et notre dieu, au nom de notre Christ-roi ! :« Les rives boisées embrasées par le soleil, le miroitement des rayons sur l’eau vive, le ciel d’un bleu rare et pur enveloppaient Valère d’un bien-être salvateur. Il se sentait bien vivant dans ce décor qui évoquait l’origine du monde, invitait à la découverte, à une forme d’errance enfantine et à une profonde humilité. Malgré son animosité pour les Jésuites, il lui semblait partager un peu de ce qui animait ces hommes lorsqu’ils se hasardaient dans ces contrées vierges comme aux premiers jours. On pouvait se perdre ici pour peut-être, enfin, se trouver ».
Un peu plus loin, toujours à travers les yeux et dans la bouche de Valère : « …Il n’y a décidément que les religieux qui prospèrent en ce pays. Les enfants y meurent comme des mouches, dévorés par le froid, la maladie, la vermine. Une terre sans enfants est un désert sans joie et sans espoir. C’est un lieu abandonné de Dieu. Comment ces monstres butés ne s’en aperçoivent-ils pas ? Comment, après cinquante ans n’ont-ils pas compris que ce pays ne veut peut-être pas d’eux, malgré les efforts fanatiques des soutanes et des voiles, et d bon roi Louis qui aimerait continuer, envers et contre tout, à toucher de ses rayons glorieux les confins de l’univers ».
Et cela n’a malheureusement pas duré que cinquante ans ! Forts de leur religion et de leur sens de supériorité, les Blancs ont exterminé 85 ou 90 % des Amérindiens et parqué les 10 ou 15 % dans des réserves de plus en plus petites. Comme le pressent Vieille Epée, français « devenu » Iroquois : « Il avait depuis longtemps abandonné la guerre contre les Français. Les Agniers se feraient mettre au pas par le roi de France ou d’Angleterre, ou les deux. C’était perdu d’avance, et depuis très longtemps, depuis que l’Homme Blanc avait mis les pieds sur cette terre, en vérité ».
Et encore : « Ces derniers (les Sauvages) donnaient l’impression de se fondre dans leur environnement naturel, de ne pas vivre au-dessus de celui-ci mais avec lui. Valère avait observé attentivement la façon qu’ont ces gens de manipuler l’animal mort qui fera le dîner, le bois pour le feu, l’herbe qu’ils repoussent pour se frayer un chemin. Il y avait toujours une forme de respect dans le geste et l’attitude tout entière, de sollicitude. Les indigènes ne portaient pas sur le monde qui les entourait le regard dominateur les hommes de l’Ancien Monde. S’ils étaient fiers cependant, ce n’était pas de cette fierté confite de prétention si commune aux Français ».
« Valère ne s’étonne plus que les Indiens prêtent aux objets inanimés une espèce d’âme. Cette terre confère aux choses un surplus d’existence. Il semble à Valère que même l’Homme Blanc le plus obtus doit être perméable à ce phénomène ».

(…) Une vérité frappe Valère : il sait ce qu’il voit, ce qu’il voit, ici et maintenant, avec Castor, avec ces femmes, ces enfants : c’est l’innocence. Celle qui était avec l’homme au jardin d’Eden et que les Blancs ont perdue à jamais. Qui sont ces gens ? Pourquoi ne les laisse-t-on pas tranquilles dans leurs forêts ? Pourquoi leur envoie-t-on des prêtres ? Ils n’en ont pas besoin. lIs portent Dieu en eux. Ils ont son visage. Son souffle les traverse. Dieu les vénère, il les serre chaque jour dans ses bras comme ses enfants bien-aimés. S’ils disparaissent de la surface de la terre, sa colère sera terrible, son chagrin inconsolable.
Quel bel et juste hommage. Dans lequel chaque mot a son importance.

Bien plus loin et toujours dans les pensées de Valère : « L’arc le nargue depuis le fond du canot. Valère apprendra à l’utiliser. Et il tuera de nouveau, non plus par plaisir, comme un sale petit morveux qui torture les grenouilles et les chats, mais comme un Indien, avec dignité, avec respect. Et lui aussi dira les paroles de remerciement au-dessus de la dépouille de l’animal qui donne sa vie pour maintenir celle de quelques hommes…

La vengeance, encore un point sur lequel l’Homme Blanc ne soutient pas la comparaison avec l’Indien : « Les Hommes Blancs ne sont pas comme l’Indien ; la vengeance pour eux ne règle rien. Leur âme reste enchaînée au tort qu’ils ont subi, et elle pourrit lentement pas contamination. L’amertume et la rancune les dévorent tout entiers. Il n’y a pas de remède à leur souffrance ».

Sur l’action des Blancs dans les terres indiennes, les paroles d’un vieil Indien aveugle et desséché : « Un jour l’Homme Blanc devra vivre avec les innombrables fantômes de ses frères indiens. Où qu’il tourne la tête, il y aura un fantôme pour lui rappeler que cette terre n’est pas sienne ».

Et, le dernier extrait, à regret, sur la mort qui n’est pas une fin absolue, juste celle de la vie et ici celle de ma chronique. « Je te retrouverai peut-être, quelque part où migrent les âmes. Je n’avais jamais cru à cette éventualité avant de vivre parmi les Indiens. Depuis vingt ans, je doute : peut-être par faiblesse et par peur. La peur effroyable à la perspective d’un monde qui continue de tourner sans que ma propre conscience en soit témoin, un monde déserté par le couple de mon corps et de mon esprit. Cette union est la seule réalité qui nous fût jamais assurée. Elle constitue un très grand mystère. Mes frères indiens en connaissent quelques arcanes. Ils ont tant à apprendre aux Blancs en cette matière et dans bien d’autres. Mais nous ne sommes pas prêts. Nous ne le serons jamais, car nous avons soif de pouvoir et d’or, pas de sagesse ni de merveilleux, encore moins de cette tendresse éperdue, de ce sentiment fraternel pour tout ce qui vit, pour tout ce qui existe et dont dépend notre survie. »

Voilà, c’est fini, j’arrête le cœur lourd avec la certitude que le mythe du bon sauvage ne l’était que pour les pauvres Hommes Blancs que nous fûmes et que nous sommes toujours. La bonté du « sauvage » n’est pas un mythe mais une réalité attestée.

Où va figurer ce roman dans mes chroniques ? Gagné, mais facilement ! Dans la rubrique « Hors du commun » où il a toute sa place ! Est-ce que je vous ai donné envie de le lire voire de le relire ? Je l’espère. Merci Emmanuelle de nous avoir donné à lire de si belles pages. Le plus beau roman que j’ai lu depuis bien longtemps… Je sais, je sais, on connaît la chanson… Bientôt le prochain. Et tant mieux.