Les yeux dans les arbres ⇜ Barbara Kingsolver

Les yeux dans les arbres ⇜ Barbara Kingsolver - Barbara Kingsolver - BouQuivore.fr
Barbara Kingsolver

Barbara Kingsolver est l’une des plus grandes voix féminines de la littérature américaine contemporaine. Autrice de romans (et nouvelles) qui tous, à la fois drôles et dramatiques, mettent l’accent sur la pauvreté extrême, les différences sociales, la condition des femmes et des enfants, toutes les formes de discriminations, – L’arbre aux haricots, Les cochons aux Paradis, Une île sous le vent pour ne citer qu’eux –, elle dénonce avec force dans son dernier, On m’appelle Demon Copperhead, librement inspiré du David Copperfield de Charles Dickens, la maltraitance des orphelins et les addictions liées aux drogues, notamment les médicaments tels les opioïdes et à l’alcool auxquels ils ont accès très jeunes.
Elle a vécu deux ans au Congo pendant son enfance et voyagé dans plusieurs autres pays d’Afrique, emmagasinant des souvenirs qui l’ont aidée dans l’écriture de ce roman.

Rachel (bientôt seize ans), Leah et Adah (jumelles de quatorze ans et demi) et Ruth May (cinq ans) sont les quatre filles du pasteur Price. Avec leur mère Orleanna, à tour de rôle elles relatent leur histoire. La leur et celle du Congo en même temps.
Leur père, Nathan Price, est un baptiste qui n’a de dieu que Dieu, un prédicateur très convaincu de ses pouvoirs pour asseoir la religion catholique au Congo belge. Et qui mène sa famille à la badine. Au moindre mot ou geste de trop, les filles reçoivent des gifles, des coups de ceinture et quantité de versets de la Bible à recopier. Sa femme n’est pas épargnée par sa violence.
Fanatique religieux absolu, réactionnaire fini, il reste persuadé que l’évangélisation est le seul moyen d’amener les “sauvages” à la civilisation. Tout comme ils l’ont fait pour les Amérindiens, les Asiatiques et les Iliens, les Européens (ici des descendants de Belges vivant en Géorgie, Etat du Sud-Est des Etats-Unis, toujours sudiste de cœur). En les “libérant” de leur croyance en des dieux païens et ridicules, en les détachant de leurs fétiches, de leurs grigris et de leurs superstitions insanes par les bienfaits d’une christianisation obtenue avec force prières, messes et sermons, sans omettre l’essentiel catéchisme pour les enfants, il est sûr d’y parvenir. Car le prêche ça le connaît le “Père” Price, célébrer la “bonne” parole, il ne sait faire que ça.

Quand commence l’histoire, les instances religieuses américaines lui proposent une mission d’un an à Kisanga au Congo belge, il accepte et entraîne sa femme et ses filles dans “l’aventure”. Sans demander l’avis de quiconque. Avec deux objectifs : baptiser tous les enfants du village quitte à les immerger dans le fleuve “peuplé” de… crocodiles. Et faire un potager avec les graines qu’il a apportées de Géorgie sans rien connaître de la terre et du climat africains.

Or les Congolais sont à mille lieues de croire en Jésus-Christ. La “bonne parole”, très peu pour eux. Les tribus et leurs chefs, souvent appelés “sorciers” sans connotation péjorative, ont bien d’autres chats à fouetter. Ils luttent au jour le jour pour leur survie. Les difficultés climatiques : sécheresse ou pluies torrentielles et inondations, entraînent l’une comme les autres la famine, le manque de tout et les maladies endémiques. 

Par-dessus tout, le Congo est en plein bouleversement politique, dans une période transitoire de son histoire qui va le faire basculer d’une colonie belge à une république démocratique. Des élections sont imminentes. Patrice Lumumba, récemment sorti de prison, galvanise les foules par ses discours. L’histoire démarre juste avant ces élections et la déclaration d’Indépendance ; les Blancs (Belges et Américains) vont être extradés. Le Congo belge va devenir la République démocratique du Congo, avec Patrice Lumumba comme premier ministre, avant que le Katanga, le sud du pays, ne fasse sécession en raison de ses mines de diamants… Et qu’un jeune soldat ambitieux soit nommé colonel-président et installé à la tête du pays dans un coup d’état fomenté par le gouvernement belge et la CIA. Joseph Mobutu.
De 1959 à 1998, année de la mort de Mobutu, soit sur une trentaine d’années, la vie de la famille Price se déroule devant nos yeux. Ensemble ou séparément, les circonstances les ayant dispersées après deux tragédies survenues le 17 janvier 1961. Pendant la période vécue au Congo avant cette date qui fera tout exploser, la famille est au grand complet.

A partir de là, après une prise de parole de la mère faisant le point dans une missive à sa petite dernière sur le déroulement et la fin tragiques de cette mission, s’ensuit une longue histoire, écrite sous forme de récit polyphonique, d’une richesse et d’une intensité inouïes. Presque six cents pages bondées de lignes serrées pour relater une vie de difficultés insurmontables, pour se nourrir et se loger, se comprendre et comprendre les autres. Un engrenage inéluctable de drames, de morts, de violences ; et la guerre civile et ses atrocités.

Et ce jusqu’au dénouement, qui nous broie le cœur. Désespéré mais pas désespérant. Ce livre est magique.

La plume – et sa traduction hors pair –  est très littéraire, puissante et intense, avec un vocabulaire riche et des dialogues assortis aux personnages. Nous sommes dans un roman choral, mais ce n’est pas pour autant un roman “confortable”, en dépit des facéties des filles – essentiellement celles de Ruth May, qui a la logique et l’assurance naïves de l’enfance, racontées avec beaucoup d’humour et d’autodérision – et celles de la famille tout entière (excepté le père) et des Congolais, jeunes ou anciens, lorsque les points de vue et les idées se confrontent.

Les quatre filles ont chacune une manière de voir les choses et l’expriment avec un langage différent, qui évolue avec les années. Elles grandissent et leurs propos se durcissent ou se stabilisent mais leur façon de parler varie surtout avec l’âge.

Le roman fourmille par ailleurs d’expressions authentiques, presque toutes traduites, qui confèrent une belle légitimité au récit. 

Le rythme est lent dans sa première partie, il faut du temps pour s’imprégner de l’histoire et de ses personnages. A partir de la seconde partie, il s’accélère après un épisode tragique relaté lui aussi tour à tour par les filles en des chapitres courts. Le livre se fait véritablement addictif, tout en nous retenant à chaque phrase, à chaque mot.

C’est un roman qui “se mérite” pas seulement par son contenu romanesque. Ses qualités littéraires sont elles aussi le gage d’une lecture particulièrement gratifiante. Il se lit dans le calme, lentement, sourire et larmes jamais loin avec les filles, et révolte quand il s’agit du père, qui fort heureusement n’a pas voix au chapitre, l’alternance ne faisant parler que les femmes. Comme l’épistolarité, la choralité permet d’introduire un “je” narratif dans chaque chapitre, sans s’adresser exclusivement à nous. Ici, elle permet en outre aux filles de dire ce qu’elles pensent l’une de l’autre, les unes des autres, et de leurs parents, et à leur mère de faire un point global à chaque changement de partie. Elle donne aussi, grâce à la distanciation nécessaire qu’elle confère à l’ensemble, une grande liberté de parole à Barbara Kingsolver qui n’en gère que mieux la différence d’âge, de point de vue et de psychologie des filles tout en restant dans l’empathie forte que nous lui connaissons et qui fait l’ardeur de toute son œuvre. Sans une once de misérabilisme.
La construction est parfaitement maîtrisée. Sept grandes parties (sept “Livres”) titrées comme les Livres de la Bible, elles-mêmes divisées en chapitres dans lesquels s’expriment les filles tour à tour. Avec une telle division chronologique, nous ne sommes jamais perdus dans l’histoire, même lors des retours dans le passé. Essentiel pour un livre d’une telle densité. Quelle somme de travail a-t-il dû constituer pour Barbara Kingsolver, qui évoque avec une grande modestie son écriture dans une préface courte.

Un regard sur le livre. Les yeux dans les arbres est une épopée magistrale, certainement le plus fort et le plus riche roman de Barbara Kingsolver. Certains critiques en parlent comme d’un roman “ambitieux” mais je n’ai rencontré aucune ambition à sa lecture, à part peut-être celle de le mener à terme.

Les yeux dans les arbres mêle intrinsèquement l’histoire de la famille Price sur trente ans et celle du Congo belge, sur trente ans aussi. Sorti en France pour la première fois en 1999 chez Rivages (672 pages) et réédité plusieurs fois depuis, cette nouvelle édition dans la collection Terres d’Amérique de Francis Geffard – que je remercie au passage pour toutes les pépites qu’il me fait découvrir dans ses collections –, révisée et mise au goût du jour dans sa traduction par Guillemette Belleteste, est une excellente opportunité de le donner à lire à celles et ceux qui ne l’ont pas lu et à relire aux autres. Il reste d’une actualité criante dans ses sujets (la France Afrique n’est pas si lointaine dans les dates) et par son authenticité historique car, si les personnages sont tous purement fictifs, le Congo belge, lui, est bien réel et “appartient” à la Belgique. 

Nous sommes tout d’abord séduits et emportés par ses personnages. La famille Price. Les femmes – le père j’en ai assez parlé ; c’est une bien mauvaise personne. Violent avec sa femme et ses filles, honteux de son comportement lâche pendant la guerre, qui lui a permis de survivre à son équipe, il reporte sur les autres ses semblants de remords et devient un véritable fou n’ayant que le nom de dieu à la bouche et une ceinture à la main, obsédé par le baptême de tous les mécréants y compris les nourrissons.

Sa femme Orleanna, mariée trop vite, s’est rendu compte de sa folie quand il était déjà trop tard pour faire marche arrière en le quittant. On ne divorce pas d’un baptiste, surtout quand on est une croyante. Elle le suit au Congo et, bien que n’étant pas d’accord avec ses objectifs et son comportement, dépassée par l’urgence de la survie dans ce pays si loin et si différent de sa Géorgie américaine, elle le laisse faire jusqu’à ce que se produise l’impensable qui la fera culpabiliser jusqu’à la fin de sa vie. 

Les sœurs sont aussi différentes que possible l’une de l’autre. L’aînée, Rachel, pourrait être aujourd’hui l’adolescente-type de nos sociétés consuméristes. Pas toutes, hein, les filles, je ne vous mets pas toutes dans la même enveloppe mais l’adolescence c’est quand même quelque chose vu de l’extérieur par les adultes, qui l’ont pourtant été, adolescents. Rachel est futile, pour ne pas dire superficielle et égoïste. Obsédée par son apparence physique, elle est aussi la moins intelligente de la fratrie  – les trois autres étant surdouées. Ses réactions et ses remarques nous font souvent grincer des dents et quelquefois sourire (jaune) par son pragmatisme, son opportunisme exacerbés.
Viennent ensuite les jumelles, Adah et Leah, toutes deux qualifiées de surdouées par leur institutrice de Géorgie. Adah, surnommée par les villageois “la petite blanche tordue”, souffre d’un handicap dû à un “regrettable accident prénatal”. Elle est hémiplégique d’un côté et ne parle quasiment pas, mais dessine et écrit dans un carnet. A l’endroit et à l’envers pour s’amuser et tromper qui voudrait la lire. Fan des palindromes, admiratrice sans bornes d’Emily Dickinson, elle adore également les mathématiques et rêve d’aller à l’université.
Leah, sa jumelle, est la plus intellectuelle et la plus cultivée de la fratrie. La plus empathique avec tous ceux qui l’entourent, y compris son père, au début tout du moins. Elle est la seule à admirer ses connaissances, la plus “clémente” avec ses idées. Étant sa préférée, elle travaille avec lui au potager, le suivant “comme une servante sous-payée qui attend son pourboire”, nous dira-t-elle plus tard, ayant compris les véritables projets de son père.
Enfin Ruth May, la plus petite, cinq ans au début de l’histoire, intelligente, vive et éveillée pour son âge. La pépite, l’enjoleuse magnétique et picaresque dans ses propos, la lumière, celle à qui la mère fera cette déclaration d’amour :
“Ma petite bête, mes yeux, mon œuf volé préféré. Écoute. Vivre, c’est être marqué. Vivre, c’est changer, acquérir les mots d’une histoire, et c’est l’unique célébration que nous autres, mortels, connaissions vraiment. Dans l’immobilité parfaite, en toute franchise, je n’ai jamais rencontré que le chagrin”.
Et qui dira (si jeune) ce qui pourrait bien être une des phrases principales, si ce n’est LA phrase du livre :
“Je suis la conscience de la forêt, mais souviens-toi, la forêt se dévore elle-même et vit éternellement”.
C’est également Ruth May qui la première entrera en contact avec les enfants congolais, par le biais d’un jeu collectif.

Côté masculin, un homme sort du lot avec un rôle très important tout au long de l’histoire ; il s’agit d’Anatole, l’instituteur, ou plus précisément “le maître d’école” de Kilanga, orphelin, doux, compréhensif, bienveillant et admirateur de Patrice Lumumba. L’homme que l’on voudrait toutes avoir dans notre vie de femme. L’homme grâce auquel ce roman est aussi un grand roman d’amour et le roman d’un amour grand. Au milieu de la tragédie  cet amour est du bonheur de lecture absolu.

Ces protagonistes sont entourés d’une flopée de personnages secondaires congolais de tous âges, parmi lesquels des femmes, toutes admirables de bonté et de compassion, que nous apprenons à connaître et à comprendre au fil de l’histoire. 

Le contexte historique a une importance capitale et les événements qui se déroulent sous nos yeux nous éclairent sur le comportement des Européens (y compris ceux qui sont “devenus” américains au fil du temps) envers les pays pauvres de tous les autres continents que le leur.
Barbara Kingsolver nous offre une étude poussée du peuple congolais. Loin des clichés racistes des Blancs qui les considèrent comme des illettrés, des sauvages mécréants, des mangeurs de bananes, des inférieurs, pour camper dans les euphémismes, elle nous les montre en pointant toujours leurs grandes qualités, le sens de la satisfaction et celui du partage notamment. Et les femmes sont à l’honneur, toutes les femmes. Le roman est humaniste en général, féministe absolu en particulier.
Sur l’acceptation de leurs difficultés et la satisfaction du peu qu’ils ont, Orleanna nous dit :
“A Kilanga, les gens étaient ignorants de ce qu’ils auraient pu posséder. (…) Il ne leur venait pas à l’idée de s’apitoyer sur leur sort. Sauf quand les enfants mouraient – alors ils pleuraient, se lamentaient. Tout un chacun reconnaîtra là une injustice criante. Mais par ailleurs, je crois qu’ils étaient plutôt satisfaits de leur sort”.

Comme elle l’a souvent fait dans ses précédents romans pour les Amérindiens – eux aussi traités comme des moins que rien “sauvages” à la peau rouge par les colonisateurs, elle nous donne les clefs pour comprendre bien des choses sur le Congo et l’Afrique tout entière. Sur le mode de vie nomade depuis la nuit des temps, adapté au climat africain, à sa terre trop sèche ou inondée et à la faune sauvage agressive et porteuse de maladies endémiques : insectes en tous genres, des moustiques porteurs de malaria aux fourmis affamées dévoreuses de tout, aux mangoustes et aux tarentules dans la maison. Et aux serpents tueurs (ici les mambas verts, invisibles ou presque dans la végétation).
La nature joue un grand rôle dans la vie des Africains, qui en sont totalement tributaires. Souvent hostile, difficile, capricieuse, rarement paisible, la nature, armée de son climat en noir et blanc et de sa terre rouge sang, rechigne à la vie moderne, notamment à la culture intensive et aux transports à travers le pays. Outrageusement mais nécessairement vivante, elle est un personnage qu’il faut respecter et dont il faut tenir constamment compte.

En les voyant agir toujours dans l’urgence, nous comprenons les différences et les ressemblances qui existent entre eux et nous. Et réalisons le mal que nous les Blancs avons fait aux Africains et le rôle majeur de la religion catholique, le prétexte qu’elle a été dans la colonisation en général. Cela nous est raconté dans de longs passages passionnants, portés par Anatole et les femmes Price, surtout Orleanna et Leah, très concernée.

Les yeux dans les arbres est une mine de leçons (sans en être une !), d’enseignements sur un pays – et sur le continent auquel il appartient avec des événements datés et des noms de personnages politiques authentiques. Des noms que l’on entend parfois (le docteur Livingstone, l’explorateur Henry Morton Stanley, Jimmy Crow) dans un contexte historique informatif et que l’on oublie si on ne les a pas notés. Patrice Lumumba et Mobutu, oui, eux on les connaît davantage, mais on en sait bien plus sur eux après cette lecture. Et les voici devant nous, occupés à aider leur peuple en lui donnant la liberté pour l’humaniste, ou à l’exploiter toujours plus en éliminant violemment, “sauvagement” les rebelles pour le soldat devenu potentat.
Tout cela sans jamais s’ennuyer une seule seconde et en craignant d’être dérangé(e) dans sa lecture.

Pour conclure cette chronique, je dirai que ce livre, le plus “difficile” à lire de Barbara Kingsolver (et à écrire selon sa préface) est – je pèse mes mots -, un monument littéraire. Brillamment écrit et construit, il respire l’authenticité en implantant les personnages fictionnels et leur chaos familial dans celui réel du Congo de ces années terribles. La famille subit avec les Congolais l’effervescence politique, les atrocités et la guerre civile qui en découlent. Sans parler de la rudesse extrême  du climat. Ce que les enfants Price et leur mère encaissent en un an et demi est émotionnellement difficile pour nous, “pauvres” lecteurs assis ou allongés bien au chaud et au sec. Orleanna culpabilisera tout le reste de sa vie d’avoir suivi son baptiste de mari dans sa folie. Et de l’avoir vu détruire sa famille au nom de Dieu.

En ce qui me concerne ce roman m’a bouleversée, transcendée, et j’éprouve déjà son manque en terminant cette (trop ? Là, non, j’assume) longue chronique. Je l’ai écrite en hommage à son autrice bien évidemment, que j’adorerais rencontrer, et pour vous donner envie de lire ce cri d’amour (et de peine) au Congo. J’espère humblement avoir réussi.
Combien de fois ai-je lu Les yeux dans les arbres ? Je n’ose le dire. Combien de fois les chapitres portés par Ruth May et les jumelles ? Pas davantage. Et chaque fois j’ai trouvé de nouvelles raisons de m’émerveiller et de m’émouvoir. Il a même surpassé (pour moi) La maison vide de Laurent Mauvignier, le Prix Goncourt plus que mérité de cette année et “digne” d’un grand classique. Si ce dernier restera ma meilleure lecture de 2025, Les yeux dans les arbres sera à coup sûr, pari tenu, celle de la décennie… 

PETIT APARTÉ
Il reste quoi de ces livres qui nous ont dévorés à leur lecture et nous hantent longtemps après, des jours, des mois, des années ? Ces livres dont on n’ose même plus dire qu’ils sont des chefs-d’œuvre tant cette expression est semble-t-il “galvaudée”. “Coup de cœur” ou “coup de poing”, n’en parlons pas. Il y en a beaucoup parmi mes chroniques c’est vrai. Mais je fais en sorte de ne lire QUE des livres qui m’emportent – par leurs personnages, leur histoire, leur contexte historique, leur style toujours. Ceux que je ne peux remettre de suite à leur place, qui ont laissé sur moi une empreinte, je les “stocke” sur une petite table à côté de mon lit. Ils deviennent mes livres de chevet ; pourquoi n’en avoir qu’un seul ?
J’ai ainsi “une pile de livres de chevet” dans laquelle je pioche durant mes périodes d’insomnie ou de panne livresque pour en relire un passage, un poème, une préface, un prologue ou un épilogue ; un chapitre ou une seule page même. Toujours au hasard.
Les yeux dans les arbres y restera longtemps. Aux côtés d’Henning Mankell et de son dernier livre-testament Sable mouvant, lauréat depuis un bon bout de temps, que je vais bientôt remplacer par Anthony Doerr et La cité des nuages et des oiseaux. Ainsi qu’en l’excellente compagnie de : Jim Harrison (Dalva, Nouvelles), John Steinbeck (A l’est d’Eden), Paul Lynch (Le chant du prophète, tellement plausible aujourd’hui), Emmanuelle Pirotte (Les Reines), Louise Erdrich (LaRose), Michaël Christie (Lorsque le dernier arbre), Richard Wagamese (Les étoiles s’éteignent à l’aube et sa suite Starlight), Nathan Hill et Les fantômes du vieux pays, un Le Clézio et deux recueils de poèmes. Et toujours, un Toni Morrison qui, lui, change plus souvent. Aïe aïe aïe que des « pavés » ou presque…
C’est en quelque sorte mon panthéon à moi, avec un petit “p” bien sûr. Mes “trésors”. Ils sont là, près de moi, mes « raisons » de lire. Entre dix et quinze, pas plus, et il m’arrive d’en “sortir” un définitivement quand la pile est trop haute ou que je dois en ajouter un autre. J’ai un mal fou à choisir celui qui va réintégrer son étagère.
On n’a jamais tout assimilé dans un livre, jamais tout compris, jamais tout relié. Alors, si ça peut vous “rassurer”, il m’arrive même de décider d’en relire un de A à Z. Ce qui est préférable à en “tester” plusieurs, que j’évite maintenant de faire parce qu’on n’a qu’une seule vie et une seule paire d’yeux pour lire.
Les personnages que j’ai aimés (ou détestés), ceux auxquels, – hommes ou femmes – j’aurais pu m’identifier sont comme des amis. Des compagnes et des compagnons, tapis au fond de moi pour toujours. Je les garde sous la main, que dis-je, “je les garde sous les yeux”. Ainsi les quatre filles du pasteur Price resteront-elles longtemps avec moi, Leah en particulier pour son empathie personnelle et celle qu’elle déclenche en nous, et l’adorable petite Ruth May forcément pour… elle.

Un tout petit peu d’histoire (source Leah, Anatole et Wikipédia et le récit King Kasaï de Christophe Boltanski (Collection Ma nuit au musée), qui nous raconte en détail ce passage de l’histoire du Congo belge dirigé d’une main de fer par le roi belge Léopold, et va bien au-delà. Un livre court que vous pouvez lire en complément de celui-ci.

Le Congo a été colonisé pour la première fois presque en même temps que l’Angola par les explorateurs portugais. C’est cette colonisation qui a permis et engendré ce qui a suivi, comme pour tous les continents et les îles colonisés par les Européens. Très vite les Portugais ont esclavagé les Congolais et les ont envoyés, enchaînés dans des galères, travailler dans les plantations du Brésil. Ce pendant des siècles et à l’instar de tous les Européens.
En 1885, le partage du gâteau africain — et de ses matières premières abondantes — déjà bien avancé par les Blancs, a pris fin et Léopold II, roi des Belges, s’est vu “octroyer” le Kongo, qu’il a diriger sans jamais y avoir mis les pieds. Il s’était adjoint les mercenaires de la Force publique pour établir et maintenir l’ordre. Des hommes que rien ne rebute.

Ayant fait du Congo belge sa propriété « privée », en véritable potentat il s’est enrichi à outrance en s’appropriant des quantités faramineuses d’ivoire et d’hévéa (le caoutchouc), “esclavageant” pour cela les Congolais chez eux… Les exactions commises pendant cette période ont été particulièrement atroces, allant jusqu’à l’amputation des mains en cas de rendement insuffisant pour la production de caoutchouc. 

Aujourd’hui encore l’Afrique est convoitée par les plus grandes puissances pour ses ressources minières, notamment le cobalt pour les appareils à écran, les diamants au Katanga (le Sud de l’ancien Congo qui a fait sécession pour eux) et j’en passe. Leah nous dit à ce sujet :
“Il est affligeant de voir que le meilleur de l’ingéniosité et de la diplomatie zaïroise est gaspillé au bénéfice de la seule survie alors que des fortunes entières en cobalt et en diamants nous échappent chaque jour des mains. Le Zaïre n’est pas un pays pauvre, dois-je seriner à mes fils jusqu’à ce qu’ils l’entendent en rêve : ce n’est qu’un pays de pauvres”. 

Entre 1959 et 1961 c’est la gabegie totale. Le Congo belge est dans le chaos et les événements dramatiques se succèdent. La révolte gronde dans les différentes parties du pays ; toute l’Afrique commence à bouger et Patrice Lumumba finit par être aimé et suivi par le peuple, qui le voit comme un libérateur. Après des élections difficiles, il est élu premier ministre avec à ses côtés Joseph Mobutu. L’indépendance est déclarée, elle ne durera que cinquante deux jours. Patrice Lumumba est arrêté, il s’enfuit, est rattrapé et assassiné.

King Kasaî - Christophe Boltanski

Par l’entremise d’Ike Eisenhower, la Belgique et la CIA, soutenues par les Casques bleus (!) installent un Joseph Mobutu devenu colonel et le nomment président. Celui-ci, après avoir trahi Patrice Lumumba, transformera le pays en dictature, s’enrichissant tel un nabab sur le dos du peuple congolais. Une dictature qui durera trente-deux ans. Due à l’ingérence de l’Occident .

DES MOTS COMME S’IL EN PLEUVAIT

Une mère qui culpabilise de vouloir se sauver, avant de culpabiliser de ne l’avoir pas fait  :
“Le plus dur, chaque jour, était de décider une fois de plus de rester avec sa famille. Ils ne s’en sont jamais doutés. Lorsque je soulevais le loquet destiné à protéger des bêtes et des enfants curieux la case de la cuisine, il me fallait presque le refermer derrière moi pour me contraindre à demeurer à l’intérieur. L’obscurité, l’humidité, le souffle aigre constant de la saison des pluies, tout m’accablait à la façon d’un amant importun. La fraîche puanteur du sol nocturne dans les buissons. Et nos propres latrines qui ne se trouvaient qu’à un pas de là”.

Dans la bouche d’un docteur blanc qui répare le bras cassé de Ruth May :
“Je ne voudrais pas vous contredire, mais en soixante-quinze ans les seules routes que les Belges aient tracées sont celles qu’ils utilisent pour le transport des diamants et de l’hévéa. De vous à moi, révérend, je ne crois pas que les gens d’ici attendent le genre de salut que vous leur promettez. Je crois qu’ils attendent Patrice Lumumba, la nouvelle âme de l’Afrique”.

Et le même docteur :
“Il lui a raconté qu’il y avait pas huit Congolais dans tout le pays à avoir fait des études. Pas un seul médecin ou officier de l’armée, rien, car les Belges leur permettent pas d’étudier”.
Adah obligée de remplacer sa mère malade :
“Notre enfance avait basculé dans l’histoire du jour au lendemain. La transition était passée inaperçue de tous, sauf de nous.
La tâche consistant à nous procurer notre pain quotidien relevait clairement de notre seule initiative, à nous les filles, et le travail que cela représentait m’épuisait. Souvent, j’avais envie d’aller me mettre au lit moi aussi. Mes sœurs en étaient également affectées. Rachel, les yeux de plus en plus cernés, avait l’air accablé et ne se coiffait plus qu’une fois par jour. L’allure de Leah rétrograda de la course à la marche. On prit toutes conscience de ce que notre mère avait vécu en réussissant à nous assurer des repas tout au long de l’année écoulée. Père toujours pas, de même qu’il n’avait aucune idée de la charge que cela représentait que ce soit pour une infirme, une reine de beauté ou un garçon manqué qui abordait les travaux ménagers comme un chat craint l’eau froide. Quelle famille nous faisions !” 

Le Congo d’avant la colonisation portugaise, raconté par Leah :
“Mon mari me raconte l’histoire du monde. D’habitude, on commence cinq cents ans plus tôt, à l’époque où les Portugais ont orienté la proue de leurs petits vaisseaux de bois vers l’embouchure du fleuve Congo. Qu’ont-ils vu ? Ils ont vu des Africains. Des hommes et des femmes, noirs comme la nuit, qui déambulaient au soleil le long des berges. Mais pas tout nus – exactement le contraire ! Ils portaient des coiffes, des bottes souples et davantage d’épaisseurs de jupes et tuniques exotiques qu’il ne semblait supportable sous ce climat. C’est la vérité. J’ai vu des estampes publiées par ces premiers aventuriers au lendemain de leur retour précipité en Europe. IIs ont rapporté que les Africains vivaient en rois et même qu’ils portaient les étoffes de la royauté – du velours, du damas et du brocard. Leur compte rendu n’était qu’à peine faux, les peuples du Congo confectionnaient des tissus remarquables en battant l’écorce fibreuse de certains arbres ou en tissant du fil obtenu à partir du palmier raphia. Avec de l’acajou et de l’ébène, ils sculptaient et fabriquaient des meubles pour leur foyer. Ils fondaient et forgeaient le minerai de fer en armes, socs de charrue, flûtes et bijoux délicats. Les Portugais se sont émerveillés de l’efficacité avec laquelle le royaume du Kongo levait ses impôts et constituait sa cour et ses ministères. Il n’existait pas de langue écrite, mais une tradition orale si vigoureuse que, lorsque les missionnaires catholiques eurent appliqué des lettres aux mots kikongos, la poésie et ses histoires s’imprimèrent dans les livres avec la puissance d’une inondation. Ils furent consternés de découvrir que le Kongo possédait déjà sa propre Bible. On la connaissait par cœur depuis des centaines d’années.
Impressionnés, les Européens s’affligèrent également de constater que l’agriculture était inexistante. Toutes les récoltes étaient consommées pratiquement à l’endroit où on les cultivait. Aucune ville, aucune plantation géante et aucune route n’étaient donc indispensables dans le cheminement des denrées des unes et des autres. Le royaume était uni par des milliers de kilomètres de sentiers qui traversaient la forêt, et par des ponts suspendus fait de liane tressées qui se balançaient paisiblement au-dessus des rivières.
Si seulement une rivière pouvait demeurer infranchie, de sorte que tout ce qui s’étend de l’autre côté puisse vivre à sa guise, sans témoin, immuable. Mais ça ne s’est pas passé ainsi ».
Voilà pourquoi et comment, d’abord “impressionnés”, puis “affligés” (vexés, en réalité), les conquistadors portugais ont réagi. Leur réaction d’hommes supérieurs aux hommes à la peau noire comme la nuit se trouve quelques lignes plus loin :
« Les Portugais ont guetté à travers les arbres et ont vu que le peuple du Kongo, bien vêtu, parlant bien, ne vendait ni n’achetait ses récoltes, mais se contentait de vivre sur place et de manger ce qui se présentait, comme les bêtes de la forêt. En dépit de la poésie et des vêtements splendides, un tel peuple n’était sûrement pas tout à fait humain – il était primitif, c’est le terme qu’avaient dû employer les Portugais pour apaiser leur conscience à propos de ce qui allait arriver. Bientôt les prêtres donnèrent le baptême en masse sur le rivage et firent monter leurs convertis à bord de navires en partance vers les plantations sucrières du Brésil, esclaves dédiés au nouveau dieu de la culture vivrière.”
Tout cela a un arrière petit goût de ce qui s’est passé avec Christophe Colomb et consorts et durant la même période en Amérique…
Et plus loin :
“Ici, on sait à quoi sert une graine, ou alors on meurt de faim. La jungle n’offre pas d’abondance pour nourrir les foules, et ne soutient aucune classe oisive. Le sol est en latérite rouge et fragile, la pluie est féroce. Défricher la forêt tropicale pour semer des cultures, c’est comme dépouiller un animal de sa fourrure, puis de sa peau. La terre hurle. Ces culture ne tiennent qu’à un fil. Et même si l’on parvient à une récolte, encore faut-il des routes pour la transporter ! Il suffit d’un seul trajet à travers la jungle pour savoir qu’ici une route est un doux rêve, plat et impossible. La terre s’effondre. Elle se fissure en entailles grandes et rouges comme une bouche de baleine. Les champignons et les lianes jettent un linceul sur cette terre morte.
C’est simple, en réalité. L’Afrique centrale est une société déchaînée de faune et de flore qui ont appris depuis dix millions d’années à coexister sur une plaque géologique tremblante : si l’on en arrache une partie, tout s’écroule. Cessez de défricher, et l’équilibre revient lentement. Peut-être, à long terme, les gens ne pourront survivre ainsi que s’ils renouent avec les pratiques des anciens Kongos : voyager à pied, cultiver leur nourriture à proximité, utiliser les outils et tissus fabriqués sur le moment. Je ne sais pas. Vivre ici sans tout faire de travers exige une nouvelle agriculture, une nouvelle manière de penser, une nouvelle religion”.

Et c’est nous les Européens qui, après avoir pressuré la planète jusqu’à son épuisement, donnons des leçons au reste du monde sur tous les sujets sensibles dont le réchauffement climatique et l’écologie en général. Nous qui savons. Nous qui suggérons le « manger local »…

2 réponses

  1. Un chef-d’œuvre de polyphonie ! L’évolution de ces quatre sœurs perdues au cœur du Congo est fascinante. Entre tragédie historique et quête identitaire, Barbara Kingsolver signe ici un roman d’une puissance émotionnelle incroyable. Un indispensable de la littérature américaine contemporaine.

Laisser un commentaire