SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Enfant de salaud ⇜ Sorj Chalandon


Faut-il encore présenter Sorj Chalandon ? Ce brillant journaliste qui a travaillé durant trente-quatre ans à Libération, aujourd’hui au Canard enchaîné mais qui est aussi un brillant écrivain. Voici son dixième roman : Enfant de salaud, paru en cette rentrée littéraire de septembre 2021 chez Grasset. Après Profession du père, il s’agit là de son deuxième livre consacré exclusivement à son père. Alors vaut-il mieux avoir lu ce dernier avant ? Je dirais que c’est mieux mais pas indispensable. En ayant lu Profession du père on sait déjà que le père de l’auteur était un menteur invétéré…

Un jour son grand-père dit à l’enfant de dix ans que son père était « du mauvais côté » durant la guerre de 40 et, en conclusion, lui assène qu’il est « un enfant de salaud ». Toute sa vie l’auteur a tenté de voir clair dans la guerre de son père qui a tout de même été vu en uniforme allemand au cours du conflit !

En 2020 il décide une fois pour toutes d’élucider le comportement de son père durant cette guerre, de faire la part du vrai et du faux dans cet embrouillamini de récits invraisemblables ponctués de détails troublants (les horaires de trains, les lieux…) car son père avait l’imagination fertile… il aurait pu être romancier !!!

Jusqu’où un enfant est-il prêt à pardonner à ses parents ? Traîtrises, violences… Il s’agit d’une avancée dangereuse, sans retour. Cependant l’auteur continue sa quête de la vérité et décide d’en faire l’ultime roman consacré à ce père fantasque.

Il commence son roman alors qu’il se trouve, lui, adulte, journaliste, dans la maison d’Izieu, sise dans l’Ain. On est d’emblée saisi, dans le drame. Ici séjournait une colonie de vacances en 1944. Des parents croyaient y avoir mis leurs enfants bien à l’abri des nazis.

Ensuite, le livre est une alternance entre chapitres consacrés à la guerre du père et ceux consacrés au procès de Klaus Barbie. Procès qui s’est déroulé à Lyon en 1987, Sorj Chalandon a reçu le prix Albert Londres pour l’avoir chroniqué. Ici un extrait saisissant du portrait du tristement célèbre nazi.

« …Un nez en bec, une couronne de cheveux blancs qui rendait plus évidente encore sa maigreur. J’ai écrit : « De ce profil, il faut retenir la bouche et les yeux. » Des yeux tellement enfoncés qu’ils semblaient naître au milieu des joues pour mourir aux sourcils. Et sa bouche, un trait de pinceau tremblé sur une face livide. »

Le père de Sorj Chalandon lui a demandé une autorisation afin d’assister à ce procès très médiatisé. S’ensuit alors une terrible observation du père par son fils : comment son père réagit-il à ces douloureux témoignages ? Aux rares paroles de l’accusé ? A celles de maitre Vergès ?« J’ai regardé son visage d’adulte, puis son écriture de jeune homme. « Je suis un soldat et non un romancier. » Il m’épiait. Il a haussé les sourcils, levé la tête comme on pose une question. Mon père et son histoire, rassemblés dans une même salle, en secret. Sa vie de mensonges et sa guerre pour de vrai. Son regard, sa lettre, je passais de l’un à l’autre jusqu’au vertige. Je venais de faire entrer le procès de mon père dans la salle d’audience qui jugeait Klaus Barbie. La petite histoire et la grande rassemblées. »

En effet, un grand ami de l’auteur, historien, lui a obtenu le dossier de son père. Enfin entre ses mains les traces véritables de la guerre de son père ; c’est donc ces pages sur les genoux qu’il se retourne pour observer ses réactions.

« Plus je lisais tes dépositions plus j’en étais convaincu : tu t’étais enivré d’aventures. Sans penser ni à bien ni à mal, sans te savoir traître ou te revendiquer patriote. Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t’inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario. »

Sorj Chalandon est désemparé à la lecture de ce dossier où l’on navigue entre désertions et incorporations douteuses. Il lui dit intérieurement : « Ta vérité n’avait pas plus de sens que tes mensonges.»

Je savais cet écrivain profondément humain, mais il fait preuve ici d’une grande indulgence car si son père avait dix-huit ans au début de la guerre, il y en a d’autres à cet âge qui sont morts en héros. Ce père, lui a navigué d’un camp à l’autre… sans une égratignure.

« Tu étais un enfant papa. Malin comme un gosse de village qui échappe au gendarme après un mauvais tour. Mais un enfant. Ces quatre années ont été pour toi une cour de récréation. Un jeu de préau. Tu ne désertais pas, tu faisais la guerre buissonnière. »

A la barre, les témoignages de ces survivants sont très émouvants, glaçants, insoutenables… mais ce qui intéresse le père c’est le barbare et les effets de manche du brillant avocat.

En voici une qui s’avance, mise en scène par ce formidable écrivain, un moineau est là qui aide à supporter l’indicible de la torture
« Lorsque Lise Lesèvre s’est avancée à la barre des témoins, un moineau l’accompagnait. Elle, très droite, appuyée sur sa canne. Lui, entré par effraction, qui avait profité d’une fenêtre ouverte. L’oiseau voletait sous la coupole. Le claquement du bâton de marche, le froissement des ailes, le silence du public… Lise Lesèvre allait nous raconter la torture. »

Enfant de salaud est un titre coup de poing qui semble annoncer un règlement de compte sans concession mais qui au final nous offre l’amour indulgent d’un fils, avec cette absence de jugement.
Un très grand livre, une histoire prenante, inoubliable servie par une écriture ciselée, d’une efficacité incroyable. Bien des écrivains ont écrit sur leurs parents, parmi eux je n’ai jamais oublié la Folcoche de Bazin mère violente s’il en est et vous n’oublierez pas davantage ce père « à la verve d’un camelot ». Merci monsieur Chalandon pour ce coup de cœur.

Je ne résiste pas à citer ce dernier extrait, quelle compréhension, quelle indulgence !
« Ces illusions le tenaient debout. Elles étaient son socle, son ossature, sa puissance. A force de temps passé, d’histoires fabriquées, répétées en boucle, d’images brodées une à une jusqu’à ce qu’elles deviennent réalité, mon père ne se mentait peut-être même plus. Enfant, puis jeune homme, puis homme, puis père, il s’était forgé une cuirasse fantasque pour se protéger de tous. Une carapace de faux souvenirs vrais. Et qui, pour oser le défier ? »

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