La première publication de ce livre date de 2008, il a été réédité en 2019 dans la collection Babel d’Actes Sud. C’est un « petit » livre : 160 pages… mais grand par l’écriture de son auteure !

Si vous n’avez jamais lu de livre de Marie-Sabine Roger reportez-vous à la récente chronique de Cathy sur son livre Vivement l’avenir. Ses romans, généralement, fonctionnent comme cela : une ou plusieurs personnes ayant un handicap, du moins une faiblesse, entourée par une ribambelle d’amis originaux, voire loufoques mais toujours extrêmement solidaires. On sort de leur lecture émus, amusés, voire revigorés. Bref, partant en vacances j’ai pensé que ce serait un livre agréable (pas même alertée par la couverture sombre !).

Je n’ai pas été déçue par le livre car l’écriture y est magnifique mais quelle gravité ! Aucune fantaisie. C’est un livre que je recommande… mais pas à mettre dans votre valise !

L’histoire nous est contée par une fillette d’une dizaine d’années qui témoigne de la tyrannie exercée par son père, catholique intégriste, sur sa famille. Quand la fillette dit TU, c’est à son père qu’elle s’adresse et ses reproches se font de plus en plus terribles. La mère consacre toute son attention, tout son amour au petit frère qui « ne tient pas bien sa tête », ne parle pas, ne marche pas…

Oui tout cela est fort sombre, mais il s’agit d’un petit chef d’œuvre dans lequel l’auteure dénonce plusieurs choses.


L’intégrisme tout d’abord car l’application d’une religion, quelle qu’elle soit, poussée à l’extrême est capable d’étouffer une famille (a fortiori bien sûr une société).
Le père accomplit de « bonnes œuvres » comme le dicte la religion, mais la petite n’est pas dupe, elle voit bien qu’il n’y met aucune compassion. Il assène ses réponses toutes faites, ses diktats, sans jamais la convaincre. Il échoue à lui fermer les yeux et à étouffer son intelligente curiosité.
Ainsi page 78 : « J’apprends qu’une violence peut être souterraine… Plus grave que l’indifférence, qui nous laisserait vivre nos si petites vies comme nous le souhaitons, ton dédain nous effrite, il nous mine et nous désagrège ». Et deux pages plus loin, quand le père s’absente : « Ces jours-là, dès que tu es parti, la maison se gonfle de lumière, elle sort de ses draps gris et devient montgolfière. C’est une bulle tiède, à l’abri des grands froids. Ces jours-là, je ris, je joue à la poupée et à la balle au mur, et je fais du patin dans la petite cour, derrière ». Le soulagement si bien décrit, avec tant de poésie, donne la mesure de la chape de plomb recouvrant l’enfant.
Et page 157, cette ultime apostrophe est sans appel :« La foi, entre les mains d’un homme comme toi, c’est une arme de poing. Une arme blanche. Elle fait infiniment plus de mal que de bien ».

La violence conjugale doublée de non-assistance à personne en danger, est mise elle aussi au banc des accusés et là je vous rassure : pas dans la même famille. Cela se passe chez des voisins et tout le monde ferme les yeux y compris le père qui ferme aussi sa porte ! L’enfant est révoltée, elle entend la conversation de ces adultes qui n’ont pas levé le petit doigt, comme elle le dit page 120 : « Je perds les voix, mais je garde les mots. (…) Je suis impressionnable, oui, comme peut l’être la pellicule d’un appareil photo. Tout me marque, adjectifs, ponctuations, intonations, silences. » ou encore page 125 : « Ils ont condamné cette femme en détournant les yeux. Elle était morte bien avant que son mari s’acharne ce matin sur elle. Morte, oui depuis si longtemps. De solitude et de silence. »

Est évoquée également la cruauté des autres enfants, rencontrés seulement dans le contexte de l’école. Nous lisons page 62 : « A l’école, il y a tous ces regards, tous ces mots à demi, et ces rires blessants. Il y a ces petites phrases, dont chaque mot est innocent mais qui, jetés en pleine cour, à la face du monde, sont d’une cruauté sans détour.
Comme : « Ton frè-re, le ta-ré ! Ton pè-re, le cu-ré ! ».
Notre jeune narratrice entretient longtemps d’ailleurs un certain mystère sur la profession du père.

Voici un auto-portait que la narratrice nous brosse (et dans lequel on retrouve davantage l’écriture habituelle de Marie-Sabine Roger). Page 160 : « Et moi, l’endive, poussée toujours plus en longueur, en maigreur, en pâleur, si fragile et amère à cœur, qui écosse sans y penser les petits pois dans la bassine, en rêvant d’une vie à vivre.»


Je pourrais recopier tout le livre, mais pas question, il faut vous laisser le découvrir. Le seul reproche, si j’osais, que je pourrais faire à Marie-Sabine Roger c’est d’avoir choisi un titre aussi long pour ce petit chef-d’œuvre (alors qu’il est scindé en chapitres si brefs) ! Ma chronique se doit donc aussi d’être brève.

LE GRAIN DE SEL DE LA SEL
Nul doute que je lirai ce « petit-grand » livre ! Pour son autrice et pour son sujet. Et parce que si une fiction est triste c’est qu’elle a été inspirée par une réalité qui l’est ou le fut tout autant. A la question : « Pourquoi tant de noirceur dans vos romans ? », les auteurs de noir répondent quasi invariablement : « Mais parce que ce sont les « choses de la vie » qui sont noires » quand ils ne disent pas : « Avez-vous lu la presse ce matin ? »