Les bottes suĂ©doises ⇜ Henning Mankell

Sorti en août 2016 aux Editions du Seuil. 358 pages. Roman. Traduit du suédois par Anna Gibson.

[quote]En deux mots
Roman intense qui aborde la vie et son Ă©volution, la vieillesse et la mort, sans oublier la descendance, mais aussi la disparition du passĂ© avec la maison qui brĂ»le et la confiance dans l’autre, pour ne pas dire la folie… Les bottes suĂ©doises est un livre poignant, sombre et dĂ©senchantĂ© qui reflĂšte les interrogations et les peurs de son auteur Ă  quelques mois de sa disparition.[/quote]
L’auteur
. Il faudrait des pages et des pages pour prĂ©senter Henning Mankell et des pages et des pages pour parler de ses livres. Voici quelques repĂšres. Il y a − malheureusement − deux dates dans sa biographie. Celle de sa naissance : 1948 Ă  Stockolm (SuĂšde) et celle
 de sa mort : octobre 2015, Ă  Göteborg (SuĂšde), alors qu’il se croyait en rĂ©mission d’un cancer dĂ©couvert en 2014. Sa mort m’a beaucoup remuĂ©e car c’est un auteur que j’apprĂ©cie beaucoup pour ses qualitĂ©s humaines autant que littĂ©raires. J’ai toujours suivi la sortie (dĂ©sordonnĂ©e en France) de ses livres, que je pense avoir presque tous lus.
ElevĂ© par son pĂšre, il part pour Paris Ă  seize ans aprĂšs avoir dĂ©cidĂ© d’arrĂȘter le lycĂ©e du jour au lendemain puisqu’il sait dĂ©jĂ  depuis longtemps qu’il veut ĂȘtre Ă©crivain, et qu’en le devenant il continuera d’apprendre tout ce qui lui manque. Il y vit difficilement, pauvrement mĂȘme en rĂ©parant des instruments de musique, mais considĂšre nĂ©anmoins que ce sĂ©jour parisien de six mois a Ă©tĂ© trĂšs formateur. AprĂšs Paris, la NorvĂšge et, en 1972 il dĂ©couvre l’Afrique, d’abord la GuinĂ©e-Bissau puis la Zambie. TombĂ© sous le charme africain, il y passera la moitiĂ© de sa vie (au Mozambique) en alternance avec la SuĂšde et la France. Il montera une compagnie de théùtre au Mozambique, qu’il dirige et soutient financiĂšrement.
Son Ɠuvre littĂ©raire, trĂšs riche, est d’une grande variĂ©té : piĂšces de théùtre, livres pour la jeunesse, trop nombreux pour ĂȘtre citĂ©s, romans pour adultes dont Tea-Bag, Comedia Infantil, Le Fils du vent, L’Ɠil du lĂ©opard, Les chaussures italiennes, Un paradis trompeur, Profondeurs, Le Cerveau de Kennedy et
 Daisy sisters, son premier roman, sorti en SuĂšde en 1982 et en France en
 2015, bizarrement. Ces ouvrages sont, pour la plupart, sortis chez nous entre 2003 et 2015, mais bien plus tĂŽt en SuĂšde. Et bien sĂ»r, Sable mouvant, « roman posthume » Ă©crit pendant son traitement et paru juste avant sa mort.
Si je devais en dĂ©finir un comme Ă©tant le meilleur, j’en serais bien incapable tant, avec des sujets toujours diffĂ©rents, Henning Mankell a gardĂ© sa belle et claire Ă©criture (sans cesse amendĂ©e) et son humanisme hors pair. Il a reçu de nombreux prix littĂ©raires pour son Ɠuvre.
Pourtant, ce ne sont ni ses romans pour la jeunesse, ni ses piĂšces de théùtre ou ses romans pour adultes qui ont fait d’Henning Mankell l’écrivain au succĂšs international qu’il est devenu. Mais une sĂ©rie de romans policiers mettant en scĂšne un commissaire grognon mais d’une grande humanitĂ© (pour moi le double fictif de son crĂ©ateur), le fameux commissaire Wallander, qui considĂšre le tissu humain comme l’élĂ©ment majeur d’une enquĂȘte. S’il y a des meurtres dans chaque roman et si l’auteur s’attache toujours Ă  dĂ©nouer habilement les fils de l’enquĂȘte, ce sont surtout les rouages socio-politico-Ă©conomiques et psychologiques qui presque toujours ont conduit le (ou les) meurtrier(s) Ă  passer Ă  l’acte. Les meurtres purement gratuits sont rares dans l’Ɠuvre policiĂšre de Mankell. A des annĂ©es-lumiĂšre de Bret Easton Ellis avec American Psycho ou de Truman Capote et de son − pourtant trĂšs fort −  De sang-froid, pour l’importance primordiale qu’il accorde au contexte social, Henning Mankell s’apparente Ă  des auteurs comme Elisabeth George (romanciĂšre anglaise mettant en scĂšne dans tous ses romans le mĂȘme couple de policiers, trĂšs disparate : un aristocrate et une femme de condition trĂšs modeste) ou comme bon nombre d’auteurs scandinaves auxquels il a ouvert la voie. Et en France, le regrettĂ© Thierry Jonquet.
Le cĂ©lĂšbre commissaire Wallander a prĂȘtĂ© sa personne et son nom Ă  une sĂ©rie de tĂ©lĂ©films de qualitĂ© dans laquelle le rĂ©alisateur a su rendre Ă  la fois l’atmosphĂšre brumeuse et mĂ©lancolique de la Scanie et le caractĂšre dĂ©sabusĂ©, affable et solitaire du commissaire.
Venons-en Ă  son dernier roman − Sable mouvant n’étant pas un roman −, Les Bottes suĂ©doises.
L’histoire.
C’est la suite des Chaussures italiennes. Il peut se lire seul si vous n’avez pas lu le premier, mais je vous conseille cependant de le faire auparavant car beaucoup d’allusions aux personnages et Ă  l’histoire y sont faites. Le prĂ©cĂ©dent racontait la mort d’Harriet, compagne de Fredrik Welin et mĂšre de Louise, sa fille qu’elle lui a prĂ©sentĂ©e alors que celle-ci avait trente-sept ans.
Dix ans ont passé. Fredrik, toujours aussi solitaire, vit sur son ßle sans trop se lier à son voisinage, à quelques exceptions prÚs. Il entretient avec sa fille des relations épisodiques et ne sait pas grand-chose sur elle.
Le livre s’ouvre sur l’incendie de la maison de Fredrik. En pleine nuit et avec lui Ă  l’intĂ©rieur. RĂ©veillĂ© par les lumiĂšres aveuglantes du feu et la fumĂ©e, il a juste le temps de sortir de la maison. Sans rien, absolument rien. ExceptĂ© une paire de bottes en caoutchouc dĂ©pareillĂ©es, deux jambes gauches. Il dira : «De mes soixante-dix ans de vie, il ne restait rien. Je n’avais plus rien.» ProfondĂ©ment choquĂ©, dĂ©semparĂ©, il s’installe dans la vieille caravane de sa fille Louise, restĂ©e intacte. Une enquĂȘte est ouverte sur les circonstances de l’incendie et, surtout, sur ses causes. Fredrik comprend alors avec horreur qu’il est suspectĂ© d’avoir mis le feu Ă  sa propre maison… Il finit par se demander s’il y a une possibilitĂ© que ce soit lui. Le suspense s’installe, inattendu, jusqu’à un dĂ©nouement pour le moins surprenant, quoique…
Abattu, au bord de la dĂ©pression, il va essayer de se reconstruire Ă  partir de rien, de faire la lumiĂšre sur l’incendie voire de prouver son innocence et, avant tout, de trouver un sens Ă  la fin de sa vie. MalgrĂ© lui, il sera « aidé » de maniĂšre inopinĂ©e par deux femmes surgissant dans sa vie.
Inutile de disserter sur le style. La belle Ă©criture d’Henning Mankell est ici totalement aboutie. Narrative et claire dans la relation du prĂ©sent et les nombreux retours sur sa vie passĂ©e, poĂ©tique dans les descriptions des paysages hivernaux − un peu moins que dans ses autres romans car le sujet est plus sombre − et empathique quand il s’emporte et vitupĂšre contre la vieillesse et la maladie. C’est souvent la colĂšre qui l’emporte dans ces cas-lĂ , autant que la mĂ©lancolie.
Mon avis sur le livre. Henning Mankell Ă©tait forcĂ©ment malade quand il Ă©crivait ce dernier roman, pourtant suivi de Sable mouvant, autobiographie philosophique Ă©crite sous forme de souvenirs et de rĂ©flexions dĂ©sordonnĂ©es. Ce livre est donc forcĂ©ment plus tourmentĂ© que les autres et reflĂšte les pensĂ©es de l’auteur qui, pourtant, ne s’autorise aucun pathos dans les pages. Il dira simplement : « Autrefois, j’étais un chirurgien respectĂ©. Je ne l’étais plus. J’étais un vieil homme dont la maison avant brĂ»lĂ©. Il n’y avait pas grand-chose Ă  ajouter ».
De l’autodĂ©rision, de la luciditĂ©, de la sĂ©vĂ©ritĂ© aussi. Au fil de l’histoire, le personnage revient trĂšs souvent sur son passĂ©, il fait un point sur les Ă©vĂ©nements marquants de sa vie. Dans ses souvenirs, il se considĂšre sans indulgence et se rend responsable de tous ses dĂ©boires. Concernant le prĂ©sent, il n’est pas plus tendre avec lui, mĂȘme s’il met la plupart de ses mĂ©chantes, voire mauvaises pensĂ©es sur le compte de la vieillesse. L’incendie lui a permis de mesurer la prĂ©caritĂ© de sa vie et la proximitĂ© de la vieillesse puis de la mort. Devenu hypocondriaque, il subit des vagues de dĂ©pression, de tristesse et d’envie de se montrer mĂ©chant : « J’ai bien peur de nourrir, au fond de moi, une sorte de ressentiment dĂ©sespĂ©rĂ© vis-Ă -vis de ceux qui vont continuer de vivre alors que je serai mort. Cette impulsion revient de plus en plus souvent Ă  mesure que je vieillis ».
Pour terminer, le dernier roman d’Henning Mankell est avant tout une rĂ©flexion sur la peur de vieillir mal. Roman crĂ©pusculaire, Les Bottes suĂ©doises est d’autant plus poignant que l’on sent toujours l’auteur derriĂšre son personnage, Ă  lui souffler ses rĂ©pliques au fil des pages. Mais ce livre n’est pas – pour moi – un testament littĂ©raire.
Henning Mankell n’a en rien sacrifiĂ© le suspense, qu’il a menĂ© de front avec des souvenirs de sa vie passĂ©e, des faits rĂ©cents, ses rĂ©flexions sur la vieillesse, la maladie, les rapports pĂšre-fille et autres, sans que jamais un sujet ou un autre soit sacrifiĂ© ou prĂ©pondĂ©rant… Un compromis Ă©quilibrĂ© entre ses thrillers et Sable mouvant, son testament philosophique et littĂ©raire…
Difficile de rĂ©aliser que c’est son dernier roman, qu’il n’écrira plus et ne nous offrira plus sa si belle prose. Une raison de plus pour le mettre dans la rubrique Coups de cƓur oĂč figureraient tous ses romans si je les avais chroniquĂ©s aprĂšs les avoir lus. Bien sĂ»r, je vous le recommande trĂšs chaudement et, si vous avez la chance de ne pas avoir lu ses livres, prĂ©cipitez-vous, ils sont tous excellents et il y en a pour tous les goĂ»ts, du thriller engagĂ© au polar engageant, en passant par le roman « romanesque », le théùtre et la littĂ©rature enfantine. Un touche-Ă -tout curieux et insatiable. Un humaniste rĂ©voltĂ©, un homme bon. Oui. Il nous a lĂ©guĂ© ses livres, lisons-les !

Une réponse

  1. Magnifique roman, je confirme, et magnifique chronique également !
    Et j’ai mĂȘme envie d’Ă©tablir un parallĂšle entre la perte matĂ©rielle du passĂ© avec la perte de mĂ©moire dont l’auteur devait avoir trĂšs peur. Comme je le comprends…

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