L’enterrement de Serge ⇜ Stéphane Carlier

L’enterrement de Serge ⇜ Stéphane Carlier - BD Stephane Carleir - BouQuivore.fr

Stéphane Carlier (fils du journaliste Guy Carlier), la cinquantaine jeune, a fait des études de lettres et d’histoire avant de travailler dans le journalisme et la diplomatie un peu partout dans le monde, notamment dix ans aux Etats-Unis. Depuis 2005 avec la sortie d’Actrice, il se consacre à l’écriture de romans-comédies inspirés de personnages communs placés dans des situations pas toujours communes. Comme c’est un peu le cas ici.


L’histoire commence et se termine (quasiment) avec l’enterrement de Serge, qui nous est décrit par le menu. C’est-à-dire sur deux jours seulement. Mais deux jours intenses. La cérémonie religieuse a lieu en très petit comité dans une petite église de Saône-et-Loire mais le cimetière étant à quatre-vingt kilomètres, la mise en terre se fera l’après-midi.
A soixante-quatre ans seulement, Serge n’a pas réussi à vaincre un cancer subit. Sa vie n’a pas été trépidante – “un chemin tourmenté”, selon le curé – faite de malchance, d’échecs successifs, notamment la déception à la sortie foireuse d’un quarante-cinq tours pop de son cru, et de délits allant de petits larcins en braquages, qui l’ont conduit en prison. Il était peu considéré et peu aimé par son entourage.
Mais les dernières années de son existence ont été heureuses grâce à sa rencontre, en des circonstances drolatiques, avec Alberte, femme de ménage lumineuse au cœur en or qui l’a transformé pour en faire quelqu’un de droit, avec laquelle il vivra pendant quelques années un bonheur parfait sans nuages. Jusqu’à ce que sa mort les sépare, trop tôt pour Alberte qui l’aime d’amour comme au premier jour.

Cette vie de peu de chose et les circonstances inattendues du moment expliquent la petite douzaine de personnes présentes à la messe. Nonobstant Alberte, le personnel des pompes funèbres (Romain et Jean-Pierre) et le curé Gautier, il y a la famille, les Couchoux, réduite à quatre personnes : sa mère Gilberte (accompagnée de sa voisine Mme Vilmotte), sa sœur Brigitte, son mari Bernard et leur fille de quinze ans, Garance. Le couple n’est intéressé que par l’argent, au point que Bernard espère se faire rembourser les quatre cents francs – qu’il a convertis en euros avec la calculette de son portable pendant la messe –, que Serge lui avait empruntés à sa sortie de prison en 1998, et que Brigitte est persuadée que sa mère leur léguera enfin une maison bien trop grande pour elle seule. N’aimant plus son mari et son haleine de vieux chien, elle le trompe depuis peu avec un collègue de travail et n’a d’yeux que pour le prêtre bien trop jeune et bien trop beau pour porter la chasuble.
Et puis il y a Dédé, ami fidèle de Serge, paralytique qui a fait le voyage en fauteuil roulant et les Vitali, voisins de Serge et Arlette, une famille de cinq personnes. Un point c’est tout. 

Se faire enterrer un samedi, on n’a pas idée. Romain est fatigué (et perturbé) à cause de sa soirée de la veille, Brigitte s’endort pendant la messe et le maître de cérémonie, Jean-Pierre, est dépressif et souffre de solitude depuis le départ de sa femme. Alors, quand une grève de la poste et des fossoyeurs chamboule toute l’organisation de l’enterrement – la poste en n’envoyant pas l’avis de décès et l’annonce de l’enterrement aux personnes concernées, les fossoyeurs en se déclarant solidaires des postiers –, il va falloir trouver un hôtel pour loger tout ce petit monde. La confusion est à son comble. Si certains ne peuvent payer une telle dépense, d’autres ne le veulent pas et l’une veut rentrer comme prévu pour voir son amant. La seule à se réjouir de la situation est la jeune Garance, qui va dormir sur une chaise longue dans le spa de l’hôtel. Je vous laisse découvrir le pire et le meilleur de cette nuit foldingue remplie de confidences surprenantes et d’agissements incongrus.

Et puis au matin, lorsque Gilberte profite de la présence de toute sa famille pour faire la révélation qu’elle avait promise, tout bascule et la situation vire à l’absurde pour certains. Nous, lecteurs, nous rions, surpris. Nous rions et applaudissons des deux mains. Jusqu’à la fin… Une fin qui tient ses promesses.

Le style est léger, fluide, tantôt triste, tantôt enlevé voire incisif, surtout dans les dialogues familiaux. Satirique avec un humour omniprésent, parfois mordant mais jamais cynique, L’enterrement de Serge se lit très vite avec un plaisir constant.

C’est un roman choral bien orchestré. Il n’y a pas de narrateur(trice) central(e) prépondérant autre que l’auteur. Chaque personnage a droit à son chapitre, court en général, sans que jamais la chronologie soit déréglée par les retours en arrière nécessaires à la compréhension de l’histoire.

Un regard sur le livre. C’est un enterrement qui se déroule sous nos yeux. Un enterrement n’est pas une partie de franche rigolade. Pourtant ici, lorsque nos yeux se mouillent ce n’est pas de chagrin. J’ai même parfois éclaté de rire sans m’y attendre quand j’aurais plutôt dû éprouver un peu de compassion. Certains passages sont grandguignolesques, notamment quand un sexto destiné à un homme est arrivé sur le téléphone d’un autre qui l’a pris au mot… Ou les pages 174 et 175 de la version poche, hilarantes. En plein enterrement.
Des expressions, totalement inopinées elles aussi, nous font rire à l’improviste, elles fourmillent dans les pages et nous les savourons.

“Les enterrements sont toujours un peu une thérapie de groupe”, affirme le maître de cérémonie à son collègue Romain qui trouve que les propos tenus et l’ambiance qui en découle sont un peu “chauds”. On y entend parfois des propos qui tiennent plus de la foire d’empoigne que d’un adieu à la personne décédée. Surtout quand les histoires d’argent arrivent sur le tapis. Comme ici. L’argent semble faire le bonheur nécessaire à la perte d’un membre d’un parent.
Nombre d’entre nous s’y reconnaîtront peut-être, ou plus certainement y reconnaîtront un ou plusieurs de leurs proches. Pas vrai ?  

Mais comme à son habitude, si Stéphane Carlier met le doigt sur des sujets délicats, comme ici la mort, c’est n’est pas de manière tranchée et rédhibitoire. L’humour y est pour beaucoup, même s’il tourne souvent à l’ironie. Il permet de glisser en douceur bien des vérités. Et grâce à la bienveillance de l’auteur, c’est la tendresse qui finit par prendre le dessus.

L’enterrement de Serge est un roman bien plus sucré que salé. La comédie romanesque est plutôt rare dans la littérature, plus encore avec un tel sujet. Stéphane Carlier s’y prend à merveille. Tout en nous faisant rire aux larmes souvent, sourire et grincer des dents parfois, il nous fait du bien et sa lecture est un pur divertissement. Rien ne nous est asséné, les thèmes sont abordés avec un esprit de satire mais aussi avec tolérance, quitte à frôler le “gnangnan” sur la fin. A frôler seulement.
Cette lecture m’a procuré beaucoup de plaisir, je vous la recommande et je suivrai l’auteur pour m’alléger l’esprit de toutes les noirceurs que je lis. Clara lit Proust m’attend déjà. Et il en a écrit bien d’autres. Merci de nous faire du bien sans écrire du “feel good”…

QUELQUES REMARQUES BIEN SENTIES, amusantes mais sans sarcasmes

De Romain :
“Ce n’est jamais joyeux un enterrement, mais celui-là est particulièrement sinistre. Déjà, cette pluie qui ne s’arrête pas de tomber, ce temps d’automne en plein été. Et puis y a pas un chat. Au bout d’un an et demi de métier, il devrait être habitué aux bancs vides, aux assemblées clairsemées, mais non. Il ne peut s’empêcher, à chaque fois, d’imaginer la réaction du défunt : Vraiment ? C’est tout ? Je n’ai pas compté plus que ça ?”…

De Jean-Pierre et là, je souscris : même si c’est peut-être juste une manière de relativiser ses propres petits tracas. En lisant du noir, on voit la vie en rose.
“La profession de croque-mort est à recommander aux personnes déprimées parce qu’être confronté chaque jour au malheur d’autrui est un moyen efficace d’échapper au sien. Pour lui, en tout cas, c’est comme ça que ça marche”.

De Dédé sur les riches, c’est simple, c’est vrai :
“C’est bien un truc qui le dépasse. Pourquoi les riches en veulent toujours plus ? Ça ne les rendra pas immortels. (…) La vraie richesse, on l’a en se promenant en bord de Saône au début de l’automne, en sentant le parfum du forsythia dans l’air du soir, en faisant rire ou frémir un gamin à qui on lit une histoire. C’est dans ces moments-là qu’on est vraiment puissant”.