Sorti en août 2019 au cherche midi. Roman. 240 pages.

EN DEUX MOTS
La dernière partie, imaginée, de la vie, du poète élisabéthain Christopher Marlowe, mort en 1593. L’amour absolu, nécessaire, fou, est périlleusement sublimé dans les cœurs, les corps, les âmes et les esprits. Avec, toujours, la magie de la plume d’Emmanuelle Pirotte, plus belle que jamais. Un roman d’amour poignant, charnel et très audacieux et un hommage fort à la poésie. Un véritable brûlot.

L’auteure. Emmanuelle Pirotte, historienne et scénariste, vit près de Namur en Belgique. Today we live, son premier roman, publié en 2015, a connu un grand succès, remporté le prix Historia, le prix Edmée de la Rochefoucauld et le prix des Lycéens en Belgique. Il a été traduit en une quinzaine de langues. Vient ensuite De profundis (août 2016), conte-fable noir, futuriste et assurément prémonitoire. Et son troisième, Loup et les hommes, qui m’a littéralement transcendée. D’innombrables soleils, tout juste sorti, est son quatrième roman

Les cinq premières lignes : « Septembre 1593, quelque part dans le Dorset.
De la fenêtre de ma chambre, j’observe les ravages du vent violent. Une grosse branche du vieux pommier est cassée, le noisetier semble sortir d’une longue séance de torture, des roses à peine écloses gisent sur le sol détrempé. Tu arrives comme un général d’armée, suivie de May, brave soldat ployant sous le poids des outils de jardinage ».

LA phrase du livre : aucune en particulier, le choix est impossible.

Le sujet, à l’instar de tous ceux des romans de l’auteure, n’est ni banal ni facile. Mais celui-ci a une autre particularité : il évoque un fragment de la vie d’un personnage ayant existé au seizième siècle, sous le règne de la reine Elisabeth 1 en Angleterre.
Dans la version officielle, le 30 mai 1593, dans une auberge de Deptford au sud-est de Londres, le poète et dramaturge Christopher Marlowe est poignardé à mort au-dessus de l’œil droit par Ingram Frizer au cours d’une rixe. Agé de seulement vingt-neuf ans, Marlowe doit sa réputation autant à son œuvre qu’à ses frasques. Blasphémateur, homosexuel notoire, jouisseur et ripailleur, mais aussi provoquant jusqu’à la querelle. Sa mort n’a surpris personne. Fin de l’histoire officielle.

Or, des historiens spécialistes du poète laissent entendre, aujourd’hui encore, que la dépouille enterrée deux jours plus tard dans une tombe anonyme au cimetière de l’église St Nicholas de Deptford après une enquête expéditive, est en fait un cadavre de substitution. L’occasion était trop belle pour l’historienne-romancière Emmanuelle Pirotte de ne pas s’approprier ce flou entourant la mort du poète. Elle reprend l’hypothèse à son compte et « allonge » la vie du poète de quelques mois, sûrement les plus beaux de toute sa courte existence : Marlowe, grièvement blessé, a été transporté dans le plus grand secret dans le Dorset chez son ami Walter Bilbury.

Dans le manoir isolé de Chestnut Hall, où il reprend lentement des forces, il s’éprend au premier regard de Jane, l’épouse de Walter. Jane est une belle jeune femme fière, forte, audacieuse et gaie ; « vibrante » selon son amant ; mal mariée à un homme qui cesse très vite de la désirer, dépassé par l’intensité de son désir à elle, alors qu’il l’aime encore profondément (Christopher parlera avec justesse, ou pas, « d’amours mortes » les concernant). Contrairement à son ami, Walter n’a jamais osé affirmer, encore moins assumer sa propre homosexualité, se considérant même dans sa jeunesse comme « sodomite, rebelle à la nature, une abomination ».
Sous les yeux impuissants de Walter naît entre Jane et Christopher un amour total, fulgurant. Une « tombée en amour » selon Jane. Une communion des corps et des esprits d’autant plus intense et urgente que les amants sentent que le temps leur est compté inexorablement. Durant l’été 1593, ils vont s’aimer à la folie d’un sentiment si fort qu’il insufflera à Jane la puissance créatrice dont elle a besoin pour enfin révéler son talent poétique.
Walter, le mari de Jane, ne ressentira pas seulement, ni vraiment, de la jalousie envers les deux amants (qu’il a aimés tous les deux), il verra revenir son désir pour Jane et l’histoire deviendra pour un temps très court une sorte de triangle amoureux voué à l’échec. La passion ne fait que s’amplifier entre les amants jusqu’à la fin d’un drame qui ne laissera personne insensible et que nul ne lira les yeux secs.

Chaque fois que l’on ouvre un roman d’Emmanuelle Pirotte, l’on est d’emblée flatté, sidéré par l’écriture et les tout premiers mots nous emportent. En même temps, c’est comme si nous ouvrions un premier roman tant les sujets et leur contexte diffèrent des précédents. C’est la beauté de la plume qui les relie à l’auteure. Dans ce dernier opus, elle s’est outrepassée, son phrasé est devenu poésie pure. Emmanuelle Pirotte n’est pas seulement une écrivaine érudite à l’écriture majestueuse ; c’est une poète, une poétesse (mais je n’aime pas le son de ce mot), et de n’importe quel flacon elle sortirait l’ivresse. Car c’est bien d’ivresse qu’il s’agit ici. Outre celle que procure l’alcool, celle des sens et de l’amour, il y a l’ivresse des mots, poétique et romanesque. Alors, quand ses deux personnages sont dramaturges et poètes, elle peut leur rendre l’hommage qu’ils méritent. Il y a trois poètes présents dans ce livre : les amants, qui vivent exclusivement et ardemment d’amour et de poésie et celle qui les considère et les raconte avec un lyrisme brûlant. Sans tabou pour parler des chairs qui s’emmêlent, sans vraie ou fausse pudeur, en un magnifique mélange de descriptions crues et d’une poésie inégalable. Quant aux descriptions des paysages, moins nombreuses que dans ses précédents romans, elles sont toujours aussi somptueuses. L’ensemble du roman est un maelström de mots pensés, choisis, posés ou tombés à leur juste place. Juste incroyable.

Mon avis sur le livre. Après avoir refermé et reposé lentement sur le bras d’un fauteuil D’innombrables soleils, il a fallu que me pose moi aussi. J’étais si chamboulée par l’intensité brûlante de l’amour lu que je l’ai laissé mûrir en moi avant d’aborder ma chronique, ne sachant à vrai dire pas par où la commencer, tant le décalage (dans le temps, les lieux et les personnages) était important à l’aune de tout ce que j’ai lu ces derniers temps. J’ai ainsi absorbé trois romans plus faciles tout en pensant souvent à Jane et Christopher.

À en croire les encyclopédies et les historiens de l’époque élisabéthaine, la vie de Christopher Marlowe est un roman à elle seule. Et sa mort toujours restée un mystère.
Même si je n’ai pas réussi à le trouver très charismatique en raison de son passé trouble et chaotique et de son caractère trop outrancier, il n’en est pas moins un personnage complexe, fulgurant et « attachant ». Homosexuel toujours assumé, il s’interroge sans cesse sur l’amour, homo et hétérosexuel. A la fois poète et dramaturge, il ne sait rien faire d’autre qu’écrire mais ne vivra jamais de ses écrits, non lucratifs. Il sera et restera sans le sou, malgré ses activités secrètes, comme de nombreux poètes et auteurs de théâtre.
Jane, plus mesurée dans sa vie, est aussi excessive que Christopher dans son amour, un peu comme si elle avait passé sa vie à l’attendre après une brève et pâle histoire d’amour avec son mari. Elle aussi écrit de la poésie mais, jusqu’à sa rencontre avec Marlowe, n’avait jamais pu mener à bout ses œuvres littéraires. C’est lui qui l’inspire, il devient sa muse et non l’inverse, elle écrit mieux en sa présence.

D’Innombrables soleils est avant tout une histoire d’amour. Romantique, déjà. Et charnelle, aussi. Une des plus belles, sûrement la plus intense, de toutes celles que j’ai lues. Il faut dire qu’Emmanuelle Pirotte sait rendre comme personne le sentiment amoureux, les sentiments. Dans tous ses romans, elle décrit toutes les formes de l’amour : amitié, amour fraternel, filial, sentiment amoureux. Ici, c’est de passion qu’il s’agit. Une passion sans limites, totale, violente parfois et même destructrice pour les deux amants. Un amour confinant au néant autant qu’à l’absolu. Nous constatons clairement combien il est difficile de faire la différence entre l’amour et la passion. Celle-ci peut s’avérer créatrice et destructrice, ou les deux comme ici. Elle brûle comme le feu et comme lui peut s’éteindre. Ainsi que l’a compris Heather, la vieille et fidèle servante de Jane : « Elle sait qu’ils ont atteint un lieu lointain et obscur d’où on ne revient peut-être pas : un lieu au-delà de l’amour et du désir, une grande plaine désolée jonchée de braises moribondes ».

Emmanuelle Pirotte offre au poète un supplément de vie fait de passion amoureuse et créatrice qui vaudra mieux et plus que trente ans de désordres. Au contact de Jane, Christopher a changé à jamais. Il se remet en cause, lui et ses convictions profondes, il se pose des questions sur les rapports amoureux, sur les femmes qui jamais auparavant n’avaient effleuré son esprit plutôt misogyne. Et c’est là encore un des mérites de la littérature : transformer sur un « détail » la vérité d’une vie un peu, beaucoup, passionnément pour le bonheur de nous autres, lecteurs. Mieux, en changeant un détail dans la fin de sa vie, en y ajoutant un personnage féminin, c’est toute la vie de Marlowe qu’elle raconte par le biais des souvenances faites de rêves et ou vrais souvenirs, qu’il est parfois difficile de distinguer en raison de son état physique.

Là toujours, s’agissant de l’amour-passion, l’auteure met la barre très haut dans la réflexion intellectuelle. Jane et Christopher parlent beaucoup de création artistique pendant leurs ébats charnels. Germe l’idée d’une possible incidence de l’amour sur la création littéraire : celle-ci peut s’insuffler par la chair (et ses fluides) en une sorte de fusion des sens et de l’esprit. Comme si les corps et les âmes s’étreignaient les uns les autres en stimulant les esprits. Inqualifiable.

Enfin, ce roman sollicite, exalte en nous tous les sens. Le toucher et l’odorat en priorité. Emmanuelle Pirotte est toujours dans ses romans très attentive aux odeurs en particulier et les évoque avec finesse, qu’elles proviennent des corps ou des lieux ; tous ses personnages nous sont présentés avec une mention sur leur odeur corporelle (Renée dans Today we live entre autres). Ici, l’on est « gâtés » pour les odeurs, entre les fleurs, les pâtisseries, les fluides corporels et la peste dans les rues de Londres. Chaque époque, chaque personne, chaque lieu portent des odeurs, leur évocation participe de l’histoire et de son temps (on ne se lavait pas beaucoup du temps des rois dorés !) en imprégnant le lecteur de leurs effluves.

La littérature est un partage et les écrivains, romanciers surtout, ne nous font pas seulement voyager, rire et pleurer. Ils nous enseignent beaucoup de choses que nous ignorions ou ne connaissions qu’en surface. Dans tous les domaines. Emmanuelle Pirotte est et sera toujours une historienne et ses romans se déroulent sur un arrière-plan foncièrement historique, quand bien même l’histoire est à prendre au futur (De profundis). Ici, nous sommes en plein règne d’Elisabeth première, appelée « La reine vierge » pour avoir jusqu’au bout de son règne (et forcément de sa vie) refusé de se marier et de procréer. Parce que Christopher Marlowe est un personnage ayant réellement existé à une époque historiquement « riche », à la personnalité forte, rebelle et à la vie dissolue, D’innombrables soleils fourmille de détails historiques et sociétaux. Le poète est mort très jeune mais nous avons l’impression qu’il a vécu mille vies. Autant sa vie d’avant Jane est ancrée dans la réalité de l’époque élisabéthaine – dont la cour n’a rien à envier à celle des rois de France ou d’Espagne : intrigues, complots, trahisons, tortures, puissance du clergé -, et riche d’événements violents, de relations haut placées, de frasques, d’écrits (poésie et théâtre), de coups d’éclat, de déclarations blasphématoires et d’emplois « troubles » (il a été « soupçonné » d’espionnage pour le compte de la reine entre autres puis de l’avoir trahie et conspiré), autant celle d’avec Jane semble intense, brûlante, charnelle, spirituelle… mais terriblement courte.

Pour finir, je dirai qu’Emmanuelle Pirotte est une romancière inclassable, une auteure inspirée et inspirante qui écrit les choses comme elle les sent plus que comme elle les pense, qui met en scène des personnages eux aussi inclassables et sait rester loin de toutes les conventions et de tous les courants littéraires.

D’innombrables soleils est bien un roman à mettre entre toutes les mains même si le contexte historique et le personnage de Christopher Marlowe pourraient en détourner quelques-uns qui ne connaissent rien ou peu de l’époque élisabéthaine et de sa « Reine vierge ») et moins encore du poète. Ou ceux qui ne connaissent que Shakespeare de cette période (ami de Marlowe, pourtant). Ceux qui pourraient trouver le personnage du poète trop excessif, trop fulgurant, le thème de la création artistique rébarbatif… Je dirais à ceux-là : justement, foncez, profitez-en ! La littérature est là pour ça aussi, pour nous aider à nous cultiver en nous parlant d’amour. Car c’est grande une histoire d’amour, dont les héros sont des romantiques qui s’ignorent.

Pour être tout à fait honnête, j’avais déjà du mal à apprendre l’Histoire de France et je n’aime pas particulièrement, pour ne pas dire pas du tout, les rois et leur cour. Grâce à ce roman, j’ai passé des heures passionnantes à lire des articles et à regarder des vidéos sur la reine Elisabeth 1 et son époque. Je mourrai donc moins sotte. Quant à Christopher Marlowe, je le connaissais grâce à des études littéraires, mais surtout grâce à un autre poète, français et presque notre contemporain (1897-1982), Louis Aragon, qui lui a rendu un hommage vibrant en même temps qu’à d’autres poètes dans « Les poètes ». Poème repris, mis en musique et interprété par Jean Ferrat, que j’ai écouté en boucle en écrivant cette chronique. En pleurant. Merci Emmanuelle Pirotte, de nous faire pleurer en lisant. Pleurer du bonheur de lecture en même temps que du malheur des autres. Il est préférable de pleurer sur les autres que sur soi. Ici, c’est celui des poètes en général, de Marlowe en particulier. Tous les poètes ou presque ont été maudits. Il faut leur rendre hommage et vous venez de le faire avec un art d’écrire et de décrire qui n’appartient qu’à vous. Merci. Merci. Merci.

Nul besoin de dire avec quelle impatience j’attends le prochain opus !

LES MOTS QUI L’ONT DIT
Dans sa première (et dernière) lettre, qui ouvre si bellement le roman, Christopher écrivait à Jane ce qu’il espère pour eux : « Je t’imagine dans vingt ans, trente ans, ici ou ailleurs, debout au milieu de tes fleurs. Je devine ton derrière plus humble et plus tranquille, tes mains qui tremblent un peu, ton œil délavé, ta peau fleurant le fond des vases où ont traîné des lys depuis longtemps fanés J’aime cette vieille femme-là. Je t’entends rire. Je l’aime peut-être davantage encore que celle qui se dresse, fière et forte, dans le vent qui se lève. Tu es mon très vieil amour. Cesse donc d’invectiver la pauvre servante, laisse là tes roses mortes et tes cisailles ! Regarde-moi maintenant, retourne-toi et lève la tête, plante tes soleils noirs dans mes yeux, souris-moi, voilà, c’est bien, monte à présent, attire-moi dans ton antre aux prodiges et aime-moi ». Existe-t-il une femme qui n’ait aimé recevoir une telle lettre (et en vivre le contenu) !? L’amour qui dure la vie, sans jamais mourir nonobstant les déchirements d’un couple et les aléas d’une vie.

Sur l’urgence de l’amour pour eux deux, que la vue d’un coucher de soleil sur la mer provoque en elle : « Le soir s’avance sur la mer, les nuages se fondent dans la nuit qui les engloutit progressivement. Le vent s’est renforcé, un vent marin qui soulève des franges d’écume et les projette dans l’air en bruine salée. Jane éprouve soudain l’intolérable réalité de la brièveté de l’existence. Une sorte de panique, d’affolement s’empare d’elle ; ses jambes se dérobent et elle tombe dans le sable. Elle ne pense qu’à courir vers manoir, ne plus perdre une seconde… ». Là encore, l’observation est juste. L’immensité de la mer (l’océan davantage qu’une mer endormie) et de son extrême opposé un sommet montagneux nous placent devant notre inexorable destin d’humains minuscules : face à eux nous sommes… plus petits qu’un grain de sable et mesurons tout le sens de la fragilité de notre existence éphémère. D’où l’ivresse des sportifs de l’extrême qui défient les éléments forts. Un sentiment que l’on ne peut ressentir en contemplant une plaine vallonnée mais plutôt un orage de montagne entre deux pics des Dolomites, un chaos rocheux sur la mer à Ploumanach et les rochers gris acérés de Plougrescant qui par tempête nous mettent en sus leurs vagues à l’âme.

Sur l’amour, toujours, celui de Christopher pour Jane : « Elle lisait dans son âme. Parfois ce don l’effrayait. Comme l’effrayait la justesse de ses conseils concernant son poème. Jane. Insupportable petite créature vivante, voleuse d’âme. Muse tyrannique. Petite sorcière. Femme. Il se souvient de cette fois où il l’avait observée depuis la fenêtre de sa chambre. Elle était au milieu des rosiers, à couper les fleurs fanées. Une poignée d’abeilles s’était abattue sur les roses, bourdonnant et s’agitant tout autour d’elles, qui s’était mise à leur parler. Les femmes de la campagne parlent aux abeilles parce qu’elles craignent que les insectes s’ennuient et délaissent leur jardin pour un autre. Elles leur confient leurs secrets. Que leur racontait Jane, avec sa voix un peu rauque, ses gestes expressifs ? Elle avait fini par chantonner doucement en se balançant dans la brise chaude qui soulevait le voile protégeant sa gorge du soleil. Elle n’avait pas l’air toute juste dans sa tête et cela lui plut tant que les larmes se massèrent au bord de ses paupières. Il reconnut son propre nom au milieu de mots qui lui restaient incompréhensibles, emportés par le vent du sud ».

Et celui de Jane pour lui (dans une lettre) : « Mais tu es sans doute simplement couché dans l’herbe, à l’ombre d’un chêne, ou dans une grange, au bord de la mer, à quelques pas qu’il me suffirait de franchir pour te rejoindre. Tu es une espèce d’illusion, de vision hallucinée rêvée par un fou, un enfant ou un poète. Tu es le miracle de mon existence. J’ai peur qu’un beau matin, tu aies disparu, et que je m’aperçoive que tu n’as jamais existé, sauf dans mon fantasme. Apparais, Monsieur Marlowe, ou je boude ».

Christopher, à nouveau, cette fois sur toutes les femmes : « En pensant à Jane, à la manière dont elle se débattait avec la vie, il lui apparut ceci : tel le dieu conçu à leur image, les hommes ont, « par un décret éternel de leur volonté », prédestiné les femmes à une existence implacable. Elles portent tous les péchés du monde, naissent en esclavage, et doivent lutter à chaque instant pour obtenir le moindre adoucissement de leur condition misérable ».

Sur sa vie dissolue : « Car il s’épuisait, c’était indéniable. On ne peut vivre longtemps avec le cœur sans cesse en lutte, l’esprit méfiant, aux aguets, passant de la sidération au dégoût ou à la colère. On ne vivait pas longtemps possédé par le doute, le sarcasme. Le cynique, pour survivre, doit s’isoler, mener l’existence d’un ascète ! La solitude est sa seule chance de salut ».

Enfin, pour finir, une description lyrique de Rome dans une lettre de Jane : « C’est un immense tombeau, en vérité. Un champ de ruines gigantesque, entre lesquelles se lovent des pâtés de maisons qui semblent s’excuser d’exister. J’aime errer à la vêprée, dans l’attente de voir se dresser l’ombre d’une colonnade ou d’une arche, parfois même une statue amputée, terrible et triste. Ces vestiges semblent témoigner d’une Antiquité plus ancienne que la Rome des césars : d’un temps et d’un espace mythiques, peuplés de dieux primordiaux, d’êtres fantastiques, neufs et violents. On dirait la vaste scène délabrée du monde des origines, où nous agitons à présent, lointains et pathétiques rejetons de ces races disparues ».

Voilà, encore une lecture qui m’a emportée loin de moi.

Parce que je n’y résiste pas, un hommage d’un poète aux poètes

[Refrain]
Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède

Celui qui chante se torture
Quels cris en moi quel animal
Je tue ou quelle créature
Au nom du bien au nom du mal
Seuls le savent ceux qui se turent

Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d’Espagne
Que le ciel pour lui se fît lourd
Il s’assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours

Au-dessus des eaux et des plaines
Au-dessus des toits, des collines
Un plain-chant monte à gorge pleine
Est-ce vers l’étoile Hölderlin?
Est-ce vers l’étoile Verlaine?

Marlowe il te faut la taverne
Non pour Faust mais pour y mourir
Entre les tueurs qui te cernent
De leurs poignards et de leurs rires
À la lueur d’une lanterne
À la lueur d’une lanterne

Etoiles poussières de flammes
En Août qui tombez sur le sol
Tout le ciel cette nuit proclame
L’hécatombe des rossignols
Mais que sait l’univers du drame

La souffrance enfante les songes
Comme une ruche ses abeilles
L’homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges

[Refrain]
Louis Aragon poète français (1897-1982)

Enfin, à tout seigneur tout honneur, voici le monologue de fin de la pièce de Christopher Marlowe, La tragique histoire du docteur Faust. Désolée pour tous ceux qui ne parlent pas anglais, je n’ai pas trouvé de version française fidèle. Pour avoir une toute petite idée quand même de son contenu, le voici en version originale (numérisée), il vous suffira d’un clic droit pour le lire en « français Google»…

Ah, Faustus.
Now hast thou but one bare hour to live,
And then thou must be damn’d perpetually !
Stand still, you ever-moving spheres of heaven,
That time may cease, and midnight never come ;
Fair Nature’s eye, rise, rise again, and make
Perpetual day; or let this hour be but
A year, a month, a week, a natural day,
That Faustus may repent and save his soul !
O lente, lente currite, noctis equi !
The stars move still, time runs, the clock will strike,
The devil will come, and Faustus must be damn’d.
O, I’ll leap up to my God!–Who pulls me down ?
See, see, where Christ’s blood streams in the firmament !
One drop would save my soul, half a drop: ah, my Christ !
Ah, rend not my heart for naming of my Christ !
Yet will I call on him: O, spare me, Lucifer !
Where is it now? tis gone: and see, where God
Stretcheth out his arm, and bends his ireful brows !
Mountains and hills, come, come, and fall on me,
And hide me from the heavy wrath of God !
No, no!
Then will I headlong run into the earth :
Earth, gape! O, no, it will not harbour me !
You stars that reign’d at my nativity,
Whose influence hath alotted death and hell,
Now draw up Faustus, like a foggy mist,
Into the entrails of yon labouring clouds,
That, when you vomit forth into the air,
My limbs may issue from your smoky mouths,
So that my soul may but ascend to heaven !


[The clock strikes the half-hour.]
Ah, half the hour is past ! ’twill all be past anon.
O God,
If thou wilt not have mercy on my soul,
Yet for Christ’s sake, whose blood hath ransom’d me,
Impose some end to my incessant pain;
Let Faustus live in hell a thousand years,
A hundred thousand, and at last be sav’d !
O, no end is limited to damned souls !
Why wert thou not a creature wanting soul ?
Or why is this immortal that thou hast?
Ah, Pythagoras’ metempsychosis, were that true,
This soul should fly from me, and I be chang’d
Unto some brutish beast! all beasts are happy,
For, when they die,
Their souls are soon dissolv’d in elements;
But mine must live still to be plagu’d in hell.
Curs’d be the parents that engender’d me!
No, Faustus, curse thyself, curse Lucifer
That hath depriv’d thee of the joys of heaven.


[The clock strikes twelve.]
O, it strikes, it strikes! Now, body, turn to air,
Or Lucifer will bear thee quick to hell !


[Thunder and lightning.]
O soul, be chang’d into little water-drops,
And fall into the ocean, ne’er be found !


[Enter Devils.]
My God, my God, look not so fierce on me !
Adders and serpents, let me breathe a while !
Ugly hell, gape not! come not, Lucifer !
I’ll burn my books !