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SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Je pleure encore la beauté du monde ⇜ Charlotte McConaghy

Je pleure encore la beauté du monde ⇜ Charlotte McConaghy - Charlotte McConaghy - BouQuivore.fr

Charlotte McConaghy est encore peu connue en France. Je me contenterai donc de copier-coller la mini biographie de son éditeur, qui me le pardonnera sans doute :
“Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l’autrice d’un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times.”

Inti Flynn et Aggie sont jumelles, fusionnelles au possible. Ballotées dans l’enfance entre leur mère et leur père qui vivent aux antipodes l’un de l’autre, elles passent d’abord plus de temps en Colombie Britannique avec ce dernier, leur mère étant très prise par son travail d’inspectrice spécialisée dans les violences faites aux femmes, à Sydney. Et citadine convaincue. Un couple impossible.
Leur père, ancien bûcheron lassé de la déforestation, est devenu un “homme des bois”. Admirateur fervent et respectueux  de la nature, il est exigeant dans sa manière de l’honorer et transmet à ses jumelles des principes de vie à l’amérindienne avec comme prime valeurs le respect et la compassion :
“On chasse seulement ce qu’il nous faut et on participe à l’écosystème. Aussi, on cultive ce qu’on mange et on vit autant que possible en autosuffisance”.


Devenues adultes après bien des voyages, bien des randonnées forestières et bien des études, les sœurs sont toujours ensemble. Nous les retrouvons en Alaska. Inti est biologiste spécialiste des loups. Aggie enseigne les langues à l’université et fait partie d’une troupe de théâtre amateur. Elle est mariée avec un chirurgien, Gus.
Inti a depuis toujours une maladie rare, incurable et invalidante dans sa vie et son travail. Elle souffre de synesthésie visuo-tactile. Une empathie (physique et morale) incontrôlable avec les autres créatures, humaines et animales (donc les loups) lorsqu’elles sont blessées ou simplement touchées. Si les autres humains ont mal, elle a mal et quand un animal souffre, elle souffre. Cette maladie la rend vulnérable, bien moins forte que sa sœur Aggie qui fonce tête baissée dans la vie. Pour son père c’est un avantage lui permettant d’avoir plusieurs corps et plusieurs vies ; une horreur pour sa mère, qui la pousse à s’endurcir et un véritable calvaire pour elle la plupart du temps.


Las, entre l’enfance et l’âge adulte il s’est passé un drame en Alaska, qui instille le suspense dans l’histoire. Le mystère s’installe dans les deux époques, multipliant les rebondissements et les doutes.

Lorsqu’elle se voit proposer de diriger un programme de réintroduction des loups en Ecosse, Inti accepte avec enthousiasme et redéménage avec sa sœur.
Il s’agit d’une expérience de renaturation qui participera plus globalement à freiner le réchauffement climatique”. Car, contrairement à ce que pensent les humains, ce ne sont pas les grands prédateurs qui mènent à la détérioration de l’écosystème, mais les herbivores qui, trop nombreux en l’absence de prédateurs – les loups en l’occurrence – rongent les sols jusqu’à la racine, épuisant la terre.

D’emblée les éleveurs de moutons se montrent hostiles et menacent d’exterminer les loups en cas d’attaque de leur troupeau.
Alors, quand c’est un éleveur éventré que retrouve Inti à l’orée du bois, elle l’enterre. Ni plus ni moins. Car la spécialiste des loups ne reconnaît pas leur signature sur le cadavre. Si ce n’est pas un loup, qui a tué l’éleveur ? Inti va mener sa propre enquête, en s’investissant corps et âme…
Un suspense s’installe, dans les deux principales parties du roman : au présent sous forme de récit pour l’Ecosse, au passé sous forme de souvenirs et de rêves-cauchemars pour l’Alaska.
Que s’y est-il passé qui expliquerait le changement brutal d’Aggie ? Et la réintégration des loups va-t-elle aboutir s’ils attaquent d’autres animaux et d’autres personnes ?

Pour se rejoindre en un final que je me garderai bien de vous révéler, que j’ai trouvé presque trop fort. Il m’a mis le cœur en vrac et inondé les yeux … 

Le roman est écrit d’une plume chatoyante, élégante, poétique, tant dans le déroulé de l’histoire et les dialogues que dans les descriptions de paysages souvent belles à couper le souffle. Et pour relater la violence. La nature est magnifiée dans sa splendeur et sa dureté. Les loups y sont particulièrement choyés par l’autrice qui les aime.
La construction est habile, proposant deux spatio-temporalités, où évoluent les personnages sans que le lecteur ne soit perdu comme il pourrait l’être avec les allers et retours entre passé et présent. Le passage (une gageure très sûrement pour l’autrice) de la fable écologique au thriller pur et dur se fait plutôt facilement. Et le suspense, qui va crescendo, nous fait tourner les pages à toute à allure et ralentir voire s’arrêter sur les passages descriptifs ou chargés d’émotions fortes, nombreuses à passer à travers les personnages et leur empathie ; et les larmes, de tristesse ou de plaisir, ne sont jamais loin. 

Un regard sur le livre. Je l’ai acheté pour sa couverture, revenue à mon ancienne manie d’acheter tous les livres comportant le mot ou la photo d’un loup sur la couverture. Inutile de dire que je suis loin de les avoir tous lus et appréciés… Là, il y en a cinq, de couleur différente allant du blanc le plus pur au noir le plus intense en passant par les couleurs classiques des loups. Dignes, la tête levée bien haut, en train de hurler à une lune ronde d’un blanc incandescent. Beaux. Alors, après avoir lu quelques critiques élogieuses de ce roman, je l’ai acheté et mis tout en haut d’une PAL.

Pour en venir à l’histoire, les deux principaux thèmes abordés, la réintégration des loups dans les Highlands écossais et la violence faite aux femmes (en général et ici en particulier), sont habilement mêlés dans des temporalités et des lieux différents. Ils se rejoignent au premier tiers du roman, où l’on passe d’un roman “naturécologique” à un véritable (et double) thriller trépidant.

Les personnages qu’il faut aimer, nous les aimons avec leurs failles et leurs excès. Leurs réactions nous agacent parfois mais nous les suivons jusque dans leurs erreurs. Les jumelles bien sûr, fortes et fragiles à la fois, chacune soutenant l’autre quel qu’en soit le prix : avec amour et compassion toujours, avec violence s’il le faut. Inti est prête à tout pour sauver sa sœur, ses loups et tous ceux qu’elle aime. Le principal personnage masculin, Duncan, est un homme bon, présent dans l’histoire pour contrebalancer l’image des hommes violents.

Autres personnages et sujet importants et sujet, les loups, sont les héros de (presque) toutes les pages et de (presque) toutes les pensées de la narratrice. Si comme moi vous les aimez, vous allez pleurer… Indi en parle comme s’ils étaient des êtres debout même si toute l’équipe se garde bien de les nommer et leur donne des numéros pour ne pas trop s’attacher à eux.
Inti les approche, leur parle à l’oreille, les caresse et les serre dans ses bras. Elle les compare souvent aux humains et nous apprend sur eux des choses passionnantes : leur “organisation sociale”, la formation de la meute, la solidarité familiale, en cas de naissance en particulier – “l’élevage des louveteaux est une activité familiale, chaque membre de la meute joue un rôle précis, ils comptent vraiment les uns sur les autres pour survivre” – et la fidélité du couple ; leur faculté d’adaptation, les hurlements et leurs différents sens, parfois inattendus, leur intelligence peut-être supérieure à celle des humains dans bien des domaines… et, bien sûr, leurs instincts d’animaux sauvages. Les loups sont par ailleurs des animaux timides qui survivent en restant cachés de l’humain dont ils ont peur.
“Nous parlons d’un animal farouche, aux petits soins pour sa famille, doux. C’est une bêtise de nous avoir inculqué la peur du loup”.

Si les loups sont à la une, le roman est également une ode permanente à la nature, essentiellement aux arbres et aux forêts qu’ils composent et à tous les animaux qui l’habitent.
Belle, solidaire et sauvage, menacée de destruction par l’homme depuis des siècles, la nature doit être préservée. Comme nous lisons avec la voix du père des jumelles sur la forêt en souffrance :

La forêt a un cœur battant que nous ne voyons pas.
(…) C’est comme ça que les arbres bavardent entre eux et qu’ils prennent soin les uns des autres. Leurs racines s’entremêlent, des dizaines d’arbres avec d’autres dizaines qui tissent une toile et qui se touchent encore et encore, et qui se parlent à voix basse grâce à leurs racines. Ils se préviennent en cas de danger et se partagent la nourriture. Ils sont comme nous. Une famille. Plus forts ensemble. Personne ne peut supporter cette vie seul”.

Tout aussi majeur et lui aussi porteur de l’histoire : le thème de la violence faite aux femmes, intrinsèquement mêlé à celui des loups. Cette violence est aux antipodes de la splendeur de l’environnement naturel et c’est cette opposition qui rend l’histoire prégnante.
Je ne vous en dirai pas davantage pour ne pas déflorer l’intrigue et son suspense distillé au compte-gouttes. Également parce qu’il est plus facile pour moi de parler des loups, de leurs grandes qualités et d’une possible réintégration, que des drames conjugaux et familiaux, dont la violence me fait frémir. J’avoue avoir lu deux ou trois passages d’une grande dureté les yeux mi-clos ; cela n’a strictement rien enlevé à la compréhension de l’histoire, d’autant qu’ils sont courts. Pour les écrire, Charlotte McConaghy a creusé au plus profond de l’âme humaine pour en extraire ce qu’il y a de plus vil chez certains hommes. Et l’a analysé pour tenter de le comprendre avant de réaliser que c’est impossible…

D’autres thèmes sont juste abordés ou développés plus longuement, comme celui de la culpabilité, permanente chez Inti, ou celui d’une éventuelle résilience ; la gémellité, l’écologie, avec une autre façon de vivre et de s’alimenter possible… 

Et même, grâce à Duncan nous est offerte une histoire d’amour, une bluette fleur bleue et eau de rose c’est vrai, mais qui nous fait un bien fou dans toute cette violence et que l’on accueille avec force sourires.
L’amour est par ailleurs présent sous bien d’autres formes car Inti a un cœur “gros comme ça”. Elle aime tout ce qui est aimable. Les animaux, les arbres, les femmes, de rares hommes, sa famille, sa jumelle… Et c’est pour ça qu’on l’aime en dépit de ses colères et de ses idées bien arrêtées.

Je dirai pour finir que j’ai beaucoup, beaucoup, beaucoup aimé ce roman que j’ai terminé en larmes. Je vous le recommande très vivement. Je n’irai pas jusqu’au coup de cœur absolu en raison de “quelques” récurrences il faut bien le dire histoire de faire la fine bouche, que j’ai balayées en refermant le livre. Pour la richesse de ses sujets, l’intensité des drames qui se jouent et la force des sentiments, pour les loups que j’aime davantage qu’avant ma lecture, et pour le message écologique non péremptoire, je le relirai à coup sûr. Une troisième fois car la deuxième lecture a été faite à mesure que j’écrivais cette chronique… Et je l’offrirai autour de moi, à des femmes dans un premier temps.

DES MOTS POUR LE DIRE (cliquez pour lire les extraits)

Sur les loups, encore et toujours, “les grands méchants loups”. Les loups qui ont presque toujours été le symbole de la violence dans l’imagerie populaire (livres pour enfants, chansons, croyances ancestrales…).
Leur persécution de tous temps :
Notre monde n’est pas doux avec les loups : quand ils ne meurent pas de faim ou de maladie, qu’ils ne périssent pas dans des affrontements avec d’autres meutes ou des accidents tragiques, ils sont abattus par les humains”.
(…) “Les vieux rois imposaient trois chasses aux loups par an et les criminels étaient condamnés à fournir des langues de loup pour se racheter”
Leurs hurlements :
“J’essaie d’expliquer que c’est une bête sauvage qui vient de perdre son partenaire. Mais l’idée qu’un animal puisse pleurer son compagnon d’une manière aussi perturbante, presque humaine, est insupportable pour la plupart des gens ».
Des idées reçues :
“Les loups n’apprécient pas le goût des animaux enfermés dans des enclos, ils aiment le gibier et ils aiment traquer leurs proies. On appelle ça l’image de la proie, celle qu’ils intègrent instinctivement. Et malgré leur vulnérabilité, les moutons et les vaches n’entrent pas dans cette image. Ils ne sont que le dernier recours d’un loup affamé”.
(…) “Je me suis toujours sentie plus concernée par la détresse du prédateur que par celle de sa proie. Le premier passe sa vie à mourir lentement de faim. Chaque partie de chasse peut être la dernière. Donc s’il n’y avait que moi ici, je laisserais les loups festoyer. Mais ce monde a été façonné par les humains”.
(…) “Ils sont capables de reconnaître des traits de personnalité, de savoir que la force intérieure est aussi puissante que la force physique”.

Une belle description parmi tant d’autres :
“Une palette de nuances automnales. Un festin. Un mamelon ondoyant tapissé d’arbres à feuilles caduques : mélèzes, trembles, peupliers, tous parés d’un jaune intense, aveuglant, parmi lesquels se glissaient quelques touches d’orange flamboyant. Il y avait aussi des bouleaux blancs à feuilles écarlates et, plantés çà et là, quelques épicéas revêtus de leur habit persistant. De l’autre côté du lac, le paysage ressemblait davantage à une toundra, enfilade de collines dépouillées d’arbres mais ourlées de buissons rouges et rose cerise dégringolant jusqu’aux rives du Wonder, irisé de reflets lilas sous les rayons mauves et dorés du soleil couchant. Surplombant le tableau, le mont Denali et son sommet enneigé, immaculé, élégant, vertigineux par sa taille.”

La préservation de la planète passe d’abord par notre mode de vie et de consommation, notre perception des choses :
“Il faut réduire au maximum notre impact et vivre sur cette Terre aussi légèrement que possible. Nous ne sommes pas là pour consommer jusqu’à ce que tout soit foutu. Nous sommes des gardiens, pas des propriétaires.”
Mais aussi par la prédation naturelle, qui doit persister.
“Quand on parle de préservation, de sauver cette planète, il faut commencer par les prédateurs. Parce que tant qu’on ne les aura pas sauvés eux, on n’aura aucune chance de sauver le reste.”
(…) “Contrôler la population herbivore est le moyen le plus simple et le plus efficace d’y parvenir est de réintroduire un prédateur essentiel qui vivait ici bien longtemps avant nous. L’élément de prédation indispensable à la survie de l’écosystème a disparu depuis plusieurs siècles, depuis que les hommes ont traqué et supprimé tous les loups, jusqu’à l’extinction de la population”.
(…) “Quand les loups commenceront à chasser les chevreuils, les chevreuils retrouveront leur vraie nature. Autrement dit, ils ne resteront plus au même endroit. Et tout ce qui pousse dans ce sol aura une chance de se développer. Ce sera comme un nouveau souffle de vie injecté dans la nature. Vos collines reverdiront sous vos yeux. Le relief changera de forme peu à peu”.


La violence des hommes envers les femmes :
“La fureur d’un homme, sa violence, personne d’autre que lui n’en est responsable”.
(… Juste un monstre caché derrière un visage d’homme séduisant”.
(…) “On apprend aux hommes qu’ils doivent tout contrôler mais la société moderne ne cautionne plus ce modèle, alors quelques-uns d’entre eux ont l’impression que les choses leur échappent et ils vivent ça comme une humiliation. ça les rend d’abord fous de rage puis violents”.

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