
Premier roman oblige, peu de chose le concernant est à glaner sur Internet, je me contenterai de copier les quelques lignes de la quatrième de couverture :
“Né à Kiev, finaliste du Prix Pulitzer, diplômé de la New York University, Yaroslav Trofimov est correspondant du Wall Street Journal depuis 1999. Inspiré de la vie de sa grand-mère, Ce pays qui n’aimait pas l’amour est son premier roman ». La photo est de Wikipédia.
Après le Prologue qui comme souvent se déroule à la fin, l’histoire commence en décembre 1930. Debora Rosenbaum a dix-sept ans. D’origine juive bourgeoise et intellectuelle, c’est une jeune fille chaste, innocente mais volontaire, ardente défenseure des droits des femmes et de leur indépendance ; et amoureuse des livres.
Elle vient de quitter son village natal, Uman, pour aller s’installer à Kharkiv, la “nouvelle capitale de la République socialiste soviétique d’Ukraine”, qu’elle considère comme la métropole du futur.
Persuadée dur comme fer du bien-fondé des méthodes socio-politiques de l’homme qu’elle admire, le camarade Staline, elle décide de travailler à la construction de l’usine de tracteurs modernes censés transformer les conditions de travail des agriculteurs russes.
Mais elle déchante dès la première journée : ses mains sont gravement abîmées et elle tombe malade. Constatant qu’elle est douée pour le dessin, sa collègue Olena, avec laquelle elle a sympathisé d’emblée, la fait entrer dans la Section politique du chantier où elle sera chargée de dessiner et écrire sur les banderoles et les panneaux publicitaires. Un travail qui l’enchante car elle aura du temps pour lire.
Très vite elle rencontre Samuel, un jeune élève officier juif lui aussi, aspirant pilote de chasse. Ils tombent amoureux. Après une séparation, ils se retrouvent à Kiev et se marient en septembre 1933. Elle fait des études universitaires, puis devient enseignante.
En quelques mois la situation sociale se dégrade. Dénoncé comme ennemi du peuple, Samuel est arrêté alors que Debora est enceinte. Dans les campagnes, les récoltes, le bétail et les graines sont réquisitionnées par les hommes du Parti, commissaires ou soldats ; beaucoup de paysans sont déportés. Une famine jamais vue touche toutes les campagnes et conduit certain(e)s à des comportements insensés.
En ville, les “ennemis de l’Etat” sont dénoncés, pourchassés, déportés dans les camps de Sibérie quand ils ne sont pas tués avant. La peur s’installe, la haine aussi.
Le pays bascule définitivement dans la survie pour certains, dans la compromission pour d’autres. Il faut choisir son camp. Les intrigues “de salon” deviennent des intrigues politiques à haut risque.
Durant ces périodes troubles, grâce en partie à l’influence de son père, aux appuis politiques qu’elle a su obtenir et à son courage sans faille, Debora échappe, toujours mais de justesse, à tous les dangers ; ses conditions de vie s’améliorent.
L’histoire de sa famille suit celle de son pays et de ses multiples bouleversements historiques. L’histoire de l’Ukraine, devenue internationale, suit son cours dans une parfaite chronologie avec des rebondissements fréquents auxquels les personnages doivent toujours s’adapter, sans jamais faire confiance à personne.
L’intrigue s’achève en mars 1953 avec, entre autres, la mort de Staline, date qui n’est un secret pour personne. Dans la sixième et dernière partie, un “événement » a lieu, le suspense se fait intense et nous lisons les dernières pages en toute hâte.
Côté écriture, le roman se décompose en six grandes parties, elles-mêmes découpées en chapitres plus ou moins longs numérotés, datés dans une chronologie fidèle à l’Histoire, et localisés. Ce qui, compte tenu de la pagination, des rebondissements et du nombre de personnages nous permet de suivre parfaitement l’histoire et ceux qui la vivent. L’ensemble est écrit de manière factuelle, tant pour ce qui concerne Debora et les siens dans tous leurs déplacements – mise à l’abri pour certains, déportation pour d’autres –, que pour l’Ukraine et ses guerres successives.
Juste pour la forme, j’ai noté un petit bémol dans les dialogues – dont le ton et le langage diffèrent agréablement selon les personnes : de petites erreurs s’y sont glissées dans les prénoms, ce qui ne nous empêche en rien de suivre ce qui est dit et qui le dit. Et nous prouve, s’il en était besoin, que le roman est bel et bien écrit et traduit par des personnes humaines car l’IA, elle, ne les aurait ni faites ni laissé passer. Ouf.
Un regard sur le livre. Si Debora, le personnage principal nous entraîne à sa suite, c’est quand même l’aspect historique qui prend le dessus par son grand intérêt. Nous apprenons – en tout cas j’y ai appris – une partie de l’histoire de l’Ukraine, qui se rapproche en bien des points de celle d’autres pays constitutifs de l’URSS, la “Maison Russie” après son écroulement lors de la Révolution de 1917 ; comme celle de la Géorgie, relatée avec brio dans La lumière vacillante de Nino Haratischwili (Gallimard, 2024). Cette Maison Russie que rêve aujourd’hui de réunifier Vladimir Poutine avec l’annexion de la Crimée et la guerre… en Ukraine qui dure depuis plus de quatre ans.
Pourtant, cette part historique que nous lisons au fur et à mesure manque un peu de détails à mon goût dans la relation des faits, notamment la bataille de Stalingrad, une des plus longues, dures et meurtrières de la Seconde guerre mondiale. Raconter l’histoire d’un pays à travers celle d’une famille est une excellente idée mais la fiction familiale prend parfois un peu trop de place. Histoire de goût chez les lecteur(trice)s. Reste que ce que j’ai découvert à propos de ce pays où les guerres se sont enchaînées m’a ouvert les yeux sur celle qui se déroule aujourd’hui. Et que ce sont essentiellement des femmes qui tiennent les rênes de l’intrigue, ce que l’on lit peu dans la littérature “de guerre”.
Nous constatons également qu’à la fin de la guerre les règlements de comptes se sont à leur tour succédé, d’abord entre Soviétiques convaincus et rebelles, puis contre les nazis et à nouveau contre les « mauvais » Russes et les « mauvais » Ukrainiens. Pas facile de s’y retrouver certes mais force est de constater le rôle constant des services secrets qui au cours des événements et des gouvernements changent de nom mais pas de méthodes. Cela est bien rendu dans les pages.
Le point commun à ces courtes périodes est bien la présence active de cette police secrète, intouchable et privilégiée qui, quelles que soient les initiales de son nom, ici le NKVD, envoie ses “soldats”, déguisés en civils armés ou en militaires, faire la loi dans les rues en traquant, déportant ou exécutant qui bon leur semble. Sans scrupule aucun puisque, comme le dit le lieutenant-colonel Maslov après le départ des Allemands, il y a les “bons” et les “mauvais” Ukrainiens :
“Je ne parle pas des nazis. Ni des Allemands. Mais des Ukrainiens. Ces gens là-bas, ces Soviétiques, ils ne sont pas vraiment comme nous, ils n’ont pas la même façon de penser. Il y a trente ans, cette région appartenait à l’Autriche, et il y en a six seulement, elle appartenait encore à la Pologne. Six ans, ce n’est rien. Ils se souviennent. C’est dans leur sang”…
Pour ce qui concerne la part fictionnelle du roman, les personnages sont décrits avec plus ou moins de détails, leur étude psychologique fouillée selon leur importance dans l’histoire. Si les personnes mauvaises le sont foncièrement, du début à la fin même si parfois elles réussissent à tromper leur monde, les bonnes personnes – il y en a même quand les temps sont si durs –, ont eu droit à un portrait mitigé. Ainsi la famille (parents et enfants) et les amis proches de Debora sont modelés avec des grandes qualités infaillibles et des “petits” défauts ; ou bien l’inverse.
Debora, la protagoniste, la meneuse de sa famille, a bénéficié d’un traitement de faveur. Sa personnalité est tout aussi ambigüe que l’impression qu’elle dégage à nos yeux ; elle ne m’a semblé ni sympathique ni antipathique ; j’ai ressenti davantage d’empathie pour sa mère (Rebecca) que pour elle.
Mais Debora est toujours dans l’action : elle gère seule sa famille en l’absence des hommes, avec des responsabilités aussi importantes que ses décisions, difficiles à prendre car toujours dans l’urgence absolue.
Enfin, si elle croit aux promesses du Parti, sa croyance en Dieu a des limites ; elles les a franchies et répète souvent à sa mère à la foi fervente, qui lui conseille trop souvent de prier :
“Si Dieu existait, je pense qu’il n’aurait jamais toléré ce qu’on nous fait, et ce qu’on fait à ce pays”.
Nous la voyons évoluer au fil du temps, s’endurcir à mesure que la situation s’aggrave et que la vie devient de la survie. Aimable et attentionnée de nature, elle sait se faire pragmatique, jouer de ses charmes auprès des hommes pour en obtenir quelque chose. La nécessité faisant loi, son seul but étant de sauver sa famille, elle devient prête à tout pour gagner, quitte à renoncer à beaucoup de choses et à mentir aux siens, qu’elle aime pourtant beaucoup ; des mensonges par omission puisqu’elle “oublie” juste de dire certaines choses. Ce qui fait du lecteur la seule personne à tout lire dans son jeu. Bien évidemment la question à se poser est : “qu’aurions-nous fait à sa place en ces périodes ?”. Pas mieux, c’est certain. Et c’est ce qui la réhabilite à nos yeux.
Il est vrai que Debora a bénéficié parfois, souvent même, d’une chance sans nom grâce à laquelle elle échappe aux dangers les plus graves, comme le lui dit son amie Olena :
“C’est toi la chanceuse, Debora. Tu as toujours été chanceuse, comme une extra-terrestre venue d’une autre planète. Le malheur glisse sur toi, comme l’eau sur les plumes d’un canard. Ne gâche pas cette chance”.
Je dirai pour finir que Ce pays qui n’aimait pas l’amour est un livre qui conjugue une fiction romanesque remplie de rebondissements, de trahisons et de violences relatés dans un style enlevé, qui se lit avec plaisir et addiction, à un récit historique écrit parfois comme un reportage sur une période chaotique de l’Ukraine stalinienne. C’est un roman sur la résilience et le courage des femmes, un livre où l’amour, présent souvent, peine à s’attarder dans le cœur des hommes et des femmes bousculés par les trépidations de la vie. Le titre en atteste. Un premier roman qui présage du meilleur pour Yaroslav Trofinov, dont j’attends déjà le second.
DES PREUVES, RELEVÉES DANS LES PAGES
Au cinéma, les “publicités” ne sont que propagande soviétique :
“L’agriculture d’hier, inefficace, allait bientôt disparaître, sous l’influence des nouveaux tracteurs qui allaient révolutionner la campagne soviétique. (…). Déjà, dans tout le pays, des paysans découvraient les bienfaits de cette révolution, et s’assemblaient spontanément pour créer des fermes collectives, dans lesquelles des dizaines de petites parcelles non rentables seraient réunies afin de permettre une agriculture moderne à grande échelle. L’Union soviétique – et particulièrement l’Ukraine soviétique, nourrirait bientôt le monde entier”.
Un résumé rapide de vingt ans d’histoire ukrainienne :
“On a vu arriver les Rouges. Ils ont tué le prêtre et violé les religieuses. Ensuite, il y a eu les Blancs, et ils ont pendu les Juifs. Et puis, on a eu les Verts… comment tu les appelles ? Les anarchistes. Ils ont pillé et violé eux aussi. Et de nouveau les Rouges? (…) Durant ces guerres, les meilleurs finissent dans la tombe. Seuls les lâches survivent”.
Plus loin, dans la bouche de Rebecca, la mère de Debora :
“Nous nous battons contre l’histoire. Et l’histoire est un animal sauvage assoiffé de sang. Il s’en prend à ce pays une fois de plus, il détruit tout pour tout changer. Tu ne dois pas te trouver sur son chemin, tu ne peux pas l’arrêter. Tu peux juste espérer l’éviter au moment où il se déchaîne et se fraye un chemin à coups de griffes. Espérer qu’il ne te voie pas. Et qu’il broie quelqu’un d’autre. Tu peux juste essayer de te rendre invisible. Pour survivre”.
La guerre et ses horreurs (à Stalingrad) :
“Le chauffeur dut zigzaguer sur des routes secondaires afin d’éviter le centre. La plupart des artères principales avaient disparu, enfouies sous les gravats des bâtiments effondrés. L’odeur pestilentielle de chair calcinée se mêlait à la fumée des maisons en feu, dont les flammes disparaissaient presque derrière l’épais brouillard de l’essence qui brûlait. L’électricité était coupée, plusieurs conduites sectionnées déversaient des torrents d’eau. Ici et là, quelques survivants essayaient d’arracher des amis ou des proches aux décombres, en utilisant des outils de fortune”.