Les fureurs invisibles du cœur ⇜ John Boyne

John Boyne

John Boyne est un écrivain irlandais. Né en 1971 à Dublin, il y étudie la littérature anglaise au Trinity College et l’écriture créative à l’université de Norwich. Il publie aussi bien des romans pour les adultes que pour les adolescents et travaille comme critique littéraire pour The Irish Times. Il a reçu plusieurs prix littéraires pour son œuvre et s’est frayé une grande place dans la littérature irlandaise contemporaine.

Tragi-comédie ou plutôt comi-tragédie, comment raconter, sans jamais nous perdre en route, ne serait-ce que le début de cette saga qui s’étale sur soixante-dix ans, de 1945 à 2015 et près de neuf cents pages dans la version poche ? De la naissance du protagoniste à son décès, habilement relaté par lui-même ? Pas facile au plan spatio-temporel, c’est vrai ; mais deux solides fils rouges sont là pour nous guider : une grande maison familiale à Dublin qui hébergera de nombreux personnages au fil des ans ; et le protagoniste. Il s’appelle Cyril et nous l’aimons d’amour de la première à la dernière page. 

Pour ce qui se passe en Irlande, l’histoire de sa vie, et celle de son pays, se déroulent en deux endroits : un petit village de campagne à l’ouest de l’Irlande, Goleen, sous l’emprise tyrannique de la religion catholique, et la capitale Dublin, ville qui peut “sembler” légèrement plus tolérante par son nombre d’habitants, mais seulement sembler. Une période se passe à Amsterdam et une autre à New York.

En 1945, Catherine Gogging a seize ans. Elle est vilipendée puis chassée du village lors de la messe dominicale par son curé, un catholique puritain pure souche.
Elle doit partir illico presto, dès la sortie de l’église, non sans avoir été brutalisée et traitée de traînée, de putain par ce même curé, devant sa famille et les paroissiens outrés.
La raison : elle est enceinte et ça se voit.

Triste mais plus encore en colère, elle se rend à Dublin, espérant y trouver une plus grande liberté et, en attendant de s’installer à son aise, elle dégote un logement provisoire à partager avec deux hommes, dont celui avec lequel elle a sympathisé dans le car pour Dublin, Sean.
Elle y accouche peu après d’un garçon, dans des conditions particulièrement terribles que nous lisons incrédules, avec des frissons.


Très vite, elle décide de faire adopter son fils afin de trouver un travail et de lui assurer une meilleure vie au sein d’un vrai foyer, chez des gens financièrement aisés. Ainsi, par l’intermédiaire d’une religieuse, “une sœur rédemptoriste bossue”, le bébé est adopté par les Avery, un couple bourgeois excentrique et mal assorti : Maude et Charles. Ils le prénomment Cyril “en souvenir d’un épagneul qu’ils avaient eu autrefois et qu’ils avaient beaucoup aimé”. Elle écrit des romans sans vouloir jamais devenir célèbre, lui est un banquier fraudeur sans cesse menacé d’emprisonnement par “l’homme du fisc”.
Cyril auprès d’eux ne manque de rien mais est privé de l’essentiel : l’affection. N’ayant ni l’un ni l’autre la fibre parentale, ils s’adressent à lui comme à un adulte et lui répètent sans cesse qu’il n’est pas un “véritable Avery” mais seulement leur “fils adoptif”. Alors, livré à lui-même la plupart du temps, Cyril s’ennuie. 

À sept ans, il fait une rencontre déterminante : Julian. Du même âge que lui, Julien est le fils du meilleur ami (et avocat privé) de son père adoptif. Doté d’une personnalité fascinante, il est aimé et admiré de toutes et de tous… Sa beauté et son charisme font tourner les têtes, celle de Cyril en priorité.
Les enfants deviennent des adolescents obsédés par leurs hormones puis des adultes, qui le sont tout autant. Au fil des ans, Julian s’avère très vite un adolescent à filles puis un homme à femmes. Il devient la coqueluche de toutes les femmes et, en même temps, le révélateur du penchant de Cyril pour les garçons.

Car à l’âge de quatorze ans, Cyril et Julian se retrouvent  dans le même internat et… dans la même chambre. Tandis que Julian multiplie les conquêtes féminines, Cyril vit sa jeunesse comme une période particulièrement difficile. Après s’être toujours senti “différent” des autres enfants, il finit par comprendre son penchant naturel pour les garçons. L’admettre est bien plus difficile, d’autant qu’il doit le cacher à tous et qu’il est impossible de combattre ses pulsions.
Tombé “amoureux” de Cyril à leur première rencontre – sans le réaliser bien sûr, ils ont alors sept ans – à travers tous les autres garçons, c’est lui qu’il recherche désespérément. Se retrouver dans la même chambre que lui, l’entendre ne parler que de filles alors que lui, tout aussi obsédé par le sexe, doit dissimuler ce qu’il est, l’oblige à se contenter de rencontres éphémères cachées exclusivement basées sur le sexe. Pas même d’amourettes, seulement des “coups” à la sauvette.

S’il est beaucoup question de relations sexuelles dans le roman, les deux amis ne sont pas sur la même longueur d’onde : Julian aime le sexe pour le sexe, sans courir après l’amour, quand Cyril voudrait autre chose que des partenaires rencontrés la nuit dans des endroits louches : il rêve de relations saines et durables mêlant sexe et sentiments ; de l’amour vrai pour une vie stable. Ce qui est totalement impensable en ces temps et en ces lieux dominés par une homophobie sans concession..

Après bien des péripéties, des déboires pour l’un et des succès pour l’autre, de belles et de mauvaises rencontres, après de nombreux points de bascule familiaux, sociaux ou politiques le plus souvent tragiques dans leur vie à tous deux, leur relation amicale, très forte, finit par devenir tumultueuse quand Julian comprend que son meilleur ami est homosexuel.
Leurs vies se séparent et se déportent à l’étranger par plaisir pour l’un, par obligation pour l’autre. Avant de finir là où elle avait commencé.

Je n’en dirai pas davantage sur l’histoire. Ce résumé peut vous paraître long mais rassurez-vous il n’est qu’extrêmement partiel. Bien mieux que moi, avec des mots vrais, des dialogues impensablement drôles, John Boyne raconte dans les moindres détails, sur un rythme trépidant par moments, la vie fracassée de son personnage et de “ses” familles.
Sept décennies se déroulent devant nos yeux médusés. Car si Cyril, la voix du livre, est omniprésent dans l’histoire et dans les pages qui la racontent, si c’est lui qui la porte sur son dos, la vie des autres personnages tout sauf secondaires est elle aussi relatée par le menu au moment juste, faisant de ce roman une fresque familiale générationnelle addictive. Le plaisir de lecture est partout. C’est du grand art.

Jusqu’à une fin magique, sûrement difficile à imaginer (et à croire ?) mais impossible à lire sans mouchoir à portée de main. Telle une boucle qui se referme, l’épilogue apporte une réponse à toutes les questions posées, même les plus anciennes ; c’est un dénouement particulièrement bien amené, mérité par tous les personnages, toutes les lectrices et tous les lecteurs ; une fin qui fait chaud au cœur et nous donne envie de relire certaines pages, voire le livre en entier en ce qui me concerne… 

Le style contribue fortement au bonheur que procure la lecture de ce livre à l’histoire si triste. Merveilleusement écrit (et traduit) avec un ton qui oscille entre l’humour (noir le plus souvent mais “positif”), des dialogues nombreux, piquants, tantôt hilarants tantôt tragiques et un récit circonstancié, précis des faits, ce mélange très sucré très salé extrêmement “littéraire” nous fend le cœur à chaque instant.
Le roman est long et d’une densité rare mais les pages s’envolent au rythme des années, des événements et des rebondissements, provoquant une immersion absolue chez le lecteur.

La construction, elle aussi maîtrisée, entretient le suspense. La narration reste chronologique, les parties se terminant sur un fait suspendu qui est repris et explicité dès les premières pages de la partie suivante.
L’écriture à la première personne de bout en bout par Cyril en fait davantage un récit de vie qu’une fiction. Découpé en parties couvrant chacune sept années, il se lit le sourire aux lèvres ou les larmes dans les yeux. Pour ne pas aller jusqu’à dire que les lecteurs les plus sensibles passeront des éclats de rire aux sanglots.
De très nombreux passages (dialogues, narration, réflexions) sur des sujets pas particulièrement drôles nous font éclater de rire en plein drame : un acte très violent, un interrogatoire de police, une consultation médicale (et le traitement prescrit), une confession même peuvent tourner au ridicule ou être racontés sous forme de “blagues” caustiques, ce qui n’enlève rien à la violence ; cependant le sarcasme ne devient jamais véritablement cynisme. Grâce au narrateur et à l’humour naturel de son créateur.
Humour noir, autodérision, sens aigu du suspense, du paradoxe et du romanesque : John Boyne est ici un virtuose de la narration littéraire et ce roman le place au sommet de son art.

Un regard sur le livre. Les personnages portent l’histoire de la première à la dernière page. Mais dans cette vaste galerie de portraits, Cyril, le “je” narrateur, est LE protagoniste, c’est un homme qu’il est impossible de ne pas aimer. Anti-héros de nature et par choix de l’auteur, roi du paradoxe, il a des défauts, oui, mais il est foncièrement bon, alors on lui pardonne tout. Son humour et sa retombée, l’auto-dérision en toutes circonstances, son sens de la justice, sa révolte intérieure profonde, sa compassion et sa recherche de l’amour vrai nous le rendent follement attachant. Il nous bouleverse en racontant l’histoire de sa vie et celle, concomitante, d’un pays qu’il avoue détester à plusieurs occasions. Avec l’envie d’y retourner cependant.  

Hormis Cyril qui nous tient par la main, les autres personnages, nombreux, diffèrent les uns des autres. L’auteur les a installés peu à peu dans les pages à différentes périodes de la vie de Cyril ; tous ont été bichonnés, avec un profil psychologique stable ; il n’est pas facile d’évoluer dans les conditions de vie de cette longue période car si les choses commencent à bouger pour les règles socio-politiques, les mentalités, elles, ne changent pas ou très peu. La religion pèse lourd, toujours, les paroissiens sont fidèles aux recommandations des curés.
Sur plusieurs générations, femmes (Catherine, Alice, Maud…) et hommes (Julian, Bastiann, Jack), aimés ou avides de l’être, je vous laisse les découvrir et les apprécier.

Les personnages ne sont pas les seuls enjeux des Fureurs invisibles du cœur. Ils occupent le devant de la scène mais derrière eux, en toile de fond, John Boyne dresse un portrait satirique sans concession de son pays. L’auteur est révolté, son point de vue sévère. J’ai parfois pensé lire Hervé Le Corre même si les sujets de colère ne sont pas tout à fait les mêmes. Avec pour bonus chez l’auteur irlandais la touche de l’humour qui a le mérite de nous faire exploser de rire de temps à autre ; mais la pilule reste impossible à avaler.
Nous sommes en Irlande dans les années cinquante et soixante. L’Église gouverne l’État, les prêtres tiennent les écoles, les filles mères, même violentées, sont chassées et les homosexuels vilipendés, persécutés, rossés voire tués. L’intolérance domine tous les modes de vie sortant des strictes limites de la norme. Un simple couple hétérosexuel marié se tenant par la main ou enlacé peut provoquer des œillades et des commentaires courroucés. Exhiber ses sentiments en public peut sembler provocant. Alors s’il s’agit d’un couple homo, je vous laisse découvrir les réactions des bien-pensants et des instances dirigeantes, religieuses en tête.

Si l’homosexualité est le thème majeur du roman, elle en est aussi toute sa trame. Considérée comme une maladie mentale par la médecine, les autorités et les citoyens, elle est totalement proscrite, passible de poursuites et même de prison, au point que certains homosexuels fréquentent officiellement une petite amie et vont jusqu’à se marier pour certains afin de blanchir leur image en surface. Et que d’autres finissent par s’exiler dans des pays plus tolérants, comme le fait Cyril à Amsterdam.

John Boyne n’épargne aucune instance. La tyrannie puritaine catholique et ses curés, hautement responsables de l’intolérance en matière de mœurs en général et de l’homophobie en particulier, sont constamment pointés du doigt, tout comme les instances politiques totalement incapables, uniquement préoccupées par leur carrière et leurs avantages personnels. Les séquences parlementaires sont à mourir de rire et de honte. Certains députés, eux-mêmes attirés par les hommes, camouflent leur vie en affichant une famille “normale” avec femme et enfants en public. Le risque est grand pour eux aussi mais ils s’en sortent mieux grâce au jeu des duperies politiques.

L’auteur fait tout pour démontrer s’il en était besoin que l’homosexualité n’est pas une tare, une maladie physique ou mentale, pas un délit… Mais une version de l’amour humain. Et qu’elle existe depuis que le monde est monde.

Autre thème sociétal important évoqué, illustré, explicité dans les pages : les années SIDA (quatre-vingt-quatre-vingt dix). Après un énième épisode tragique dans sa vie, Cyril se réfugie en Amérique. Il s’installe à New York, la ville de tous les possibles, où il  rencontre enfin le vrai bonheur.
Mais celui-ci est de courte durée. Sous ses airs de symbole de liberté, l’Amérique est tout aussi puritaine que l’Irlande (et une grande partie de l’Europe) mais en outre foncièrement hypocrite. Quand le SIDA commence à se répandre au début des années quatre-vingt, les homosexuels en sont d’emblée déclarés responsables.
La société se replie sur elle-même et les rejette en bloc.

Les instances fédérales font comme si le SIDA n’était qu’un mot à ne surtout pas entendre, encore moins prononcer. Un tabou absolu, un gros mot. Et ne prennent aucune mesure, ne préconisent aucune précaution, même quand le virus, transmis par certaines habitudes sexuelles et par voie sanguine, se répand à la vitesse grand V et ne touche plus seulement les gays. Les hommes, les jeunes surtout sont obsédés par le sexe et changent souvent de partenaires masculins ou féminins. Est-ce une époque particulière ? Je ne saurais l’affirmer. Pas de traitement efficace, encore moins de vaccin. Beaucoup en meurent dans de grandes souffrances. Et dans le monde entier.

John Boyne décrit ce drame sanitaire en des termes poignants qui m’ont rappelé le film Philadelphia (1993) avec Tom Hanks comme acteur principal. Plusieurs passages sont très difficiles à lire, d’autant que certains patients sont connus de Cyril (et de nous par conséquent). Là encore l’auteur ne nous épargne rien en nous racontant des faits réels dramatiques avec une grande humanité. Et de l’humour malgré tout, mais ce sont des larmes de tristesse qui ruissellent. Les personnes nées avant et à partir de 1970 ne peuvent que se souvenir de cette crise sanitaire mondiale qui est loin d’être derrière nous aujourd’hui encore.

D’autres thématiques moins tragiques nous tombent sous les yeux et nous poussent à réfléchir. Pour chacune nous pouvons nous demander si elle est spécifique à l’Irlande ou aux Etats-Unis. Non, bien sûr, ce récit-fiction a une portée universelle et ne concerne pas seulement l’Irlande. Quelle est la position actuelle de certains états conservateurs des Etats-Unis (et d’ailleurs) sur l’avortement, sur les minorités ethniques, sur les migrants… sur l’homosexualité ?

Plus gai dans les pages : même si le sexe est très présent, les sentiments, les grands sentiments même, nous chavirent. Cyril, sa mère Catherine (qu’il rencontre souvent à des moments inattendus souvent sans savoir qui elle est, ce qui est une des ficelles du suspense), Alice, Bastiaan et tous les autres sont remplis d’un amour contagieux. Et l’amitié n’est pas en reste loin s’en faut. Là encore, c’est avec un immense plaisir que nous lisons ces passages, même si certaines coïncidences pourraient être signées d’un auteur de romans d’aventure.

Pour finir, je dirai une chose : attention, chef-d’œuvre ! Directement déposé au Panthéon de mes lectures, avec les plus hauts. Et un des meilleurs livres que j’ai lus depuis des années, voire une décennie ; un des plus bouleversants surtout. De la première à la dernière page. Les protagonistes qui nous prennent aux tripes, leur histoire qui nous bouleverse et nous révolte, le contexte historique socio-politique de l’Irlande du XXème siècle, les sujets graves abordés et le style à nul autre pareil font de ce livre au titre (d’origine littéraire) parfaitement circonstancié une œuvre puissante, inoubliable, qui nous laisse souvent sans voix, mais toujours orphelins et totalement perdus en fin de lecture. Tout juste bons pour des thrillers efficaces successifs quand on les aime (bien écrits quand même) qui ont l’avantage de capter notre attention tout en laissant notre esprit vagabonder encore aux côtés de Cyril.
Ce livre est une pépite, un joyau, un bijou, un chef-d’œuvre, oui, c’est bien tout ça… Mais tout ça, ici, ne veut rien dire. Ou n’en pas dire assez. Un coup de cœur absolu ? Oui, bien sûr mais bien plus encore. Ce cocktail sucré-salé de drame et de comédie, de tristesse et de joie, d’amour et de haine, ce Cyril que l’on ne peut qu’aimer, cette fin méritée ; l’écriture allant du récit aux dialogues hilarants… tout ça m’a ferrée dès les premières pages pour ne jamais me lâcher.
Vous l’aurez compris, je ne peux que vous le recommander. Mieux encore : si vous ne devez ou pouvez ne lire qu’un livre fondamental cette année, Les fureurs invisibles du cœur doit être celui-là ! Il est puissant, juste, bouleversant, il vous fera rire, pleurer, il vous révoltera, vous donnera à réfléchir.

Comment ai-je pu le laisser traîner si longtemps dans ma bibliothèque ? Sa pagination peut-être. Je connaissais John Boyne pour avoir lu et beaucoup aimé La Maison Ipatiev et Le garçon au pyjama rayé mais Les fureurs invisibles du cœur m’a transcendée et je crois que je finirai bien par le relire une quatrième fois. Par chance, Les éléments m’attend dans une pile à lire et je ne vais pas tarder à l’en sortir. Lire ceux que j’ai et me procurer ceux que je n’ai pas.

DES MOTS, DES MOTS, DES MOTS…

Sur les curés, dans la bouche de la patronne de Catherine :
“Ces gars-là n’ont pas plus de jugeote qu’une cuillère en bois. Je n’ai jamais vu pire cruauté que celle des curés. Ce pays…”
La version curés pour les écoliers :
“D’après les curés, c’était une maladie qui faisait commettre le plus grave des péchés, et ils répétaient que tout garçon assez mauvais pour avoir des pensées lubriques dont l’objet était un autre garçon irait droit en enfer pour y passer l’éternité à brûler dans les flammes avec, assis à côté de lui, le Diable hilare prêt à l’embrocher sur son trident”.
Des propos du meilleur ami de Catherine, qui a fui l’Irlande, Jack Smoot ; il  ne mâche pas ses mots :
“Il y a quelque chose que tu dois comprendre sur l’Irlande, poursuivit-il en se penchant vers moi, l’index tendu. Rien ne changera jamais dans ce putain de pays. L’Irlande est épouvantablement rétrograde, dirigée par des curés malveillants, malintentionnés et sadiques, et le gouvernement est aussi asservi par le pouvoir religieux qu’un chien mené au bout d’une laisse. Le Taoiseach (Parlement) fait ce que l’archevêque de Dublin lui dit et après avoir fait preuve d’obéissance, il reçoit une récompense, comme un bon petit toutou. La meilleure chose qui puisse arriver à l’Irlande serait qu’un tsunami engloutisse tout, avec la violence d’une inondation biclique.
Dans celle de Catherine en personne, s’agissant de sa propre expérience :
“Les curés tenaient les rênes du pays à cette époque-là, et ils détestaient les femmes. Oh, mon Dieu, comme ils haïssaient les femmes et tout ce qui était en rapport avec elles, avec le corps, les idées, les désirs des femmes. Chaque fois qu’ils avaient l’occasion d’humilier une femme, de la briser, ils s’en donnaient à coeur joie. Je crois que c’était parce qu’ils les désiraient sans pouvoir les avoir. Sauf, bien sûr, quand ils en avaient une en douce. Ce qui arrivait souvent.”

Sur l’homosexualité en Irlande à la fin des années cinquante (et bien plus longtemps) :
“Nous étions en 1959, après tout. je ne savais presque rien de l’homosexualité, en dehors du fait que succomber à ce genre de désir était un acte criminel en Irlande qui donnait lieu à une peine de prison. A moins que j’entre dans les ordres, dans ce cas, il s’agissait d’un avantage en nature de la profession”.
Se cacher, toujours se cacher :
“C’était une période difficile pour un garçon de vingt et un ans attiré par les hommes. (…) On devait se situer à un niveau d’hypocrisie et de duplicité contraire à ma nature. Je ne m’étais jamais considéré comme une personne malhonnête, et je détestais penser que je puisse être capable de tant de mensonges et de duperie, mais plus j’imaginais ma vie, plus je voyais qu’elle reposait sur des bases erronées. L’idée de passer toute mon existence à mentir me pesait terriblement et dans ces moments-là, j’envisageais sérieusement de disparaître à jamais”(…) C’était une option toujours présente dans un coin de ma tête”.
Le déni catégorique (et surréaliste) d’un médecin généraliste :
“Oui, c’est vrai, il y a des homosexuels partout dans le monde. L’Angleterre en a beaucoup. La France en est pleine. Et je ne ne suis jamais allé en Amérique mais j’imagine qu’ils en ont leur content, eux aussi. J’aurais tendance à penser que ce n’est pas si courant en Russie ou en Australie, mais ils ont probablement d’autres choses répugnantes pour compenser. Il faut que vous reteniez ceci : Il n’y a pas d’homosexuels en Irlande. Vous vous êtes fourré dans la tête que vous en étiez un, mais vous avez tort. C’est aussi simple que ça. Vous avez tort”. 
Je vous laisse découvrir sa thérapie qui suit, drôle à mourir pour celui qui ne la subit pas…
Plus grave, beaucoup plus grave, dans la bouche d’un fonctionnaire, pourtant lui-même homosexuel :
“Même Oscar Wilde avait une femme. Ils se marient tous, pour que personne n’ait de soupçons. Ça doit être des parties fines tous les jours, au ministère de l’éducation, n’est-ce pas ? Vous savez ce que je ferais de tous les invertis si je pouvais les attraper ? Je ferais comme Hitler. On peut dire ce qu’on veut de cet homme, mais il a eu quelques bonnes idées. Je les arrêterais tous et je les gazerais”.

Un bel hommage aux femmes, fortes des faiblesses des hommes :
“C’est quelque chose dont toutes les filles se rendent compte à un moment donné dans leur vie, généralement vers quinze ou seize ans. Peut-être que maintenant, cela arrive encore plus tôt. Elles comprennent qu’elles ont plus de pouvoir qu’elles ont plus de pouvoir que tous les hommes de la pièce réunis, parce que les hommes sont faibles, se laissent gouverner par leurs désirs et leur envie frénétique de posséder les femmes. Mais les femmes sont fortes. J’ai toujours pensé que si les femmes pouvaient mobiliser toutes ensemble le pouvoir qu’elles détiennent, elles dirigeraient le monde. (…) Mais malgré leur faiblesse et leur stupidité, les hommes sont assez malins pour savoir que les positions de responsabilité ont la plus haute importance”.

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