Les saules ⇜ Mathilde Beaussault

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Peu de choses à glaner sur Mathilde Beaussault. D’origine bretonne avec des parents agriculteurs, elle est professeure de français et fait une entrée remarquée et remarquable avec ce premier roman qu’elle installe sur les lieux de son enfance, qui a reçu plusieurs prix littéraires dont le Grand Prix de littérature policière 2025 et le Prix du jury du polar de L’Humanité. Un second sort dans quelques jours, La colline – un titre qui lui aussi sent le terroir –, que je lirai à coup sûr. Une nouvelle autrice de talent à suivre…

Marie, dix-sept ans, est la fille du pharmacien du village. Enjouée, bonne élève au lycée, jolie (trop, peut-être), elle est la seule à s’intéresser à la petite Marguerite, dix ans et tout son contraire. Marie, la star du village, reluquée et désirée par tous les garçons du village, attend sa majorité avec impatience pour quitter des parents qu’elle trouve trop stricts, surtout son père.
Quant à Marguerite, renfermée, petite car “mal poussée”, sale sur elle, les cheveux jamais coiffés car délaissée, elle est également mutique et ne prononce quelques mots, selon ses parents, que pour dire des “vérités”, quand elle peut les dire. Beaucoup la considèrent comme l’idiote du village et les élèves de l’école en ont fait leur souffre-douleur. Toujours seule ou en compagnie de Victor son petit voisin handicapé, malmené lui par sa mère, elle s’échappe de la maison pour aller traîner du côté de la rivière et sa coulée. Quand elle n’essaie pas de rencontrer, Marie qu’elle ne voit plus tous les jours dans le bus de l’école depuis qu’elle est au lycée.
Jusqu’au jour où le comportement de celle-ci change du tout au tout : elle devient délurée, insolente, en rébellion constante contre ses parents ; et commence à sécher les cours, à sortir sans autorisation pour ne rentrer que la nuit bien avancée.
Elle a fait une mauvaise rencontre et va le payer cher. Car c’est bien elle que deux pêcheurs trouvent un matin à la “coulée”, le bord de la rivière où les grands saules pleurent au rythme du vent, cachant son corps de la vue des riverains. Mais pas de Marguerite, dont la coulée est le refuge, qui a été témoin mais n’ose dénoncer le coupable. Des marques sur son coup disent clairement qu’elle a été étranglée.

Cette mort anéantit les parents et met le village en ébullition. L’enquête est menée par André, le capitaine de gendarmerie du village, bientôt rejoint par Arlette, officier de police judiciaire. Lui, pourtant taciturne de nature, se montre ici dans l’empathie car il n’a jamais connu ce genre de crime ; elle est d’une froideur glaciale et fermée à toute émotion. Une enquête difficile dans un village où tout le monde connaît tout le monde depuis toujours. Les suspects potentiels (tous les habitants peu ou prou) se succèdent à la gendarmerie pour y être longuement interrogés. Sans résultat. Et l’enquête piétine, les journalistes ne savent plus quoi en écrire, les ragots s’épuisent.

Quand la vérité est enfin découverte, l’histoire est loin d’être terminée. Je vous laisse découvrir le “vrai” dénouement avec le rebondissement final qui souligne la construction maîtrisée de l’ensemble.

Comme dans bien des romans noirs qui se déroulent en milieu rural, la plume est aux antipodes des faits relatés. Et plus l’histoire est noire, plus la plume est limpide comme c’est le cas ici avec des descriptions poétiques d’une nature évaporée, des dialogues de taiseux et une intrigue très sombre. Les rares paroles de Marguerite nous laissent souvent perplexes. Les interrogatoires (en caractères italiques) sont menés d’une manière originale : nous n’avons que les réponses aux questions… que nous devinons très facilement, ce qui aiguise notre attention s’il en était besoin. Cette belle écriture mérite à elle seule de se plonger dans l’histoire.

Un regard sur le livre. Un premier roman… A peine croyable encore une fois tant l’écriture est aboutie et l’histoire palpitante. Les femmes, fortes et fragiles à la fois, dominent la situation. Marie qui, en cherchant la liberté à tout prix, rencontre la mort, Marie qui sourit, parle à Marguerite et la prend en pitié, Marie qui fait tourner les têtes de tous les garçons et tient la dragée haute à ses parents, Marie qui nous semble bien vivante même après sa mort, portée par les souvenirs de Marguerite et le désespoir mêlé de colère de sa mère.
Et Marguerite, petite fille d’une grande sensibilité, délaissée par des parents trop occupés par les tâches de la ferme, à laquelle il ne manque que… la parole. Et la confiance en soi. C’est à coup sûr le personnage le plus bouleversant de l’histoire, d’autant qu’elle est présente dans presque toutes les pages.
Les mères de ces deux filles : Elisabeth, mère aimante devenue haineuse à la mort de sa fille et Chantale, celle de Marguerite qui a vécu un drame d’enfance et, maladroite, ne sait comment manifester son amour à Marguerite, qui meurt d’envie de l’entendre…

Les personnages féminins secondaires jouent un rôle moins important mais nécessaire à l’avancée l’histoire : hormis l’enquêtrice Arlette, la femme de ménage des pharmaciens, Paulette, la soeur de Chantale, la “tata” de Marguerite, Jeanine, elle aussi poursuivie par un passé violent, il en reste une qui sort du lot : Mimi, la propriétaire de Chez Mimi, le bar-boîte de nuit du village, qui a la tête sur les épaules et porte un regard juste et bienveillant sur tout le monde tout en se faisant respecter par les hommes qui boivent et parlent (souvent trop) chez elle.
Avec toutes ces femmes aussi positives qu’il est possible de l’être dans des conditions de vie difficiles entre travail et misère, les hommes n’ont pas le beau rôle, même quand ils ne sont pas foncièrement mauvais. Les paysans sont taiseux de nature et de par leurs obligations laborieuses qui les confinent tous à l’air libre mais en vase clos, les rendant inaccessibles. L’autrice connaît bien l’ambiance du monde rural et social dans les petits villages en proie aux ragots de tout poil, aux rivalités sociales et familiales (qui n’a pas évolué autant que l’on peut croire) et dont les commerces s’éteignent peu à peu. Elle dit  s’être inspirée pour son histoire de ce monde “des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l’humanité.”

Je dirai pour finir que Les saules est un roman qui se lit avec un mélange de plaisir et de tristesse. De colère aussi pour ce que les femmes subissent et d’émotion pure pour la petite Marguerite. J’attends déjà le second opus de Mathilde Beaussault et vous recommande celui-ci. Il vaut le détour. 

DE BEAUX MOTS POUR DÉCRIRE LES MAUX ET LEUR LAIDEUR

Ici la nature est belle et sereine.
“Le soleil indolent s’écrase tout à fait, à l’horizon. Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol”.
La mort d’un enfant pour le cœur d’une mère :
“Élisabeth abandonne son épaule contre le mur du couloir. Elle chavire et prend appui sur ce qu’elle trouve de solide. Elle marche de droite et de gauche comme un insecte mort que le vent balaie. Elle cherche un endroit pour se replier. Un animal saigné à blanc ne gagne-t-il pas un coin du monde à l’abri des regards voyeurs ? Elle s’enferme dans la salle de bains”.
Puis vient la culpabilité :
“Elle avait tout ce dont pouvait espérer une fille de son âge. C’est ce que je pense, ce que je pensais. Mais nous n’avons pas su lui donner l’essentiel. Je ne sais pas ce que nous avons raté”. 
Quand la jeunesse est punie :
“Parce qu’elle incarnait ce que bon nombre de gens détestent ici. Un besoin de liberté farouche exprimé de manière maladive. Alors, finalement, comme la pute finit le corps balancé dans une benne à ordure près d’une gare, on s’est débarrassé de Marie, la gêneuse, la noiraude, la bourgeoise qui ne mesure même pas la chance qu’elle a de péter dans la soie”.

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