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SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Le sang des collines ⇜ Scott Preston

Le sang des collines ⇜ Scott Preston - Scott Preston Albin Michel - BouQuivore.fr

L’auteur. Peu de chose sur le Net concernant ce jeune primo-romancier. Je me contenterai donc de copier la jaquette de son livre.
“Scott Preston est originaire de Windermere, au nord-ouest de l’Angleterre. Il a étudié la philosophie à l’université de Sheffield avant de travailler comme rédacteur publicitaire. Il est diplômé du programme d’écriture créative de l’université de Manchester et titulaire d’un doctorat au King’s College de Londres. Le sang des collines, son premier roman, a été unanimement salué par la presse anglophone”.
M’est avis qu’il le sera également en France et dans bien d’autres pays.


Nous sommes au tout début du XXIè siècle, au Nord-Ouest de l’Angleterre, dans le comté de Cumbrie, région de montagnes aux nombreux pâturages limitrophe avec l’Ecosse, qui vit essentiellement de l’élevage des ovins et du tourisme pour ses paysages.
Pour ce premier roman, Scott Preston s’est inspiré d’une région qu’il connaît bien, la sienne.

L’histoire commence brutalement en 2001 alors que la fièvre aphteuse, véritable calamité qui touche tous les mammifères à sabots fendus, sévit dans toute l’Europe et n’a pas épargné la ferme du père de Steve Elliman, personnage principal et narrateur. La maladie est très contagieuse, les deux cents moutons ont été abattus illico. Un travail-destruction de titan doublé d’une tragédie familiale car dans cette région on est éleveur de moutons et berger de père en fils, et l’on en (sur)vit.
Steve, qui avait quitté la région pour conduire des poids lourds, retourne chez son père, affaibli par l’âge et le labeur, afin de l’aider dans cette tâche ingrate et traumatisante.

Après le désastre de l’abattage relaté d’une manière dantesque, après les cuites qui l’ont suivi – des cuites longues, excessives qui exigent plusieurs jours de récupération –, Steve est contraint d’aider à la ferme voisine, d’un autre calibre (un millier de bêtes), la seule de la région à n’avoir pas encore été “nettoyée”, dont le propriétaire, William Herne, est un homme tout en contradictions : craint et apprécié, outrancier et maniéré, à qui il ne faut pas faire de crasses sans craindre les représailles, un homme très mal entouré.
Un homme surtout marié avec Helen, que Steve a fréquentée pendant leur jeunesse. Cette situation engendre une rivalité masculine, des rancœurs et des sentiments avoués ou inavoués de part et d’autre.
Inutile de prendre des paris, rien, absolument rien ne se déroule comme nous pourrions le penser. La gravité de la situation, sa soudaineté exacerbe les tensions, déroute les raisonnements et précipite les personnages dans la tourmente. Dans une spirale infernale.

Pour son troupeau, William Herne a décidé de ne pas écouter les consignes gouvernementales et policières en “planquant” les bêtes qu’il estime saines (les plus nobles, essentiellement des béliers) sur l’un des nombreux champs de son domaine, puis en sacrifiant, assisté de ses proches et de Steve mais sans l’aide de la police, les moutons malades. 

Je vous laisse découvrir le sort des moutons, les ruses de William pour éviter leur destruction totale et les scènes dantesques là encore auxquelles cela donne lieu, propres à nous soulever le cœur. Les éleveurs-bergers aiment, soignent et bichonnent leurs bêtes, toutes leurs bêtes, et celles-ci font leur fierté. Les abattre ou les faire abattre est une tragédie.

Les galères succédant aux galères, les hommes sont dépassés. William s’acoquine avec de vrais truands sans foi ni loi et entraîne Steve dans ses dérives. Steve se retrouve piégé à la ferme de William dans un engrenage infernal dont les épisodes sont de plus en plus plus violents et dangereux.
Les retournements de situation s’enchaînent à toute allure et de manière totalement inattendue. L’histoire bascule en deuxième partie – et y restera –, dans un polar rural sombre mâtiné du thriller d’aventures, avec de périlleuses et insensées cavales et des affrontements d’une violence inouïe.
Avec parfois, au coin d’une page, des embellies, rares mais belles, qui sont les lumières des ténèbres.

Et jusqu’à une fin intense et inattendue qui m’a empoigné le cœur et en fera pleurer plus d’un(e)… les dernières pages resteront gravées longtemps en moi c’est certain ; j’ai lu ce livre il y a deux mois et m’en souviens comme si je l’avais refermé hier.


Pour ce qui est du style, le roman, écrit à la première personne, comporte des réflexions personnelles du narrateur, remplies d’autodérision, de nostalgie et de bon sens, des morceaux de “bravoure” apocalyptiques et des descriptions quasiment picturales de la région, à la hauteur de la beauté rude des paysages et des caprices du climat. Ces descriptions dénotent chez Scott Preston une grande connaissance de la faune, de la flore et de la géologie de la région, exprimée avec un vocabulaire riche et précis. Le nombre de races de moutons est hallucinant pour les néophytes, tout comme les variantes de mousses, d’herbes et de pierres… La laine, joyau des moutons, semble douce ou rugueuse, selon que les hommes la caressent, la sondent ou la nettoient. Elle a une couleur, une odeur et un toucher que nos yeux peuvent ressentir.
Les dialogues, extrêmement virils, sont en général crus et brefs, composés d’un minimum de mots : les mots de personnages taiseux de pères en fils : nécessaires mais suffisants. Menaçants, brutaux la plupart du temps.
La chronologie comporte quelques retours dans le passé qui n’entravent en rien la compréhension de l’intrigue. L’auteur maîtrise son sujet et son fil narratif de bout en bout et sur plusieurs décennies. C’est du grand art pour un premier roman.


Un regard sur le livre. La fièvre aphteuse n’est pas un sujet récurrent en littérature. Et si elle hante tous les éleveurs de bêtes à risque aujourd’hui encore et fait provisoirement la une des journaux télévisés lors des périodes de crise, elle ne court pas les pages des romans. Je n’en avais personnellement encore jamais lu qui soit totalement dédié à ce sujet.

Il y a beaucoup de choses dans ce livre. De l’émotion, de l’action à revendre avec de véritables “aventures” – des courses-poursuites et des traquenards à travers le pays –, de la violence sous forme de brutalités masculines exacerbées. L’auteur mêle avec subtilité ces périodes d’action et les réflexions du personnage principal. Des grands sentiments aussi, exprimés avec pudeur : de l’amour, de l’amitié solidaire (ou pas) ; de la rancœur personnelle et collective, de la rivalité. Et un suspense tendu et stressant jusqu’à la dernière page. 

Mais il y a surtout du désespoir. Celui du paysan qui voit son monde s’écrouler avec l’abattage de son cheptel. Car une ferme sacrifiée c’est une vie gâchée, au moins ; et les petits éleveurs, les bergers n’ont nul besoin d’une telle calamité pour ternir un destin déjà bien sombre au quotidien avec les administratives et les difficultés

continuellement rencontrées.
Le monde de l’élevage est à la peine, il n’est guère plus épargné que celui des agriculteurs cultivateurs, car les animaux sont du vivant qui passe de vie à trépas en instantané sur des décisions gouvernementales parfois trop rapides ou arbitraires.

Sur les spécificités de l’élevage des ovins, ses joies et ses contraintes, j’ai appris bien des choses. La période de l’agnelage, le caractère des moutons, la tonte selon les races, le parage des sabots, la taille des onglons et des cornes, l’alimentation au fil des saisons et du climat, l’hivernage et les pâturages… Sur les traitements à l’arsenic qu’on leur faisait subir pour les “soigner” et dont “profitaient” aussi leurs propriétaires.
Des informations bien utiles pour comprendre l’importance extrême des conditions climatiques et géologiques et, bien sûr et avant tout, des épidémies pour les éleveurs, les bergers et leurs bêtes.

Autre grande qualité de ce premier roman : en dépit de l’urgence absolue de leur situation, Scott Preston a ciselé la psychologie de ses personnages avec un scalpel bien acéré. Ce sont des bouseux, des glaiseux, des taiseux aussi troubles que le ciel qui les entoure et la terre sur laquelle ils glissent, mais l’auteur en a fait des héros ou des anti-héros. Avec leurs relations violentes et/ou complices, ils sont amis solidaires et ennemis rivaux (dans le passé et le présent pour Steve et William) ou carrément adversaires à vie.
Les relations père-fils sont conflictuelles ; tous deux sont des taiseux, ce qui ne simplifie pas les choses. Ils ne se comprennent pas et ne font guère d’efforts l’un comme l’autre. Le héros de l’histoire, Steve, est un anti-héros et il se revendique comme tel dans ses propos. Conditionné et dépassé par une situation professionnelle très rude et les circonstances particulièrement difficiles qu’a engendrées l’épidémie, ainsi que la violence tous azimuts qui en découle, il gère son existence au jour le jour et dans l’urgence, la subissant plus qu’il ne la vit.
Pourtant ses réflexions justes, remplies d’un humour noir et nostalgique, nous montrent un homme tout autre : un homme qui pense plus qu’il ne parle certes mais qui tente de comprendre les choses en les approfondissant, et qui se remet sans cesse en question. Un homme solitaire qui aime et est aimé dans un monde où la place pour les sentiments est réduite à presque rien. Un homme qui nous est sympathique, auquel on s’attache et que l’on suit avec émotion dans sa fuite éperdue contre l’adversité. 

Nous sommes dans une histoire d’hommes. Et tous ou presque abusent de leur masculinité. La seule femme, Helen, n’est pourtant pas effacée, mais elle aime son mari William envers et contre tout et le protège presque autant que leur fils Danny (seize ans, en pleine déroute) ; l’adversité de la situation et son manque d’issue positive la rendent elle aussi complice malgré elle de certaines des actions de William. Son portrait est assez contradictoire : elle possède sa propre boutique de bimbeloteries et de vêtements au village, ce qui nous la montre plutôt forte et autonome, mais elle est soumise à son mari, l’aide à la ferme, s’occupe des questions administratives et… tolère ce qu’il fait, tout ce qu’il fait. 

Quant aux personnages secondaires, malgré leur grande importance dans l’intrigue ils ne valent pas la peine qu’on en parle. Ce sont de vrais malfrats alcooliques et violents obsédés par l’argent et que rien ni personne ne rebute.

Je dirai pour finir que Le sang des collines est un premier roman unique, intense, pas facile à oublier une fois refermé. Son sujet original, son écriture calquée sur le contexte environnemental, sa cadence infernale et l’inéluctabilité qui s’en dégage, les conditions de vie des éleveurs et la fièvre aphteuse racontée par le menu nous retiennent dans les pages tout en espérant ne jamais connaître le dénouement de cette tragédie familiale. Un coup de cœur certain pour le lecteur qui n’en sortira pas indemne. Et l’attente impatiente du second roman de Scott Preston, qui a mis la barre bien haut avec Le sang des collines. J’en redemande et vous recommande de le choisir comme cadeau pour les fêtes qui viennent. Pour vous ou pour l’offrir, ou les deux…
Je ne remercierai jamais assez Francis Geffard et son équipe pour m’avoir fait connaître de si belles œuvres tirées de ses collections Terres d’Amérique et Les Grandes Traductions.


Enfin, pour l’anecdote : je ne suis pas une férue des quatrièmes de couverture que je trouve souvent trop bavardes ou carrément à côté de la plaque. Pourtant celle-ci m’a interpellée avant ma lecture car elle compare l’univers du roman à celui de Quentin Tarentino et de Cormac McCarthy. A juste raison pour moi, à ceci près que j’ajouterai à ces deux noms celui des frères Cohen pour l’aspect western moderne car l’ensemble du livre est cinématographique à souhait.

Et, pas pour l’anecdote malheureusement, la résonance du roman dans l’actualité d’aujourd’hui avec l’épidémie de dermatose qui frappeles bovins, avec les mêmes effets pour les éleveurs et les mêmes recommandations gouvernementales : abattre, abattre, abattre les troupeaux sans attendre les résultats d’une vaccination qui a tardé à être décidée, donc à commencer.

EN VOICI QUELQUES EXTRAITS :

La fièvre aphteuse par :
“Seuls les gens aussi vieux que mon père se rappelaient ce que c’était. (…) Il y avait des tas de photos de bêtes aux gencives infectées pour nous montrer à quoi il fallait qu’on soit attentifs. Les moutons qui devenaient paresseux, qui maigrissaient. Affalés sur leur propre carcasse comme dans un nid. Les pattes immobiles, la tête et les yeux pareils. Les pieds criblés d’ampoules, tout blancs, rongés par la pourriture. Des bubons plein la bouche, sur les gencives ou la langue. Brûlants et purulents. Des agneaux morts-nés comme s’ils étaient plus futés que les autres”.

Un sacrifice, pour ceux qu’on brûle et ceux qui brûlent :
“On tue les bêtes pour les brûler sur des bûchers, le spectacle est terrible, la violence infinie, comme le désespoir des paysans abattant les troupeaux infectés. On a continué à brûler les carcasses pendant des jours, jusque tard dans la nuit, quand on ne voyait plus rien à part ce qu’on faisait cramer, jusqu’à ce que les perches dont on se servait pour pousser les animaux sur le bûcher soient dégueulassées au-delà de tout espoir, nos mains empestant le butane et nos corps tout entiers imprégnés d’une odeur de feu de joie. On a continué comme ça jusqu’à ce que le feu commence à s’épuiser, à l’aube du troisième matin, alors qu’on avait fini d’entasser les derniers cadavres sur ceux déjà brûlés”. 

Une des réflexions justes de Steve :
“Un homme, ça ne montre pas ses émotions, à ce qu’on dit. Ça ne pleure que devant un match de foot, ou à l’enterrement de son père, si ce dernier l’a mérité. Ça n’avoue son amour à une femme que sous le regard de Dieu. Ça n’a peur de rien, à part de la peur elle-même. Tout ça c’est de conneries”.

Une description picturale, peinte avec des mots simples :
“Quand on quitte un endroit, il a soudain l’air différent. Quand on le quitte pour de bon, je veux dire. Qu’on décide de fuir. De devenir un étranger – alors on le voit avec ces yeux-là. Le temps devient idéal et tout ce qu’on détestait devient subitement invisible. Et quand le soleil brille sur les fells, il n’y a rien de plus beau. Il faut le voir étinceler à travers les épaves de nuages, et se refléter sur ce sol qui paraissait mort : à ce moment-là, c’est des montagnes en or massif que vous avez sous les yeux”. 

La laine, joyau vivant et enjeu des moutons :
« J’ai tendu les mains et j’ai senti quelque chose, quelque chose de doux, plus doux encore que la mousse, et sa forme s’est précisée sous mes doigts. C’était un monticule. Un monticule de laine. Aussi grand que moi et s’étalant sur le sol de tous les côtés, déployé en un large tapis dont je ne voyais pas la fin. Une chaleur en émanait, comme un lit dans lequel on vient de dormir, et ce monticule bougeait à mon contact, et j’ai continué à tâtonner jusqu’au moment où mes deux mains se sont retrouvées agrippées à la tête d’un bélier, et j’ai senti les écailles tranchantes de deux cornes, longues comme mes bras ».
Et la description continue, continue, continue dans un dernier passage beau et triste à pleurer. Une merveille.

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