La Correspondante ⇜ Virginia Evans

La Correspondante ⇜ Virginia Evans - Virginia Evans - BouQuivore.fr
© Austin Jaffe.
Source : Editions de la Table Ronde.

Virginia Evans n’était pas connue en France avant la sortie de ce premier roman. Je me contenterai de copier ce que j’ai trouvé sur le site de son éditeur français, Les Editions de la Table Ronde :
“Virginia Evans a grandi sur la côte Est des États-Unis. Elle est diplômée de la James Madison University et du Trinity College de Dublin. Elle vit à Winston Salem, en Caroline du Nord, avec son mari et ses deux enfants.Depuis sa parution aux États-Unis en avril 2025, La Correspondante a figuré en première sélection du Center for Fiction First Novel Prize, a fait partie des lectures conseillées par PBS News, BBC Radio 2 et LibraryReads, et s’est classé neuvième des meilleures ventes en librairies indépendantes. Il a été traduit en treize langues”.
Pas si mal pour un premier roman, non ?

En 2012, Sybil Van Antwerp (je me contenterai de l’appeler Sybil) a passé de peu la septantaine. Elle habite une jolie maison dans un petit village du Maryland, un des États les plus riches des Etats-Unis. Socialement, elle est dans une belle aisance financière, après une longue carrière dans le droit en tant que greffière d’un juge renommé. Sa famille et ses amis sont éparpillés dans le monde et elle ne voyage guère pour les voir.
Lorsqu’elle entame l’histoire de la fin de sa vie en envoyant non pas sa première lettre, mais celle qui est le premier chapitre, à son frère Félix, elle ajoute en bref post-scriptum la mention d’un “petit accident” de voiture la veille au soir, un simple “désagrément”. Et une élision de taille. La vérité : elle vient d’apprendre de son ophtalmologue qu’elle est atteinte d’une maladie rare des yeux qui augure une cécité certaine dans un laps de temps assez court mais guère précis : entre un an et dix ans, des périodes alternant la vue et la cécité d’un seul œil ou des deux. Une vraie saleté, un couperet au-dessus de sa tête qui l’a décidée à “publier ses mémoires” en quelque sorte. 

Sybil passe le plus clair de son temps à lire et à écrire ; la perte de sa vue signera celle de sa vie. Elle écrit à tout le monde : sa famille (frère, enfants, belle-soeur), ses ami(e)s, jeunes ou âgés, ses anciens collaborateurs, son voisin, son club de jardinage, les gens qu’elle rencontre, ceux avec qui elle est en affaire… Et surtout, elle écrit aux autrices et aux auteurs dont elle a lu les livres, même si elle ne les a pas spécialement aimés. Certaines et certains sont devenus des amis et correspondent avec elle depuis des décennies, comme Joan Didion, Ann Patchett et Kazuo Ishiguro et tant d’autres, qu’elle invite souvent à lui rendre visite.
Deux exceptions dans ses correspondants : des courriers anonymes signés simplement « DM », qui introduisent un suspense durable dans l’histoire. Et un destinataire dont on devine rapidement l’identité, qui ne répond pas aux lettres qu’elle lui écrit sans les lui envoyer. Ce personnage est au centre de sa vie et elle lui relate des “secrets” qu’elle tait à ses autres destinataires, notamment sur l’état de ses yeux.

En réalité, elle le dit elle-même : “La correspondance constitue sa façon de vivre”. C’est toute sa vie, actuelle et passée, qui défile dans son courrier. Elle répond à un ami détracteur du courrier écrit, qu’il trouve désuet :
“N’y a-t-il pas là quelque chose de merveilleux, dans l’idée que l’histoire d’une vie puisse être préservée, d’une certaine façon, que la lettre que je suis en train d’écrire puisse un jour représenter quelque chose, même d’infime, aux yeux de quelqu’un ?”.
Et un peu plus loin : 
 “L’ÉCRIT, Mr. Watts. Le mot écrit noir sur blanc. Ce sont les lettres. Les livres. La loi. Tout ça va ensemble. J’en ai conscience depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, et j’envoie des lettres ici et là depuis que je sais former une phrase du bout de ma plume (soit l’âge de neuf ans)”.

… “Le plus souvent, quand j’en écrivais une, j’en recevais une en retour. Cela surprend, mais j’ai découvert que la plupart des gens répondent.”

Une petite dizaine d’années plus tard – hormis quelques lettres de jeunesse ressorties pour la compréhension de l’histoire, les dates des lettres sont chronologiques et nous facilitent le suivi du récit –, la dernière lettre de Théodore annonce sobrement le décès de Sybil à ses proches. Un dénouement auquel nous ne pouvions que nous attendre. Mais qui nous cueille au bord de l’émotion avec les lettres qui précèdent la fin et surtout celle, trouvée post mortem, qui termine le livre.

Un regard sur le livre. Un premier roman épistolaire, c’est une double gageure. Celle du contenu et celle de la forme. Virginia Evans a gagné sur les deux tableaux. La Correspondante est l’histoire des dix dernières années de la correspondante, entièrement sous forme de lettres manuscrites ou de mails. Rien d’autre. A une époque où le courrier postal est en train de péricliter et de laisser la place au numérique, dans ce roman, même les rares coups de téléphone sont décrits par courrier. Et chaque lettre envoyée ou reçue constitue un chapitre du livre. A la différence du roman choral dans lequel chaque personnage s’exprime dans une ou des parties qui lui sont consacrées, dans le roman épistolaire, chaque correspondant est forcément fictif et l’autrice ou l’auteur s’adresse toujours à ses lecteurs. Une difficulté supplémentaire, peut-être…

Côté personnages, Sybil porte l’histoire à elle seule. Orpheline, elle a été adoptée à quatorze mois par les Stone, des parents adoptifs riches et aimants qui ont également adopté Félix, son frère bien-aimé. Issue de la classe moyenne conservatrice américaine avec un père banquier, elle a servi la justice de son pays comme greffière, un milieu (et un métier) où l’on ne se fait pas que des amis… Une personne rancunière lui écrit :

”Ce que vous appelez justice, c’est un tank de l’armée qui écrase tout sur son passage et qui ne laisse que la destruction derrière lui”.
Elle vit en solitaire mais sa correspondance est si active qu’elle a toujours quelqu’un à qui répondre et s’en trouve même souvent débordée. Elle différencie bien l’écriture et son métier :
“Être greffière était mon métier ; la somme de mes lettres est ce que je suis”.

Dire qu’elle a son franc-parler ou qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche tient de l’euphémisme. Elle est de celles qui n’ont peur de rien et n’hésitent pas à vider leur sac lorsqu’elles le trouvent un peu trop lourd. Elle en a conscience et nous dit avoir été “souvent punie pour mon insolence et mon impolitesse”. 
Je l’ai trouvée au départ dure, froide, pleine d’a priori, de suffisance, et vide d’empathie. Égoïste aussi, ramenant à elle les problèmes des autres. J’en veux pour preuve le passage dans lequel elle raconte comment elle a écrasé le chat de son voisin (et ami), et surtout sa réaction immédiate, qui m’a interloquée, amoureuse des chats que je suis.
En bref, tout sauf sympathique. Se cachant derrière ses feuilles de papier remplis de méchancetés et d’ironie mordante. C’est ce que lui reproche sa fille Fiona avec laquelle les rapports sont pour le moins tendus et qui lui écrit ces dures paroles : “Je ne te comprends pas. Je ne t’ai jamais comprise”.

Jusqu’à ce qu’une lettre de son ex-mari me fasse changer d’avis et comprendre que ce que je prenais pour de la dureté était une certaine force mentale et, plus tard encore, un masque derrière lequel se cachaient bien des failles. Un choc émotionnel intime gravissime l’a laissée KO debout pour le restant de ses jours. Son ex-mari lui dit :
“Solide comme un roc. Intelligente. C’est ton intelligence que j’ai aimée avant tout, cette lueur vive dans tes yeux, cet air que tu avais quand je t’ai rencontrée – comme si tu étais prête, quoi qu’il puisse advenir, tu étais prête. À tes côtés je me sentais invincible. Tu dis ce que tu penses. Les choses les plus dures ne te font pas peur comme à moi”.
Et qu’elle en arrive à faire son auto-critique et à demander pardon à de nombreux correspondants, se faisant parfois même des amis de ses ennemis :
“J’ai fait des erreurs, pris des décisions qui ont eu des conséquences durables sur la vie d’inconnus.”
Altruiste avec ses amis chers, elle s’occupera pendant longtemps du fils surdoué et détesté, psychologiquement fragile, comme si c’était le sien : Harry, qui lui écrit chaque mois depuis son enfance et à qui elle dit des petits secrets. 

Outre le suspense et l’importance du courrier postal – sujet principal du roman – Virginia Evans aborde plusieurs sujets fort intéressants. Entre autres et au hasard, la perte d’un enfant, les tests ADN utilisés pour la recherche d’une identité ou… d’une famille, les maladies rares et moins rares (le cancer), le monde de la justice, en particulier des juges.

Et Sybil a tout gagné pour moi par le choix de ses lectures – dont j’ai lu certaines et envie de lire d’autres – et le regard juste qu’elle porte sur elles… Les mots, toujours les mots. Ils sont à l’honneur dans ce roman étonnamment moderne malgré la nostalgie qui s’en dégage et qui se dévore très, très vite. Pour un premier roman, la barre est haute…

Et enfin, cela mérite d’être souligné, l’objet-livre est magnifique. Avec un couverture comportant du relief et un rabat imitant celui d’une enveloppe. Aussi beau que son contenu. L’éditeur a choyé l’autrice et son œuvre.

J’ai lu La Correspondante sur recommandation de Miléna et je l’en remercie. Voici sa vidéo, n’hésitez pas à vous abonner à sa chaine. La Correspondante est à la minute 6:53 mais la vidéo vaut d’être vue tout entière.
Attention ! Vous risquez bien de venir accro car les livres qu’elle propose sont le plus souvent à lire…

JUSTEMENT, DES MOTS, EN VOICI QUELQUES-UNS…

Sur le courrier manuscrit, encore :
“Avec Internet les gens écrivent plutôt des e-mails (c’est plus rapide, plus simple, moins exigeant que de devoir rassembler le nécessaire, le stylo, le moment pour s’asseoir à son bureau, le timbre, etc.), et on a parfois plus de mal à trouver une adresse, quoiqu’en général, si on essaye vraiment, on y arrive. Et il faut essayer. Un e-mail ne saurait remplacer une lettre manuscrite”. 

(…) J’écris lentement. Une lettre peut me prendre une heure ou plus. Je réfléchis à chaque phrase. Il ne faut pas se précipiter. Autrement, on écrit des choses qu’on ne pensait pas et l’on s’épuise. Il faut être patient pour formuler exactement ce que l’on pense, pour trouver le bon mot.

(…) Je pense que l’on doit se montrer pointilleux en matière de communication. Souvenez-vous : les mots, surtout écrits, sont immortels”. 

(…) “L’écriture est toute ma vie, je suppose. La correspondance.”

Sur le monde de la justice et les juges :
“Les gens s’attendent à ce que les juges soient d’une morale exemplaire, pourtant les juges ne sont que des gens. Guy et moi avons souvent dû faire des choix cornéliens, et une fois la décision prise on croise les doigts, on prie pour que ce soit la bonne, tu vois – seulement on n’est pas Dieu, là-haut, capable de voir toute chose ! On est humain !”

La perte d’un enfant :
“Je me contenterai de dire qu’il n’existe pas plus grande souffrance. Imaginez la pire souffrance possible, et multipliez-la par mille. Dix mille. ça vous donnera une vague idée”.

(…) “Fiona, sais-tu ce qu’on ressent quand advient ce qu’on redoute le plus, ce qu’on redoute plus que tout ? Quand la terreur imaginée devient réalité ?”

(…)“Je l’ai toujours ressenti comme un cri vivant à l’intérieur de moi. Il s’est un peu adouci avec le temps, mais il ne m’a jamais quittée. Je vais et viens dans la maison, je creuse la terre dans le jardin, j’arpente les allées du supermarché ou je m’assois à mon bureau, et il y a un cri dans ma tête, comme une corne de brume qui annonce la guerre”.

La grande lucidité acquise avec l’âge :
“Ce n’est pas comme si j’avais une vingtaine d’années et la vie devant moi, pas comme si j’étais en train de faire ces choix qui deviennent les pavés d’un chemin dans lequel on s’engage. Mon chemin est fait. Difficile de s’imaginer tout déconstruire et commencer quelque chose de neuf”.

Je crois, que les lettres m’ont isolée, qu’elles ont été comme un champ de force, de même qu’exercer le droit m’a évité de traiter directement avec les êtres humains, et je ne regrette rien de tout ça, mais je me rends compte, dans mon grand âge, que j’ai besoin de me sentir proche des autres. Je veux de la proximité”.

(…)“Je le vois avec le recul. Que ne voit-on pas avec le recul ?”

Une réflexion juste et universelle :
“Quelqu’un que j’aime très fort m’a dit un jour n’existe pas d’univers parallèle ; pas de “que serait-il arrivé si…”. Comme je voudrais que ce soit le cas”.

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