Je suis Romane Monnier ⇜ Delphine de Vigan

Delphine de Vigan
Delphine de Vigan

Delphine de Vigan, romancière française née à Boulogne-Billancourt, publie son premier roman, Jours sans faim, en 2001, sous un pseudonyme. Suivront de nombreux romans qui tous ont rencontré le succès : Un soir de décembre et Les Jolis garçons en 2005, No et moi en 2008, adapté au cinéma, Les heures souterraines en 2009, Rien ne s’oppose à la nuit en 2011, qui a obtenu plusieurs prix littéraires, D’après une histoire vraie en 2017, Prix Renaudot le Goncourt des lycéens, Les loyautés en 2018, Les gratitudes en 2019 et Les enfants sont rois en 2021, librement adapté en série en 2024. Elle est également autrice de théâtre avec Les figurants (2024), scénariste et réalisatrice.

L’histoire  se déroule aujourd’hui et concerne essentiellement deux personnages, Romane et Thomas. Et un téléphone portable. Celui de Romane, identique ou presque à tous les nôtres. Ils ne se connaissent pas mais le téléphone de l’une va se retrouver (comme par un tour de passe-passe, non par hasard) dans les mains de l’autre, qui aimerait bien comprendre le pourquoi du comment.

Thomas est un Monsieur Toulemonde. A quarante-sept ans, orphelin de mère et de père à vingt ans, il n’est pas dans une très bonne passe et subit sa vie plus qu’il ne la vit, éprouvant “le syndrome du nid vide” depuis que sa fille Léo, devenue adulte, l’a “quitté” pour… vivre la sienne, tout simplement. Depuis il se sent nostalgique et vit par habitude, espérant qu’il se passe quelque chose qui sorte de la routine. Avec des relations quasi fusionnelles, ils étaient complices et faisaient beaucoup de choses ensemble sous forme de jeu, telle la création de leur “mythologie familiale” : leur vie découpée en “périodes” portant des noms plutôt drôles.

Thomas est propriétaire d’un petit Copy Center dans Paris et y travaille à son rythme personnel. Il fréquente peu de gens, sort très peu, juste une fois par mois avec son ami-frère de toujours, Nathan qui, avec son épouse Nour et leurs deux jeunes enfants, forment une famille unie et aimante auprès de laquelle il se sent “à l’abri”.
Quelques semaines après la mort de son père, il rencontre Pauline, la mère de Léo. Et c’est tout ce que je vous dirai de leur histoire.

Si nous savons pas mal de choses sur Thomas dès les premières pages et en apprenons tout au long du roman, Romane, elle, reste longtemps mystérieuse et ne se dévoile à ses yeux et aux nôtres qu’au fil des pages. Grâce à son smartphone qui, comme tous les téléphones portables, contient toute sa vie. L’intrigue et son suspense tout entiers tiennent à ce que révèle son contenu.
Tout ce que nous apprenons sur elle – sa vie entière – se fait par le biais de son téléphone, que Thomas explore. Il s’accroche au portable et à sa propriétaire pour laquelle il ressent de l’inquiétude, d’autant qu’elle a l’âge de sa fille.
Pas aussi à l’aise que les jeunes avec un smartphone – même s’il dort avec le sien – dont il ne connaît pas toutes les applications, il a du mal à trouver un angle d’approche pour mener tel un détective son “enquête” sur la jeune femme. Il continue “d’errer”, “de vagabonder” dans son téléphone et finit, avec les conseils éclairés de son ami Nathan, par y découvrir plusieurs couacs sentimentaux-amicaux susceptibles de déstabiliser une vie plutôt équilibrée, voire de provoquer un lâcher-prise. Ce qui l’inquiète davantage encore pour Romane, jeune femme surconnectée et consciente de l’être, trop sensible, qui finit par se sentir seule au milieu des autres. Thomas réalise à mesure qu’il la “découvre” qu’elle n’est finalement pas si différente de lui dans son rapport aux autres et le regard critique qu’elle porte sur l’utilisation abusive du smartphone et ses revers bientôt irréversibles. 

La dernière partie se lit à toute allure et nous mène à une fin plausible, qui nous fait oublier par sa nostalgie les quelques longueurs rencontrées peut-être dans le mitan des pages.

Pour ce qui concerne l’écriture, Delphine de Vigan est à l’aise avec tous les sujets littéraires. Son vocabulaire, ses tournures de phrase et ses dialogues, appropriés aux personnages et aux circonstances, sonnent toujours juste. L’humour (et l’autodérision chez Thomas) sont les bienvenus. Des chapitres courts avec des changements de personnages donnent à l’ensemble un rythme plutôt rythmé., malgré quelques des passages un peu lents c’est vrai, qui ne m’ont pas tant gênée car tout ce qui émane du téléphone a de l’importance. Et l’émotion passe, toujours.

Un regard sur le livre. Delphine de Vigan s’intéresse de très près aux relations et aux attitudes humaines à tous les âges, aux liens intrafamiliaux. Elle ne se contente pas de relater le mystère du téléphone portable de Romane Monnier et de la disparition possible de celle-ci ; elle aborde et développe avec lucidité des thèmes de la vie courante, dont certains lui sont chers.
Parmi eux, les sentiments forts. L’amitié a une place importante, aussi forte et fidèle sinon plus que l’amour et qui comme lui n’aime pas être trahie : celle irréductible de Thomas et Nathan and Co, celle de Romane et de ses ami(e)s. L’amour n’est pas oublié, celui qui casse et celui qui dure une vie, celui qui lie les enfants à leurs parents. La monoparentalité, le suicide, la souffrance physique latente qui devient permanente et oblige à consommer des opiacées et à considérer la vie comme une survie, sujet peu abordé en littérature ; des réflexions justes sur la mémoire ; les dégâts occasionnés par l’homme sur la planète également, sans jamais donner de leçons là encore, juste matière à réfléchir sans attendre. Romane et Léo approchent de la trentaine et n’ont jamais connu la vie sans téléphone portable, elles regrettent de ne pas avoir connue « l’avant » ; qu’en sera-t-il demain des enfants d’aujourd’hui ? C’est la question qui hante les pages.

Mais la loyauté – et son contraire, le mensonge –, chère au cœur de Delphine de Vigan qui la met en avant dans plusieurs romans, est le thème essentiel du roman, au même rang peut-être, même si moins de pages y sont consacrées, que le smartphone qui en devient le prétexte. Romane Monnier est en quête de la vérité, qu’elle recherche dans “les” vérités divergentes ou fractionnées qui sont déclarées sur un même événement. Dans les couples, dans les familles, dans les cercles d’amis… dans la vie. Foncièrement honnête, très sensible, Romane est rongée par les mensonges et les contre-vérités auxquels elle est confrontée, personnellement ou non. Elle nous dit :
Dans mon souvenir, elle disait… qu’elle avait toujours été obsédée par cette question de la vérité. Elle parlait de ces différents récits qui coexistent dans les familles, entre certains parents, et du trouble que cela engendre, pour un enfant. Qui faut-il croire quand il y a plusieurs versions ? Qui dit la vérité ? Comment le savoir ? (…) C’est quelque chose qui fait partie de moi, cette histoire de versions qui s’affrontent. Cette vérité à laquelle je n’aurai sans doute jamais accès. C’est toute mon enfance, cette histoire. (…) Il faut se construire avec ça. À partir de récits qui se contredisent, de fables qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre… Mais après tout, c’est peut-être le cas de tout le monde, non ? C’est peut-être comme ça dans toutes les familles… Mais alors, qu’est-ce que ça veut dire, que la vérité n’existe pas ?”

Ce sujet a une grande importance dans l’histoire. Il donne lieu à de fréquents questionnements et des remises en question chez les deux personnages, qui ne sont finalement pas si différents l’un de l’autre dans leur approche de la vie ; la manière dont il est relaté ne peut que nous rappeler des souvenirs vécus ou rapportés dans nos familles, qui font souvent partie des secrets, des non-dits voire des mensonges qui courent parfois sur plusieurs générations, amplifiés, “allégés”, déformés, par le temps.

Delphine de Vigan a toujours eu un regard lucide et bienveillant sur le monde qui l’entoure. Elle s’intéresse de près aux petites gens, à ce que l’on peut prendre pour des “petits riens”, qui souvent sont des “grands touts” et nous empoisonnent la vie. Elle pointe du doigt les petits ou les grands travers des personnes et les faits de société marquants ; sans méchanceté aucune, sans faire de morale ou donner de leçons, toujours de manière juste et délicate. Et utile car inquiète. Chacun de ses romans est une source d’émotion pour nous, portée par un ou plusieurs personnages en situation délicate. C’est le cas encore dans ce dernier opus que je vous recommande chaudement. Vous regarderez peut-être votre téléphone portable avec d’autres yeux.

DES RÉFLEXIONS QUI DONNENT À RÉFLÉCHIR SÉRIEUSEMENT
(Sommes-nous tous addicts à notre téléphone ? Et si oui, à quel point ?)

Les retrouvailles avec un téléphone au bout de… vingt-quatre heures !
“La joie qu’il ressent en retrouvant l’appareil le surprend lui-même. D’une seconde à l’autre, il respire mieux, il se sent enfin relié à l’extérieur, il n’est plus seul, il envisage l’avenir avec sérénité. Le voilà heureux et soulagé comme il ne l’a pas été depuis longtemps.On lui aurait rétabli d’électricité et l’eau courante, sa joie n’aurait pas été beaucoup plus grande. Il songe un instant à cette aliénation insensée qui s’est insinuée dans sa vie comme dans celle de la plupart des gens qu’il connaît, il suffit de regarder autour de soi, ces dizaines de visages penchés sur leurs écrans, dans le métro, dans la rue, qui ne se regardent plus, ne regardent plus le ciel, ne regardent plus leurs enfants, mais continuent d’avancer ainsi, tête baissée, aveugles au monde auquel ils se croient reliés.”

Un téléphone qui est devenu tout sauf… un téléphone (et la liste ne fera que s’allonger) :
“Son téléphone fait désormais office de montre, de minuteur, d’agenda, de calculatrice, d’appareil photo, de bulletin météo, de carnet de notes, de carte bleue, de ticket de bus, de docteur de musique et de podcasts radiophoniques…”.

Un sacré téléphone ou un téléphone sacré ? Romane, vingt-neuf ans, nous dit :
“Dans le métro, tous ces visages penchés sur leur téléphone. Leurs écrans caressés de droite à gauche ou de haut en bas. La succession infinie des images : danses, guerres, maquillage, témoignages, enfants tués, amputés et shampoing sponsorisé.
Leurs conversations silencieuses, menées du bout des doigts, ou bruyantes, dans l’illusoire intimité des casques et des écouteurs. Il paraît qu’avant, les gens lisaient des livres ou s’observaient. Je ne m’en souviens pas. Parfois je fixe quelqu’un, longtemps, juste pour croiser un regard”.

Et un peu plus loin, une vérité numériquement essorée :
“Bientôt, nous ne rirons plus. Nous serons ensevelis sous un torrent d’images, d’histoires, d’informations, parmi lesquelles nous ne saurons plus distinguer la vérité du mensonge. Bientôt nous ne serons plus capables de savoir si une voix est humaine, si une photo est intacte ou modifiée, si l’image d’une vidéo est réelle ou a été générée à partir de rien. Nous ne saurons plus reconnaître la mystification et encore moins la prouver. N’importe qui pourra dire ou brandir n’importe quoi, et nous n’aurons plus aucun moyen de vérifier.
Nous ne saurons plus détecter le mensonge car il ne laissera plus de traces. Chacun campera sur son pré carré, s’enfermera dans son bunker, armé de ses preuves dont nul ne pourra vérifier la véracité”.

Puis, même dans l’esprit de Thomas, proche de la cinquantaine :
“Il pense à ces documents sur disquette qu’il n’a pas pu ouvrir, parce que le système actuel de son ordinateur ne reconnaît pas le lecteur externe qu’il a pourtant veillé à conserver, et à tous les CD-ROM qui seront bientôt muets. Il pense à cette obsolescence qui menace tout ce qu’il croit avoir préservé, faute d’en faire migrer les contenus vers d’autres supports, afin qu’ils restent accessibles.
Il pense aux jeunes générations dont la vie entière se joue en format numérique, à la faible valeur qu’elles semblent accorder elle-mêmes à ces échanges sans matière, qui s’envolent et s’évaporent.
Il pense à la difficulté d’archiver ce qui témoignera de l’époque, d’un mode de vie. Il pense à l’information noyée, rendue invisible, dans la masse des données, et à celle qui ne s’efface pas. il pense à ces millions de smartphones et aux traces qui laisseront en ce monde point une empreinte multiple, pléthorique, à la fois tenace et volatile.”


“Le syndrome du nid vide” :
“S’il l’écoutait, il l’appellerait volontiers tous les jours, ne serait-ce que cinq minutes, pour avoir quelques nouvelles, mais il se raisonne. Il évite de se manifester trop souvent et, pour patienter, note sur des post-il les choses qu’il aimerait lui raconter : scoops sur la vie de l’immeuble, anecdotes à propos du magasin, considérations ou interrogations personnelles concernant l’époque ou la société. Léo, de son côté, privilégie les textos. Comme la plupart des jeunes de sa génération, la conversation téléphonique lui semble superflue, voire intrusive. Le plus souvent, elle se contente de lui envoyer des signes d’affection sous forme de messages brefs, ponctués d’émoticônes, ou de gifs tirés, des grands classiques du cinéma”.

Une réponse

  1. Une chronique qui donne vraiment envie de se plonger dans ce nouveau Vigan ! Le sujet du smartphone comme prolongement de soi est fascinant et terrifiant à la fois. Comme le souligne Cathy, cette idée de découvrir la vie intime de Romane à travers ses données numériques est une excellente trouvaille narrative pour questionner notre propre aliénation. Un roman qui semble nécessaire pour nous forcer à relever la tête de nos écrans.

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