Darwyne ⇜ Colin Niel

Darwyne ⇜ Colin Niel - Colin Niel Image Wikipedia - BouQuivore.fr

Colin Niel a Ă©tudiĂ© intensĂ©ment la biologie de l’évolution et l’Ă©cologie. AprĂšs avoir Ă©tĂ© diplĂŽmĂ©, il a travaillĂ© douze ans dans le domaine de la prĂ©servation de la biodiversitĂ©, avant de vivre plusieurs annĂ©es en Guyane française, travaillant comme chef de mission pour l’élaboration du parc amazonien de Guyane, et plus tard en Guadeloupe. Cette connaissance approfondie des anciennes colonies françaises lui permet de se consacrer exclusivement Ă  l’écriture de romans s’y dĂ©roulant. Il commence par une quadrilogie policiĂšre qui se verra attribuer de nombreux prix littĂ©raires, mettant en scĂšne le mĂȘme Capitaine, AndrĂ© Anato. Un homme que nous apprenons Ă  connaĂźtre et Ă  aimer dĂšs le premier â€œĂ©pisode”, Les hamacs de carton. Suivront Ce qui reste en forĂȘt, Obia et Sur le ciel effondrĂ©.Il Ă©crit ensuite des romans de littĂ©rature gĂ©nĂ©rale : Seules les bĂȘtes (2017), lui aussi multiprimĂ© et adaptĂ© au cinĂ©ma en 2019 et Entre monstres, vif plaidoyer contre la chasse payante aux animaux sauvages.

Darwyne signe le retour de Colin Niel en Guyane. Il prĂ©cĂšde Wallace, sorti en dĂ©cembre de l’annĂ©e derniĂšre, qui en est la suite une dizaine d’annĂ©es plus tard.

L’histoire de Darwyne, le personnage et le roman, est impossible Ă  rĂ©sumer, encore moins peut-ĂȘtre Ă  chroniquer tant elle est foisonnante et mystĂ©rieuse. Alors, pour une fois, je vais peut-ĂȘtre “faire court”.
Elle commence par une messe qui nous donne une petite idée des personnages principaux.
Yolanda (appelĂ©e par Darwyne “la mĂšre” de bout en bout, ce qui nous surprend un peu au vu de l’amour inconditionnel qu’il lui porte), croit avec ferveur en un Dieu bienfaisant qu’elle vĂ©nĂšre, louange et l’implore. C’est une femme courageuse qui n’a jamais baissĂ© la tĂȘte face Ă  l’adversitĂ©. Elle s’en sort en faisant des “petits boulots” variĂ©s et fatigants.
Darwyne, mal Ă  l’aise dans ses habits du dimanche, “se tortille sur son banc de bois” en pensant Ă  mille autres choses que JĂ©sus-Christ. C’est un enfant taiseux, secret, observateur, solitaire. Éperdu d’amour pour sa mĂšre et la forĂȘt. DĂ©testant ses “beaux-pĂšres”, Ă  qui il donne des numĂ©ros. Physiquement, il souffre d’un handicap moteur, une malformation des membres infĂ©rieurs ; il marche mal Ă  cause de ses pieds qui, malgrĂ© les nombreuses interventions chirurgicales subies dans sa petite enfance, sont restĂ©s tordus vers l’intĂ©rieur. Et, justement, ce dimanche, arrive Jhonston, le beau-pĂšre numĂ©ro huit, une vĂ©ritable force de la nature.  

Un autre personnage fait son entrĂ©e quelques pages plus loin, presque aussi important que les deux premiers : Mathurine. La quarantaine toute jeune, elle est en mal d’enfant depuis longtemps. Elle occupe un poste d’Ă©ducatrice Ă  la Protection de l’Enfance, un travail qui lui tient Ă  cƓur et qu’elle exerce avec sĂ©rieux, consciente des conditions de vie prĂ©caires des familles, surtout des enfants dans les bidonvilles. PassionnĂ©e par la faune et la flore de la forĂȘt amazonienne, elle y passe, seule, une grande partie de son temps libre. Elle est d’une empathie profonde, notamment pour les enfants qu’elle suit, Darwyne en particulier, qui la fascine.
Quand commence l’histoire, elle est chargĂ©e de faire une Ă©valuation sur celui-ci. Elle doit clore (ou pas) le dossier qu’une prĂ©dĂ©cessrice avait laissĂ© ouvert un an auparavant aprĂšs un signalement pour danger familial. 

Enfin, dernier personnage (le plus ?) important : la forĂȘt elle-mĂȘme. Immense et tentaculaire, c’est elle qui fait la pluie et le beau temps dans le bidonville et partout ailleurs. Elle vit, palpite, pousse et repousse Ă  grande vitesse, envahissant tout ce qu’elle touche et cĂŽtoie, porteuse de vie et de mort. AdulĂ©e, admirĂ©e, crainte et dĂ©testĂ©e. Elle ne fait pas que servir de cadre naturel au roman, elle en dirige l’histoire au moins autant que ses personnages humains. SublimĂ©e par l’auteur, elle semble mĂȘme avoir des ressentis vis-Ă -vis des intrus, qui lui permettent de faire le choix d’en protĂ©ger certains et d’en sacrifier d’autres.
Rarement l’Amazonie aura Ă©tĂ© dĂ©crite comme ici, avec un foisonnement impressionnant de dĂ©tails et pour ce qu’elle est : une jungle. Et les Ă©vĂ©nements qui s’y dĂ©roulent relĂšvent souvent du morceau de bravoure.

L’écriture est dense, avec, sous forme de descriptions amples et prĂ©cises, des rĂ©fĂ©rences innombrables Ă  la faune et la flore qui “habitent” et constituent la forĂȘt amazonienne. J’ai eu par moments la sensation de lire un prĂ©cis de botanique et mĂȘme si je n’ai pas cherchĂ©, loin s’en faut, les photos des vĂ©gĂ©taux ou des animaux citĂ©s, j’ai appris des dizaines de rĂ©fĂ©rences en saluant la culture infinie de Colin Niel dans ce domaine. Études et professions antĂ©rieures Ă  l’écriture de romans obligent.
Le livre est Ă©crit Ă  la troisiĂšme personne, aucun personnage n’utilise le “je” narrateur. Si les dialogues sont plutĂŽt rares, les pensĂ©es, les rĂ©flexions des personnages sont longuement dĂ©peints et commentĂ©s par l’auteur. Tout comme leurs cauchemars bien souvent prĂ©monitoires. Nous ne sommes jamais perdus dans l’histoire, plutĂŽt brĂšve et dont la chronologie est facile Ă  repĂ©rer en dĂ©pit des retours dans le passĂ© des personnages principaux. Un livre agrĂ©able Ă  lire et passionnant tout Ă  la fois.

Un regard sur le livre. En dire peu serait en dire trop. Je vais donc en dire trĂšs peu.
Darwyne fait partie de ces livres “inchroniquables” en raison de la complexitĂ© des personnages principaux, du foisonnement de l’histoire et des thĂ©matiques multiples, tant sociĂ©tales que liĂ©es Ă  l’Amazonie, la dĂ©esse Nature, reine des lieux et des personnes.

S’il est difficile pour moi d’en dire davantage aprĂšs avoir prĂ©sentĂ© les personnages et le dĂ©marrage de l’histoire, je ne peux que vous le recommander et vous assurer que le couple mĂšre-enfant et la personnalitĂ© forte et intranquille de l’éducatrice Mathurine m’ont habitĂ©e longtemps aprĂšs que je les ai laissĂ©s.
Outre ses personnages complexes inoubliables, ce roman est passionnant Ă  bien d’autres Ă©gards. Il y a dans Darwyne de l’aventure, du mystĂšre, des sentiments forts, de “l’action”, souvent violente, celle des humains et celle de la forĂȘt et de ses “habitants” ;  il y est question de maltraitance enfantine, de handicap et de migrants (avec la peur et le dĂ©goĂ»t de l’autre, Ă©tranger ou seulement diffĂ©rent, dans les deux cas) ; de pauvretĂ©-insĂ©curitĂ©-manque d’hygiĂšne endĂ©miques dans les bidonvilles immondes – un environnement et un cataclysme climatique qui m’ont beaucoup fait penser Ă  Mayotte et ce qu’elle a subie rĂ©cemment et subit depuis longtemps –, cadre de vie pour partie identique d’un dĂ©partement français situĂ© en AmĂ©rique du Sud, lui aussi oubliĂ© de l’hexagone quand il ne se rĂ©volte pas ou ne subit pas de cataclysme
 et j’en oublie.  

Cela dit, ce que je n’oublie pas, ce qui est sans nul doute le plus poignant dans Darwyne est l’amour Ă©perdu de ce petit garçon de dix ans pour sa mĂšre qu’il admire, qu’il vĂ©nĂšre et qu’il craint. Un amour Ă  sens unique car Yolanda n’aime, d’amour maternel, que sa fille Ladymia, sƓur aĂźnĂ©e de Darwyne qui semble avoir rĂ©ussi son dĂ©part dans la vie. Cet amour insensĂ©, immodĂ©rĂ©, presque dĂ©sespĂ©rĂ©, si admirable et touchant au dĂ©but de l’histoire, m’a amenĂ©e Ă  me poser une question : je me suis demandĂ© Ă  mesure que je tournais les pages si Darwyne le ressentait rĂ©ellement ou s’il espĂ©rait qu’en essayant de le ressentir, en se persuadant qu’il le ressentait et en le manifestant il le rendrait mutuel. Et, question subsidiaire cruciale pour un enfant de son Ăąge : est-il persuadĂ© que sa mĂšre l’aime ?
Car nous dĂ©couvrons en suivant ses pensĂ©es que derriĂšre l’enfant handicapĂ©, derriĂšre ses allures de “dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©â€ peureux et ignorant, pris pour un idiot mĂȘme par certains Ă  cause de sa malformation, se cache un garçon hors normes Ă  l’intelligence, aux connaissances insoupçonnables en matiĂšre de nature. et d’une grande sensibilitĂ© mĂȘme s’il ne le montre pas. Mathurine, seule Ă  avoir remarquĂ© ces disparitĂ©s en l’emmenant dans la forĂȘt profonde, est incitĂ©e Ă  vouloir dĂ©busquer la vĂ©ritĂ© sur cette famille tourmentĂ©e et d’une complexitĂ© sans nom. Le zeste de rĂ©alisme magique prĂ©sent par petites touches ne fait qu’Ă©tayer l’histoire, foi de lectrice qui a les pieds sur terre.

Je ne peux en dire davantage sans dĂ©voiler la partie la plus importante de l’histoire, qui ajoute un suspense tendu aux qualitĂ©s littĂ©raires de ce roman. Ce n’est qu’en lisant Darwyne que vous dĂ©couvrirez la vĂ©ritĂ©, dont des indices trop minces sont dĂ©posĂ©s par-ci par-lĂ . Ce qui vous donnera, comme Ă  moi, l’envie de lire Wallace, pour en dĂ©couvrir davantage encore. Une suite que j’ai l’intention de commencer bientĂŽt en espĂ©rant que sa lecture sera aussi poignante que cette derniĂšre. Et un coup de cƓur garanti.

QUELQUES MOTS SANS TROP EN DIRE

Sur la beautĂ© et la richesse de la forĂȘt  amazonienne :
“Mathurine foule les feuilles et la boue, le pas lent dans l’air moite. Chants gutturaux des ortalides dans les hauteurs boisĂ©es, chants des grenouilles allobates planquĂ©es au creux des sources, hurlements d’alarme des piauhaus, elle saisit les sons de la faune comme l’alphabet d’un autre monde, tente de dĂ©chiffrer les signes qui s’Ă©changent en forĂȘt. (…). Mais elle est surtout consciente de l’immensitĂ© de son ignorance. Qu’elle ne dĂ©tecte qu’une infime partie de ce qui se trame en ces lieux. Qu’elle passe Ă  cĂŽtĂ© de bien des espĂšces, trop discrĂštes pour se laisser entrevoir, de bien des traces dans l’humus noir ou sur les troncs suintants. Sans parler de tous ces dialogues chimiques qui paraĂźt-il relient les arbres entre eux. C’est peut-ĂȘtre ce qu’elle aime le plus, d’ailleurs : cette impression d’ĂȘtre dĂ©passĂ©e par le monde qu’il l’entoure. Cette certitude que, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle apprenne, l’Amazonie conservera sa part d’inconnu, sa part de magie, quand tout ailleurs est devenu si rationnel et maĂźtrisĂ©â€.

L’amour, ou plutĂŽt la dĂ©votion de Darwyne pour sa mĂšre :
“Il lui semble, mĂȘme, que sa vie d’enfant a Ă©tĂ© rythmĂ©e par ça, par le passage des hommes de la mĂšre dans leur petit carbet. Il ne se souvient pas des noms, ou plutĂŽt il n’a pas envie de s’en souvenir, alors dans sa tĂȘte, il leur a donnĂ© des numĂ©ros : beau-pĂšre un, beau-pĂšre deux, beau faire trois… parce que compter, Darwyne, il sait le faire, au moins jusqu’Ă  cent. Alors il a de la marge, mĂȘme s’il sait que des hommes, la mĂšre en a sĂ»rement connu bien plus que les huit officiels. Normal, c’est la plus belle des femmes de Bois Sec et peut-ĂȘtre mĂȘme de tous les quartiers de cette ville rĂ©unis. La plus courageuse et la plus intelligente et la plus travailleuse, aussi.”

Et un peu plus loin :
“Et il jette Ă  sa mĂšre un de ses regards immenses, rempli de cet amour flagrant qu’il a pour elle, quoi qu’elle puisse lui dire oĂč faire, et qui Ă©tonne chaque fois Johnson”

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