
Sophie Le Guen est médecin généraliste, nutritionniste et phytothérapeute. J’ajouterais personnellement fine psychologue. Elle est l’autrice de deux livres. Un roman, Colin Maillard au bord de la Falaise (2014). Et un essai, Débranchez votre mental (2019), co-écrit avec Jean-Christophe Seznec, au sous-titre accrocheur : “Trucs et astuces pour arrêter de ressasser et profiter de la vie”.
Sandrine Vourch Chanvry est, pendant le récit, cadre supérieure (directrice adjointe) dans une résidence pour seniors. Après sa guérison, elle a créé sa propre entreprise dans le domaine de l’immobilier locatif.

En mars 2021, le gouvernement français déclare le début du troisième confinement pour cause d’épidémie. Moins long que les deux premiers, il a pourtant été le plus difficile à supporter pour beaucoup de Français lassés de l’incertitude, qu’ils travaillent ou pas. C’est le moment “propice” (le 27, une date qu’elle n’oubliera pas) que ne choisit pas Sandrine Vourch Chanvry pour “faire un burn-out”. Ou plutôt, comme le lui dit son mari, être arrivée “au bout du bout”. Elle n’est pas fatiguée, elle est éreintée. Hors du contrôle de soi qui la caractérise dans tous les domaines de sa vie.
Elle sait depuis longtemps que si elle continue à ce rythme, elle va craquer. Son directeur le sait lui aussi mais, Covid oblige, joue l’autruche et ne fait rien pour alléger “ses” tâches.
La Covid a multiplié les arrêts maladie comme jamais, les confinements ont limité le nombre de salariés présents au travail, augmenté la surcharge de travail pour celles et ceux toujours actifs au point de la rendre insupportable. La limite entre travail et exploitation a disparu, tout comme le distinguo entre vie professionnelle et vie privée.
Quand les employés, cadres ou simples salariés, commencent à dire “nous” pour parler de “leur” entreprise, ils oublient que ce n’est que celle dans laquelle ils travaillent, ils s’identifient à « leur boîte”, ce qui arrange bien leurs patrons et les actionnaires…
Avant le burn-out, Sandrine est une jeune femme fougueuse, gaie et aimable de quarante-quatre ans. Cadre dynamique au travail, aimée et entourée de son mari et de ses deux enfants (onze et sept ans), elle jongle à merveille entre toutes ses activités sans jamais rien lâcher. Au travail, elle s’occupe de tout avec entrain et plaisir depuis deux ans.
La bonne élève qui est en elle ne dit jamais non par peur de ne pas être reconnue comme capable, mais ça elle ne le sait pas encore…
Puis la Covid est passée par là avec son lot de conséquences néfastes pour la société tout entière. Sandrine s’est effondrée alors qu’elle commençait à y croire et un sombre ressentiment s’abat sur elle, que l’on oublie souvent mais qui joue un rôle dans toutes les dépressions – notamment les ruptures amoureuses –, en s’ajoutant à tout le reste : la déception. Ce qui touche Sandrine est aussi une rupture, une tromperie qui dure depuis longtemps dont elle a été dupe.
Alors, fatalement, elle commence à faiblir. A la maison, depuis pas mal de temps déjà, son mari et ses enfants ne la reconnaissent plus. Elle s’énerve et s’impatiente pour un rien, ne les écoute plus, leur crie dessus, s’en occupe a minima. Devient agressive. Son mari tente de la persuader que cela ne peut continuer.
Petit à petit, la charge mentale professionnelle et son stress agissent sur le physique, et le corps de Sandrine subit lui aussi les effets du burn-out, avec des pathologies multiples, des idées noires et une fatigue extrême. Elle nous dit :
“Ma tête est pleine (…). Mon dos se bloque. Les palpitations deviennent une occurrence régulière. Une tension dans les chaussettes, un essoufflement après trois marches, les cheveux qui tombent par poignées, mon poids qui s’allège : je ne me reconnais plus. Les larmes d’amertume, d’épuisement. Mon corps hurle à l’aide”.
Sandrine finit par lâcher prise et son médecin l’arrête quinze jours, lui recommandant “le repos et la marche à pied”. Au terme de ce premier arrêt de travail, il lui octroie quinze autres jours, de mauvais gré, arguant notamment les directives de la Sécurité sociale envers les trop nombreux arrêts maladie.
Elle se rend alors chez la docteure Le Guen, dont la salle d’attente est déjà bien remplie. Celle-ci la reçoit, l’écoute avec bienveillance et lui pose des questions précises pour évaluer la gravité de son mal.
Une fois sous sa houlette, une fois le bilan médical établi et la méthode basique mise en place, Sandrine commence à apercevoir, de manière floue, une éclaircie possible. Elle se sent entourée de gens compétents et bienveillants qui vont travailler, en symbiose avec elle, à sa “reconstruction”, à retrouver le potentiel qu’elle avait et croit avoir perdu.
Son récit, écrit de manière très précise et chronologique, atteste s’il en était besoin que l’effondrement professionnel est une maladie, non pas un simple état d’âme passager.
À juste raison, Sandrine souligne qu’elle a bien conscience d’avoir eu de la “chance” dans son malheur. Toujours soutenue par son mari, “son phare”, elle a été entourée par sa généraliste et plusieurs spécialistes, une armée de soignants comme dit la docteure.
Il lui faudra beaucoup de temps, pratiquement un an, pour retrouver une forme et une vie presque normales.
Enfin le départ définitif de la société qui l’a mise à genoux va lui permettre d’envisager de possibles projets à court terme.
Il faut du courage pour écrire sur son burn-out et le décrire ainsi par le menu avec ses propres mots. Ce qui pourrait sembler être un besoin, humain mais inutile, de ressasser les choses en retournant le couteau dans la plaie, a provoqué l’inverse chez Sandrine : un effet cathartique qui a certainement contribué, en revoyant les choses hors de son lieu et ses horaires de travail, en faisant une introspection, à prendre le chemin de la guérison. Les mots sont bien souvent un remède à nos maux, écrire (et lire) fait un bien fou.
Sandrine n’est pas la seule à avoir flanché. Les soignants en attestent, la docteure Le Guen dit avoir plusieurs cas de burn-out parmi ses patients.
Après ce récit, c’est Madame Le Guen qui prend la parole. Tout en relatant et commentant l’année noire de Sandrine, elle brosse un portrait pessimiste, alarmant, de la situation de notre système de santé, si vanté par les élites. La critique est acérée, rigoureuse et d’une grande pertinence. Nous ne pouvons qu’acquiescer à ce que nous lisons.
Ainsi, sans acrimonie mais sans mâcher ses mots, à la fois sobre et passionnée – de nature et pour sa vocation –, elle met tout sur la table pour exposer le malaise croissant des médecins généralistes et nous faire comprendre clairement les problèmes en France et l’avenir qui se prépare.
Je ne savais pas grand-chose du burn-out, un horrible mot pour une horrible pathologie. Il était pour moi le petit frère de la dépression nerveuse, ou du moins sa version professionnelle. Je savais, oui, que le corps médical était malmené depuis bien longtemps et que la Covid n’avait pas aidé. Je savais, pour être concernée, ce qu’il en était du monde de l’enseignement. Mais je considérais de manière globale l’effondrement au travail un peu comme un phénomène sociétal touchant davantage les classes sociales populaires – dont la littérature s’est fait l’écho depuis des siècles et continue de le faire –, les “petites mains” tels les ouvriers dans les usines, les supermarchés, les chantiers, la restauration… En entendre parler de plus en plus souvent, en général et en particulier – mais peu chez les cadres et encore moins dans les équipes de direction –, m’a un peu éclairée.
Mais je me trompais lourdement. Car le burn-out est installé chez nous, maintenant “devenu comme une souffrance sociétale”, nous dit la docteure, dans tous les corps de métier mais d’abord chez les médecins. Le corps enseignant suit de près, pour le même genre de raisons politico sociétales. Aujourd’hui les cadres du privé “burn-outés” sont également très nombreux. Depuis plusieurs décennies, nous assistons au nivellement par le bas. Il est bon que des livres comme celui-ci fassent un point précis et nous ouvrent définitivement les yeux sur les véritables causes de la raréfaction des médecins en France. Pour qu’on arrête de croire que les déserts médicaux ne sont la résultante que du numerus clausus et de la Covid…
Autrefois – et ce n’est pas si vieux – les médecins ne s’appelaient pas “des généralistes”. Nous disions nos “médecins de famille”, nous discutions de choses et d’autres en consultation, prenions mutuellement des nouvelles ; il y avait un vrai lien, surtout dans les villages et les petites villes. Ce qui ne les empêchait pas de nous aiguiller vers les “spécialistes” (qui n’ont pas changé d’appellation, allez savoir pourquoi) quand il le fallait.
On n’entend moins l’expression “mon médecin
généraliste”, mais plutôt “mon ou ma généraliste”.
Un peu comme si leur raréfaction et les contraintes qu’ils subissent depuis plusieurs générations étaient de leur fait, comme s’ils avaient perdu un peu de leur humanité (et de notre respect) en chemin pour n’être plus que des pions sur l’échiquier de la santé.
On peut même entendre dans la queue d’un supermarché : ”Ouh là là, je suis débordée aujourd’hui, il faut que j’aille voir ma ou mon toubib, mon esthéticienne et mon épicier”, en les mettant sur le même pied (je n’ai rien contre ces derniers !).
En fait, nos “médecins de famille” avaient beaucoup plus d’avantages que nos “généralistes” : ils étaient plus nombreux, donc moins de travail ; nous vivions moins longtemps, donc moins de travail ; les virus et les maladies auto-immunes étaient moins nombreux – en tout cas moins connus –, donc moins de travail ; et ils avaient un téléphone qui prenait les messages sur un répondeur en leur présence… Sortis de leur cabinet, même avec des pensées réminiscentes de la journée en tête, leur travail était fini, la soirée était à eux, tout comme les week-ends la plupart du temps. Avant tout, ils étaient reconnus, respectés et admirés pour leur savoir. Con-si-dé-rés.
Et l’on entend aussi (je l’ai entendu) : “C’est dingue, les hôpitaux ferment partout” avec comme réponse : “C’est normal, il n’y a plus de médecins” ou, pire, par bêtise ou manque d’information : “Bah oui, ils sont peut-être trop exigeants”…
En revanche, madame Le Guen nous dit : “Le système de santé ne tient aujourd’hui que par la culpabilité des médecins à continuer de soigner les malades. Car l’épuisement chronique, ça, oui, on connaît : 58 % des médecins sont aujourd’hui en burn-out en France. En effet, comment tenir des années à recevoir quarante à quarante-cinq patients par jour tout en répondant aux e-mails, au courrier, au téléphone, aux demandes des patients ? Comment gérer des situations complexes, parfois avec des sorties trop précoces de l’hôpital, tout en suivant les bébés, car il n’y a plus assez de pédiatres ? (…) Comment rajouter aussi la gestion des urgences, des examens biologiques, des comptes-rendus ? Comment trouver du temps pour appeler les patients qui vont mal, appeler pour un examen complémentaire ou un avis spécialisé en urgence ? Nous croulons sous des charges administratives absurdes et/ou scandaleuses (certificat enfants malades, bon de transport ou arrêt de travail que les spécialistes ne daignent plus faire, ordonnance de lunettes, car il n’y a plus assez d’ophtalmologues, certificats pour la pétanque, le yoga… j’ai même une demande de certificat pour le club d’échecs de la semaine dernière !”).
Sans oublier les soirées à la maison médicale en semaine… Rien que des aberrations.
La docteure évoque le cas particulier des femmes. Et comme je l’attendais, cette réflexion… Nous sommes, nous les femmes, de nature tellement plus empathique, compatissante que les hommes, que cette propension à l’écoute nous rend, en des moments de crise sociétale, sanitaire, financière et même privée, à la fois plus fortes et… plus vulnérables. Juste en passant, le supérieur de Sandrine est… un homme. Un hasard peut-être…
En tout cas, nous lisons ces paroles, et je remercie au nom de toutes les femmes Madame Le Guen de les avoir écrites :
“Se construire par rapport au regard des autres, c’est ce que font les femmes la plupart du temps. Elles ont besoin de sentir qu’elles sont valeureuses ou tout simplement capables. Pourquoi ? Parce que la société s’est bâtie de cette façon depuis des décennies. Une petite fille est genrée dès la naissance, depuis les couleurs de ses vêtements jusqu’aux jouets qu’on lui propose. Une fille doit savoir “se tenir”, elle ne peut pas prétendre à faire tout ce que s’autorise un garçon (en est-elle capable physiquement ? Est-ce que ce serait convenable ?…). Ainsi, parce que la société véhicule des croyances liées à la place que la femme devrait avoir, cela active le manque de confiance en soi. Certaines femmes compensent alors leur manque d’assurance et leurs doutes par un déploiement excessif de leur activité. (…) Les femmes souffrent donc plus fréquemment du syndrome de l’imposteur, d’un sentiment d’illégitimité, et se démènent pour assurer, rassurer les autres, mais surtout se rassurer elles-mêmes, au risque de craquer”.
Elles n’en ont pas forcément conscience, ou bien quand c’est trop tard, telle Sandrine. S’ensuit une longue et imparable réflexion sur les femmes et leur lourde et constante charge mentale, notamment sur l’augmentation des maladies cardiovasculaires aujourd’hui.
Au fil des pages, la docteure nous prodigue des conseils à suivre pour éviter d’aller jusqu’au burn-out. Des conseils tous bienvenus, qu’elle voudrait mais ne peut suivre elle-même ; elle en est consciente, c’est bien le comble. Je vous laisse les découvrir car si nous en connaissons quelques uns, d’autres, amusants, sont inattendus malgré leur évidence.
Pourtant, la solution ne tombera pas du ciel. Il faut absolument que les médecins généralistes (et tous les soignants) décélèrent. Pour eux comme pour nous. Quand nos médecins tomberont malades – certains le sont déjà et d’autres déjà “déplaqués” ou décédés, oui, morts ! – qui va les soigner, eux ? Et qui va nous soigner ? Un adage dit que “nul n’est irremplaçable” et c’est valable pour les cadres, les simples salariés et même les auto entrepreneurs.
Mais les médecins, si, ils le sont, irremplaçables ! Merci qui ?
Il faut donc les aider, et vite. Mais qui va les aider ? Les journalistes, qui devraient se précipiter sur un sujet « récurrent », mais ont mieux à faire semble-t-il en cette période. Les élus débordés ? No comment.
La Covid n’est pas la seule responsable de ce changement de notre situation sanitaire, elle n’a fait qu’entériner et élargir le champ des injustices et la surchauffe au travail de certain(e)s. Depuis quelques décennies, la société a considérablement changé et les plus grosses entreprises de chaque secteur (ici l’immobilier) préfèrent rétribuer grassement leurs actionnaires que leurs salariés, cadres ou « simples » employés.
C’est comme si les patrons avaient, volontairement ou non, “assumé” la pandémie en en déduisant que ce qui avait fonctionné pendant la crise pourrait fonctionner après elle. En clair, qu’un effectif réduit ferait l’affaire en d’autres circonstances. Question d’habitude pour les cadres et les employés et question d’argent pour les actionnaires et les gros patrons.
Quant au secteur de la médecine “libérale”, il n’a, comme le dit la docteure, de “libre que le nom”, les gouvernements successifs “imposant aux médecins libéraux les contraintes du salariat sans les avantages”. Quid des nouveaux virus, des pandémies possibles, des nouvelles pathologies liées au sociétal ou aux nouvelles technologies ; quid des nouveaux traitements et de la formation idoine ; quid de l’allongement de vie et des anciens en soins palliatifs qui n’en peuvent mais de la survie (où en est l’avancement de la loi sur la fin de vie ? Les députés et les sénateurs prennent là aussi leurs aises, bien au chaud dans leurs avantages et leurs vitupérations)… Quid des conditions de travail des soignants (certes ils ont été applaudis aux fenêtres pendant la pandémie, mais depuis…) ? Quid de leurs ressources après charges ?
Surtout, quid des promesses jamais tenues ? En toute réalité : combien de temps la consultation a-t-elle plafonné à vingt euros tout ronds ? Pourquoi n’est-elle pas indexée, comme les salaires et les pensions des retraités, sur l’inflation ? Ce serait bien le minimum… Aujourd’hui, même si la médecine est toujours une vocation et non pas un métier, les choses se dégradent tellement vite pour les pratiquants que leur travail pèse de plus en plus lourd sur leur vie.
Après l’avoir lu, ce livre, il sera impossible de dire que l’on ne connaissait pas l’urgence de la situation des médecins et des soignants. Le mot pour la qualifier serait plutôt dramatique. Et irréversible, sauf reprise en main rapide et efficace des politiques gouvernants bien trop occupés à soigner leur image de présidentiables et à conserver leurs avantages, tout en conseillant à longueur de journée ce qu’ils ne s’appliquent pas à eux-mêmes : faire des économies pour éponger la dette française. Elle va de pair, aussi, avec la détérioration, plus lente peut-être mais plus ancienne, des conditions de travail dans toutes les catégories sociales, et la crise engendrée par la Covid et « ses » confinements. Sans oublier le vieillissement de la population française qui, lui, nécessite davantage de besoins médicaux. Le comble pour Sandrine qui, justement, travaille dans une résidence seniors.
Alors, que vous soyez ou non concerné par le burn-out, que vous ayez conscience ou non de l’état alarmant de notre système de santé et du mal-être de ceux qui nous soignent aux dépens de leur propre santé voire de leur propre vie, et puisque tout est dans les livres, ce livre, eh bien faut le lire et en parler autour de vous, l’offrir à tous vos proches qui lisent. Le laisser traîner dans un endroit visible quand vous savez que quelqu’un va venir chez vous. Sandrine et la docteure Le Guen sont victimes de la même maladie, à différents stades. L’une a été guérie par les bons soins de l’autre et cette guérison doit forcément retentir sur le moral de la docteure. Mais qui va la guérir, elle, si elle lâche prise ?
Nous, patients, pourrions un minimum alléger leurs tâches en étant moins “exigeants” (voir les demandes aberrantes qu’elle évoque) ; en reconnaissant que pour améliorer notre santé elles et ils abîment un peu-beaucoup la leur ; en parlant entre nous, aux politiques proches de nous si possible : les maires ou les conseils régionaux, plus accessibles que les « grands » de la capitale. En acceptant mieux la latence entre deux rendez-vous, en ne les voyant plus comme les « bêtes de somme » qu’ils et elles semblent devenu(e)s. En ne grimaçant pas dans les salles d’attente, ce n’est pas pour leur plaisir que notre l’attente est longue : leur journée se rallonge. En les remerciant à chaque consultation.
LE TÉLÉPHONE, NOTRE MEILLEUR AMI OU NOTRE PIRE ENNEMI ?
Devenu portable depuis le début de notre siècle, exclusivement portable depuis Internet, le téléphone a envahi, transformé nos vies. Il nous suit partout, le plus souvent dans notre poche, accroché à notre cou, posé devant nous, mais encore dans nos lits, nos toilettes, au volant, à table parfois, hormis sous la douche peut-être… Certains actes de notre vie quotidienne ne peuvent se faire désormais sans lui. D’où, entre autres conséquences, un isolement pour les malheureux résistants, essentiellement des personnes âgées et seules.
Il nous a été “vendu” comme l’invention du siècle, apte à nous libérer de bien des contraintes, à nous aider dans la vie de tous les jours, dont le travail fait partie intégrale. On entendait que ce nouveau et bel objet, qui ressemblait à tout sauf à un téléphone, faisait tout : aussi bien les photos, la correspondance, le réveille-matin, les comptes, l’agenda simple ou partagé, le traçage de données et le traçage tout court (le “traquage” ?), la connexion avec tous nos appareils ; « notre » gestion au quotidien, notre appartenance au monde… Ah, également il nous permet de lire ou d’écouter des livres, de faire nos bandes-son puis de les écouter, de nous documenter, voir des émissions, y compris des directs… Bref, de tout faire ; et que ce « téléphone », oui, on peut aussi téléphoner avec. Et jouer, ça j’allais l’oublier. La liberté totale.
Mais c’est le contraire, le contraire absolu. Petit à petit, sans qu’on s’en aperçoive, aidé du désormais incontournable Internet et de la précieuse IA, il s’est lancé dans une campagne internationale de déshumanisation. Il a rendu le monde addict, tenu en laisse par le cordon de son téléphone. Pas besoin d’une grande imagination pour évoquer une famille de cinq personnes assises autour d’une table : les cinq sont plongées, « diversement » occupées, chacune sur son petit rectangle lumineux ; et si un récalcitrant ou une récalcitrante, dans l’inconscience la plus totale totale, a l’air de s’étonner, il ou elle est pris(e) pour le débile profond voire l’idiot du village. L’empêcheur de « téléphoner » en rond.
Cette addiction n’ira pas en s’amenuisant. La technologie est plus rapide que la vie. Il faudra bientôt ajouter les écrans aux addictions pathologiques. Résultat : les médecins risquent d’être davantage encore sollicités par leurs patients impatients d’avoir une réponse à leurs e-mails ou leurs messages. Vrai, ce n’est pas seulement notre mental qu’il faut débrancher, c’est… notre téléphone ! Pour le corps médical, le corps enseignant, pour tout le personnel, libéral, public ou privé trop « disponible » c’est… vital ! Facile à dire : oui !
LES MOTS POUR DIRE LES MAUX :
Une des phrases qui m’a marquée (Docteure Le Guen) :
“Ce qui détruit les gens, c’est de n’être plus rien aux yeux des autres”.
Une autre :
“Une bonne élève nourrit sa confiance en elle par la reconnaissance des parents et des professeurs du fait de ses bons résultats. Mais ce qui fonctionne à l’école ne fonctionne pas dans l’entreprise ni dans le monde du travail en général. Avoir de bons résultats, de bonnes appréciations, c’est ainsi que les bons élèves sont conditionnés à la reconnaissance. L’entreprise est maltraitante envers les bons élèves en ce sens qu’elle s’appuie sur les résultats. Or, les salariés sont tenus aux moyens, mais non aux résultats, d’où l’absence de reconnaissance. Vous faites un travail, on vous paie. On ne va pas vous féliciter en plus !”
Une surcharge de travail hallucinante et l’incapacité mentale de dire non (Sandrine) :
“Je gère à tour de bras plusieurs tâches de front : les erreurs du service de paie, les vérifications des plannings et des bulletins de salaire, les commandes, les formations, les congés… Un gros dossier s’ajoute sur ma pile. Je ne dis pas non. Je n’ai pas appris. Je reste stoïque mais pétrifiée comme un lapin pris dans les phares d’une voiture la nuit. Je pars pleurer dans les W.-C.”.
La compréhension qui arrive trop tard (Sandrine) : la réussite professionnelle et sa reconnaissance conséquences de la fierté poussée à son extrême, sont à l’origine de son effondrement.
“Au fond de moi, je sais que mon travail est directement lié à mon état de santé. Mon corps me criait de ralentir, et moi je me poussais au plus haut pour montrer ce dont j’étais capable, pour prouver aux personnes qui ne croyaient pas en moi à ce poste qu’elles se trompaient : finalement, je me suis trompée moi-même”.
Tout comme les accompagnants des maladies incurables ou de longue haleine, le burn-out a une forte incidence sur les proches :
“Être le conjoint d’un “burn-outé est difficile et éprouvant. Tout le foyer et son organisation reposent alors seulement sur lui. : c’est un réel effet domino : moi, lui, les enfants. Les conjoints aussi ont besoin de soutien, et ils ne le demandent pas forcément, n’en ont parfois pas conscience. C’est difficile pour les proches, car il faut accepter le néant. Le repos. Le vide du regard et les silences”.
ça fait du mal à lire, même si c’est joliment dit (Docteure Le Guen) :
“C’est très ironique. Cette femme qui me dit qu’elle ne prenait plus sa pause déjeuner, à moi qui ai encore rapporté ma compote que je n’ai pas eu le temps de manger, pour la deuxième fois cette semaine. Comment j’accueille Sandrine avec son burn-out sur le dos, moi qui garde ma petite graine de burn-out dans ma poche, bien au chaud, prête à la laisser éclore ? Comment je fais avec la souffrance de Sandrine, sa souffrance d’en avoir trop fait, moi qui en fais tous les jours un peu trop ?”.
Une histoire de calcul simple (Docteure Le Guen) :
“Un enfant de douze ans comprendrait donc déjà que pour régler en France le problème des déserts médicaux, il suffirait de revaloriser les professions de soins, pour que les jeunes (et surtout ceux, nombreux, qui ont quitté leur métier de soignants) reviennent en masse, et là, en deux ans, plus de désert médical, des gens bien soignés et des médecins en bonne santé. La France est un pays où nous payons nos politiques à débattre d’un problème qui n’existe pas et qui ne sert que leur carrière. Dans cinq ans, tout le monde sera convaincu que nous avons besoin de médecins dans toutes les régions. (…) J’ajoute le projet totalement stupide de supprimer la liberté d’installation des jeunes médecins : la France est un vaste désert médical, il y a besoin de médecins partout”.
Et, nous dit le syndicat des médecins :
“La France c’est ce pays qui risque, demain, de voir des jeunes médecins écoeurés à force d’être méprisés , et d’autres, plus âgés, déplaquer, se réorienter, s’expatrier”.
Le contraire parfait de ce qui pourrait sauver notre système de santé.
Et une dernière, toujours de la docteure :
“Est-on crédible lorsqu’on dit à un patient : “Ralentissez, vous brûlez la chandelle par les deux bouts ! quand on enquille plus de cent vingt consultations dans la semaine ? Notre cerveau est-il aussi performant pour les patients du soir que pour ceux du matin ? Et pour ceux du vendredi ?”.
Si vous avez tenu jusque-là, vous méritez de lire les deux ouvrages précédents de Madame Le Guen, et de voir la vidéo-slam de Narcisse sortie à l’occasion de la Covid en l’honneur de nos soignants… Cinq ans après, on croit rêver !

