
Adeline Dieudonné est une autrice belge née et résidant à Bruxelles. Elle écrit des nouvelles et des romans. Son premier roman, La vraie vie, a fait une entrée remarquée dans le paysage littéraire en 2018, en remportant de nombreux prix dont le Renaudot des lycéens. Suivent Kérozène en 2019, et Reste en 2023. Celui-ci est son quatrième, paru lui aussi chez L’Iconoclaste.
Nous sommes aujourd’hui ou presque dans la banlieue bourgeoise et éloignée de Bruxelles, le Brabant wallon. L’histoire est la chronique d’une tragédie annoncée. Elle commence par la fin, en janvier 2021. La toute fin après que le drame a eu lieu dans toute son horreur depuis quelque cinq mois. La scène qui ouvre le livre se déroule dans une atmosphère surréaliste et glaçante, clinique presque tant les termes font mouche, chez un notaire de province.
Une déclaration de succession à laquelle assistent deux femmes : Suzanne et Judith, et un homme, Didier, ex-mari de la seconde. Ce sont les parents d’Arnaud, l’homme qui a tué sa femme Aurélie et ses deux enfants avant de se suicider. Suzanne, veuve, est la mère d’Aurélie.
En plein laïus notarial, Judith arrête le notaire de but en blanc, déclarant refuser “d’hériter d’un homme qui a été un jour son fils et qui a tué ses enfants”. Ce qui n’amuse pas le notaire, obligé de “tout recalculer”…
Passé cette scène difficile à oublier – et que nous relisons fatalement après la dernière page –, nous revenons en juin 2006 pour la genèse, alors que commence réellement l’histoire, tel un compte à rebours inversé. Aurélie, qui a passé la vingtaine, assiste à une joyeuse soirée-nuit avec ses deux meilleures amies Lara et Mélanie : la Bight Night. C’est là qu’elle rencontre pour la première fois Arnaud, qui participe à la course. Coup de foudre mutuel.
Après une séparation d’un an pendant laquelle Arnaud fait un voyage en Chine histoire de voir ce qui se passe ailleurs avant d’entamer de vraies études et de reprendre la société de son paternel Didier – une séparation décidée par lui seul avant leur rencontre et qu’Aurélie vit comme une rupture –, elle passe (déjà) l’éponge quand lui se félicite, et ils s’installent ensemble.
Nous les suivons dans leur vie de couple d’année en année jusqu’à la fin de tout. Leur mariage, leur travail, leur aisance financière, la naissance des enfants, la maison, les parents, les amis, le sourire sur les lèvres. Le bonheur de façade.
Puis, à mesure que le temps passe, la routine se fissure avec la jalousie maladive d’Arnaud qui mène à l’emprise, à la possession, les sautes d’humeur de plus en plus fréquentes – qui vont d’attentions et d’éloges à une colère silencieuse, à la violence qui ne se contient plus. Avec aussi le doute, la peur, le piège, la méfiance qui s’installe, le silence, la culpabilisation féminine (et si c’était moi qui n’étais pas à la hauteur ?), la folie, la honte, la surveillance numérique constante, les tentatives de fuite, la perversité, l’abandon progressif des relations sociales, le repli sur soi… La tragédie.
Tous les signes avant-coureurs sont là, en vrac mais en un seul sens, sur lesquels l’amour aveugle d’Aurélie a fait l’impasse. Car elle y voit ou croit ou veut y voir des hauts après les bas. Ces indices, le lecteur les cherche malgré lui bien conscient que le sort de la famille est joué. La fin nous la connaissons d’emblée dans son atrocité mais le déroulement de la tragédie surligne son inéluctabilité et la vanité de toute tentative d’échapper au pire pour Aurélie et ses enfants.
Le livre refermé nous laisse avec un sentiment d’amertume et de grande tristesse. Avec la sensation d’avoir lu un récit plus qu’une fiction tant le réalisme nous saisit de bout en bout. Une impression de révolte, aussi, de dégoût même car si la parole s’est libérée depuis MeToo, les témoignages (de plus en plus nombreux) relatent le plus souvent des faits prescrits par la loi, alors que ce que nous lisons ici se déroule de nos jours et devant nos yeux dans bien des cas.
Aurélie, après bien des tergiversations liées à la peur et à la culpabilité, finit par partir avec les enfants chez sa mère. Arnaud perd le peu de raison et d’humanité qui lui restait. Il tient par la rage et l’envie de punir celle qui a osé le défier. La dernière partie du livre se déroule pendant le confinement, qu’Arnaud met à profit pour peaufiner sa vengeance.
Le style et la construction accentuent la montée en violence. Si dans ses précédents romans Adeline Dieudonné alternait le tragique et le comique (brossé d’humour noir), ici l’écriture réaliste, vive, acerbe et parfois crue, avec des dialogues incomplets ou carrément remplis de sous-entendus perfides selon les personnages, nous maintient la tête sous l’eau. L’action passe avant le descriptif même si certains passages importants, explicatifs, sont détaillés. D’autant que nous connaissons la fin. Les seuls moments d’espoir sont ceux d’Aurélie au début de sa relation amoureuse et nous savons qu’elle a perdu d’avance…
La construction, d’abord en chronologie inversée avec cette fin terrible, puis avec sa « suite-fin » qui court sur plus de quinze ans et les neuf dixièmes des pages, divisée en chapitres datés depuis 2006, ne fait que corroborer l’horreur. L’écriture se fait plus « classique », plus descriptive aussi dans ce long et terrible récit.
Un regard sur le livre. Oh, ce roman, ou ce récit, ce n’est pas un coup de cœur, mais un coup dans le cœur. Un coup de poing. Un livre qui fait mal à lire surtout à nous, les femmes. Un peu comme La nuit au cœur de Nathacha Appanah – vrai témoignage – en bien plus violent et réaliste car détaillé, disséqué presque chronologiquement. Mais y a-t-il un degré dans l’horreur des violences conjugales et/ou intrafamiliales ? Non bien sûr. Chaque histoire a son propre lot de misères, chaque femme et chaque enfant leurs blessures.
Ce qui est mis en évidence dans ce roman, c’est qu’il ne faut surtout pas croire que ce genre de violences ne se déroule qu’en milieu défavorisé. Que les hommes jaloux, pervers et violents ne sont que des ouvriers ou des chômeurs incultes et alcooliques et leurs souffre-douleur des femmes soumises de nature, issues d’un milieu pour le moins populaire. Le mal sévit en tous milieux, en toutes classes sociales, y compris chez les riches bourgeois nichés dans leurs grandes et blanches maisons qui rient, invitent, se divertissent et partent en vacances. Et qui, comme leurs villas, exhibent une blancheur de façade derrière laquelle peut se cacher la noirceur la plus sombre. Notamment ces fameux secrets de famille qui jamais ne sont de bonnes surprises lorsqu’ils sont mis à jour.
Adeline et Arnaud ne sont pas des “petites gens”. Peu ou prou issus de la même classe sociale, Adeline un peu mieux nantie quand même (des parents unis et aimants jusqu’à la mort du père, une aisance financière un peu plus importante), ils font partie d’une bourgeoisie catholique bien-pensante et consciente de ses valeurs, “d’une cohorte de vingtenaires radieux, fraîchement diplômés, déjà propriétaires pour certains”, nous dit Adeline Dieudonné.Ou des personnes qui, “revenues de leur unique voyage humanitaire, attaqueront des études de marketing en acceptant sous la table une première avance sur héritage”.
Sur Aurélie nous lisons ce passage qui nous fait comprendre son caractère calme et enjoué, son absence de rébellion contre une famille et un milieu qu’elle aime et… son innocence :
“Aurélie avait grandi sans heurt, son plus haut fait de contestation ayant consisté à refuser de porter une veste l’hiver de ses quatorze ans, et aujourd’hui elle adhérait toujours à ce qu’étaient ses parents, leur vie, leurs habitudes, leurs amis, au point de prendre plaisir à partager un verre avec eux comme ce soir et à vivre sous leur toit, pourvu que ça dure”.
(…) “Elle-même avait eu droit à tout ce qu’elle avait souhaité pendant son enfance et son adolescence. Bien sûr on ne naviguait pas dans les mêmes eaux que les parents de Laetitia Conti, mais on se ravitaillait au Delhaize chaque samedi sans regarder les prix et on n’hésitait pas à mettre 8 000 euros dans une semaine de vacances aux sports d’hiver”.
Personnellement, j’ai trouvé qu’elle manquait un peu d’épaisseur psychologique, ou de rouerie tout simplement face à son monstre de mari et qu’elle aurait dû réagir plus tôt en parlant à sa mère et ses amies. Elle est la seule à savoir ce qu’elle vit, la seule à croire aux miracles même si leur relation ponctuée de défis devient vite conflictuelle. Mais tout ça, c’est plus facile à dire qu’à faire.
Sur Arnaud, il est fait mention de quelques “failles” entre ses parents, mais pas non plus de quoi imaginer le pire dans sa jeunesse :
“Il avait grandi dans une famille nombreuse, catholique, noble et fortunée qu’il rêvait de répliquer, la dimension bigote et aristo en moins.” On le sent cependant “sûr de lui” et dominant, détestant l’échec et la contradiction. Sournois quand il faut l’être. En colère, presque toujours.
Ils avaient ensemble et séparément une vie sociale et familiale riche, recevaient beaucoup, et rien n’a changé dans les premiers temps. Rien de visible car bien dissimulé, la jalousie d’Arnaud étant déjà plus que sous-jacente, ses sautes d’humeur aussi. Nous le comprenons petit à petit, bien à l’abri à notre poste de lecture quand Aurélie est, très vite, engluée dans des remous de plus en plus tortueux. Elle a confiance en lui, elle veut avoir confiance et, fière, elle ne dit rien à personne des premiers “bémols” conjugaux et surtout pas du plus important ; pas même à sa mère Suzanne qui devine que tout n’estpas rose pour sa fille et que son gendre n’est pas ce qu’il paraît être.
Aux yeux de tous, Arnaud est le mari, le père et le fils parfait. Son père, Didier, avait la main leste avec sa femme Judith. Certes. Mais après leur divorce, elle ne s’est jamais demandé si son fils n’avait pas hérité de ces penchants, ses propres difficultés lui ont suffi. Alors, de plus en plus seule, Aurélie s’isole encore davantage par son silence et son mari en profite.
Côté relations sociales, Oli et Aymeric, ses amis d’enfance qui ont organisé son enterrement de vie de garçon, ont vu de quoi il était capable après des beuveries monumentales ; ils lui en ont fait la remarque le lendemain mais n’en ont jamais parlé ou reparlé avec quiconque. Surtout pas avec sa future femme. Personne n’a jamais critiqué Arnaud de face, encore moins arrêté dans ses propos ou ses gestes excessifs. Il a pu donner libre cours à tous ses penchants néfastes et s’en prendre à celle qui vit avec lui en toute impunité, avec un vocabulaire de plus en plus ordurier et un comportement de plus en plus violent. Elle n’a vu les choses arriver que lorsqu’il était trop tard, et encore, sans imaginer le pire. Que dans les dernières minutes.
Même au moment de le quitter et après l’avoir fait, elle culpabilise avec “le sentiment de le décevoir en permanence” :
“Elle songeait au chagrin qu’elle causerait à Arnaud, se trouvait injuste. Elle était déchirée entre les précautions qu’elle imaginait prendre autour de son départ et la terreur de se tromper, de prêter à son mari des intentions…”
Et plus loin, tout en envisageant son avenir, elle pense naïvement aux femmes dans la même situation :
“Elle commençait à penser à l’avenir, réfléchissait à reprendre une formation, ne se voyait plus travailler dans une étude de notaire toute sa vie. Peut-être aller voir du côté des sciences sociales, de la médiation familiale, aider d’autres femmes dans sa situation. Il lui semblait qu’elle avait perdu des années, qu’elle aurait pu sortir de là bien plus tôt si on lui avait dit, si elle avait su vers qui se tourner. Et puis elle pensait à la chance qui était la sienne d’avoir eu les ressources financières pour partir, il fallait créer des structures pour aider les autres, toutes celles qui restaient prisonnières faute d’argent, il y avait tant de travail à accomplir, elle ne savait pas quelle place elle pourrait occuper dans ce combat mais elle voulait y trouver son chemin.”
Dans la jungle, ce roman au titre si juste – la jungle est le lieu régi par la loi du plus fort – est une lecture difficile, éprouvante, qui nous sort de notre zone de confort, même si l’autrice n’a pas insisté sur les détails dans la scène finale, mêlant habilement la pudeur à l’explication. Pourtant, même si les romans, les récits, les témoignages, déguisés ou non, écrits sur ce thème sont nombreux, la mort de femmes (et d’enfants, ce sujet est clairement tabou) sous les coups de leur mari n’a pas diminué bien au contraire en France, en Belgique et partout dans le monde quel que que soit le contexte socio-familial. Des livres comme celui-ci sont donc nécessaires à défaut d’être suffisants un à un.
L’histoire tragique d’Aurélie nous permet de comprendre plusieurs choses importantes. La première, c’est que les femmes dans son cas ne doivent pas se bercer d’illusions. Cela n’ira jamais mieux parce que les hommes ne changent pas. Ils n’ont aucune raison, aucun moyen de changer si rien n’est fait à la base pour les contrer.
La jalousie d’Arnaud, jamais relevée par quiconque, est devenue pathologique.
Sa suffisance masque un manque de confiance en lui qu’il est loin d’assumer, elle a fini par déboucher sur une véritable perversité envers Aurélie, sa femme devenue son souffre-douleur et sa propriété. Il parle des siens en utilisant toujours les adjectifs possessifs : ma femme, mes enfants, mon travail… Au même titre que sa maison parfaitement propre et rangée et sa voiture comme neuve, sa femme et ses enfants sont à lui, ils lui appartiennent.
Un fait acquis depuis toujours : les hommes violents, quelles qu’en soient la ou les raisons, sont “protégés” par une société masculiniste. La famille ne voit rien, les amis ne voient rien, les voisins ne voient rien, personne ne voit rien. Peut-être parce que les indices sont présents mais invisibles (pas de cris, de pleurs, de marques de coups, de plaintes…) et que la violence ultime peut être longtemps silencieuse et circonscrite avant le passage à l’acte… Ainsi, le jaloux pathologique est le seul à pouvoir essayer de ne pas devenir un fou dangereux en consultant un psychologue ; il ne le fait pas ou rarement, se prenant même parfois pour la victime. Combien de femmes pourraient se retrouver en Aurélie ? Sans aller jusqu’à la mort, beaucoup, et dans tous les milieux et au sein de toutes les confessions religieuses.
Par ailleurs, ce ne sont pas les nouveaux moyens de surveillance numériques qui vont arranger les femmes ; bien au contraire ils contribuent à leur maltraitance. Sur ce sujet nous lisons avec effarement tout le système numérique qu’a installé Arnaud pour espionner sa femme en permanence, où qu’elle soit et où qu’il soit (car il s’octroie des voyages d’agrément à l’étranger sous prétexte d’entraînement sportif). Nous lisons :
“Depuis ce jour où elle avait compris qu’Arnaud la géolocalisait, elle se demandait à quelles autres données il avait accès.
Elle ignorait s’il espionnait son journal d’appels, son WhatsApp, ses SMS, ses mails. Sans en avoir réellement conscience, elle faisait attention à ce qu’elle écrivait en songeant que tout pourrait être lu et utilisé contre elle.”
Ce qu’il fait en réalité à son travail :
“Puis il vérifia la localisation d’Aurélie. Il faisait ça dix à quinze fois par jour, c’était compulsif, quand la pastille bleue la situait à un endroit inhabituel, ça lui faisait un petit shoot de dopamine, idem quand il regardait les images de vidéo-surveillance de la maison : dès qu’il se passait quelque chose, un livreur, l’aide-ménagère, le retour d’Aurélie et des enfants, son cerveau lui envoyait une récompense, il avait accès à toutes ses conversations WhatsApp, il avait connecté son ordinateur à son compte, elle ne savait pas depuis quand mais il voyait absolument tout, elle l’avait déconnecté en une manipulation simple.”
Pourtant : “Il continuait à suivre chacun de ses déplacements grâce à son compte Google dont il avait le mot de passe. Après, via l’iCloud il pouvait encore voir son journal d’appels, de SMS, et certainement d’autres données auxquelles elle n’avait pas pensé. Il la surveillait en permanence, elle ne savait plus comment s’en sortir”.
Quant à la police, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’est pas à la hauteur, à moins que les lois soient écrites en faveur des hommes.
Comme déclare un policier à Suzanne et Aurélie (nous sommes en 2020) :
“Si la femme ne portait pas plainte elle-même, ils ne pouvaient rien. Et si elle ne portait pas plainte, c’était peut-être qu’elle était heureuse comme ça, personne ne savait ce qu’il se passait dans l’intimité d’un couple, chacun se débrouillait comme il pouvait, la vie conjugale n’avait rien de facile, qui étions-nous pour juger “.
(…) Si vous tenez bon, ça finira par lui passer. Il a été trop loin quand vous étiez enceinte, il l’a compris, il l’a reconnu. Moi c’est l’impression que j’ai en tout cas, d’après ce que vous me racontez. J’ai du mal à croire qu’il ait voulu vous faire du mal intentionnellement”.
Là aussi, un travail reste à faire, à commencer, plutôt. Croire les femmes quand elles viennent porter plainte, sans se baser sur une loi dépassée, essayer de les comprendre à mi-mots même si elles ne portent pas de marques de coups et installer un système de mise en sécurité immédiate. Former les policiers à autre chose que le maniement d’armes. On en est loin, très loin. Aujourd’hui, la violence est déjà présente dans les mots que nous entendons à longueur de journée.
Et pourtant oui, l’amour est présent dans ces pages sombres : l’amour conjugal et l’amour parental et filial. Et ça fait un bien fou de lire ces passages. Comme l’amour conjugal qui dure jusqu’à la mort de l’un (entre Suzanne et son mari Yves) :
“Ils s’étonnaient eux-mêmes d’avoir toujours tant à se dire au bout de trente-trois ans de mariage. Leur dialogue ne s’arrêtait jamais vraiment, selon une logique intime qu’eux seuls étaient capables de comprendre, ils reprenaient une question abordée deux jours auparavant et sur laquelle l’un avait quelque chose à ajouter, passaient d’un sujet à l’autre en suivant des liens obscurs pour n’importe qui, parfaitement clairs pour eux”.
Et l’amour filial et réciproque d’Aurélie pour sa mère Suzanne, personnage hautement charismatique qui mérite une mention spéciale. Pédiatre motivée par l’attention aux autres, elle aimait son mari comme elle aime sa fille et ses petits-enfants Diego et Lily et regrettait que sa fille ne lui fasse pas davantage de confidences. Elle aurait tout donné pour eux. Et c’est réciproque :
“Depuis la mort de son père, Aurélie avait réalisé combien le temps qu’il lui restait avec sa mère était incertain. Peut-être trente ans, peut-être beaucoup moins. Elle ne cessait de se répéter que, si Suzanne disparaissait demain, elle ne se pardonnerait jamais d’avoir gaspillé ces derniers mois en la voyant si peu”.
Je dirai pour finir que ce roman courageux nous met en face de la violence masculine envers la femme. Et que celle-ci, aveuglée par l’amour initial, le présent agréable et la perspective d’un bonheur familial durable, laisse souvent passer les premiers signes alarmants comme s’ils étaient bénins (ici, une scène particulièrement humiliante n’aurait jamais dû rester sans suite), car de détail oublié en dispute effacée, de mots excessifs en gestes humiliants “acceptés”, de scènes limite en réconciliations au lit, de promesses non tenues en menaces explicites et enfin, et là il est trop tard, d’un silence de honte à un silence de peur, la femme finit piégée.
La qualité de ce livre n’est pas seulement dans la dénonciation du familicide. Elle est dans la dissection au jour le jour ou presque de leur vie de couple. Il s’adresse aux femmes, à toutes les femmes mais surtout à celles qui sont dans la situation d’Aurélie. Le message implicite étant que lorsqu’une relation menace de devenir toxique il ne faut rien laisser passer ; attendre ne fait qu’aggraver les choses et mener à la force physique. Et arrivé là, l’homme sera forcément gagnant.
Le seul espoir possible, c’est qu’il aille consulter” de lui-même, qu’il se fasse “aider”. La femme, elle ne sera jamais aidée si elle ne parle pas et fait l’autruche, même devant sa famille. Un constat d’échec conjugal vaut mieux qu’un familicide. Les hommes concernés par la violence domestique liront-ils ce roman ? Les hommes brutaux lisent-ils ? Certainement pas.
Merci Adeline Dieudonné pour ce livre audacieux, utile et féministe. Merci pour nous, les femmes.
QUELQUES EXTRAITS POUR NOUS REDONNER UN PEU DE COULEUR
dans ce monde de brute :
Une jolie description, la bienvenue :
“Le soleil semblait se briser en mille fragments sur la forêt mouillée, les rumeurs du printemps montaient depuis les plis de la vallée, on voyait des mésanges plonger sous les pilotis, le bec chargé de brindilles et de mousses, un héron planer bas, s’enfoncer près de la rivière et reparaître entre les feuillages neufs pour aller se réfugier dans un mélèze sur le versant opposé. Très haut dans le ciel nettoyé deux rapaces traçaient de larges cercles menaçants, fondaient parfois sur une proie invisible puis remontaient”.
Suzanne juste après avoir découvert le carnage chez sa fille :
“Les idées de Suzanne s’entrechoquaient, elle avait l’impression qu’une créature maléfique, tapie dans les recoins du monde, venait de se réveiller, s’était saisie de son âme et la broyait entre ses mâchoires. Toute sa vie elle s’était trompée, l’existence qu’elle avait vue comme une jolie promenade, parsemée de quelques moments difficiles, mais globalement agréable et passionnante, n’était en fait qu’un enfer de cruauté et de souffrances. Comment y avait-elle échappé jusqu’ici ?”
Sur l’absurdité des lois en matière de succession, dans la bouche de Judith, la mère du meurtrier :
“Je ne comprends pas bien, murmure-t-elle, comment Arnaud peut hériter de ses enfants alors qu’il les a tués” ? (…) On ne peut pas hériter de quelqu’un qu’on a tué, si ?”