
Andrée A. Michaud est une autrice québécoise qui écrit des romans noirs et des thrillers littéraires. Le plus connu est Bondrée, paru en 2017, qui s’est vu décerner plusieurs prix littéraires et traduit en de nombreuses langues. Il attend tranquillement en compagnie de deux autres que je me décide à le lire.
S’il est un livre dont il ne faut rien dire de l’histoire, c’est bien celui-ci. Il se lit de la première à la dernière page sans reprendre son souffle. En dépit de sa pagination modérée, sa densité nous saute aux yeux et le rend impossible à lâcher. J’en dirai donc le minimum vital, guère plus que la quatrième de couverture.
Laurence et Max ont décidé de passer de “vraies” vacances bien méritées, attendues depuis trois ans, avec leur petite fille de cinq ans, Charlie. Farniente, barbecues, rires et repos sont au programme de tous les jours. Et baignades, bien sûr. Pour toutes ces joyeusetés, ils ont choisi de séjourner au camping du lac aux Sables, bel endroit en pleine nature, calme car entouré de collines et de forêts. Un cadre naturel qui sert souvent de toile de fond aux romans d’Andrée A. Michaud.
Dès la première ligne, non dès la première phrase, nous apprenons que Charlie a pris son premier bain « nue« . A peine arrivés, sans même prendre le temps de mettre un maillot de bain. Cela n’a pas l’heur de plaire au propriétaire du camping, qui leur donne illico une petite leçon de savoir-vivre mais pas seulement.
Et d’emblée, en quelques lignes, une petite poignée de pages, après un geste et quelques paroles mal placées d’un campeur, voilà que tout dégénère et que les esprits s’échauffent. Max décide de partir sur-le-champ, Laurence préfère attendre au moins le lendemain matin, un orage terrible se profile. Mais Max, furieux, ne revient pas sur sa décision. Ils partent alors que l’orage se rapproche.
Énervé, Max ne prend pas la bonne direction et l’orage se déclenche. Violent, tout sauf calme avec sa pluie diluvienne, ses vents destructeurs et son ciel hurlant, il transforme la forêt en zone de danger et participe de la tragédie qui va suivre. Le départ se transforme en fuite, la fuite en cauchemar. Et le cauchemar en drame général, rationnellement ingérable et irréversible. Tout va trop vite et surtout trop loin, toutes les décisions se prennent dans une urgence absolue, les personnages, coincés, réfléchissent après avoir agi (mal) ; tout retour en arrière est impossible.
Du début à la fin, le lecteur a beau s’attendre à tout, il ne capte rien et voit se dérouler devant ses yeux incrédules ce qui est devenu une chasse à l’homme pure et simple, avec des fugitif(ive)s différent(e)s.
Construit en deux parties bien distinctes, distantes de quatre ans, qui se répondent en mode miroir, le déroulement des faits est relaté d’une seule traite en des pages denses incluant les dialogues. Avec des personnages présents dans les deux, le lien se fait tout seul et dans chacune des parties la tension va crescendo, tout comme l’angoisse qui nous taraude, d’autant qu’Andrée A. Michaud laisse traîner de rares avertissements à la fin, peut-être pour nous préparer au pire. Qui sait ?
Fin de ce résumé.
Le livre, dont la construction est parfaitement maîtrisée, est écrit dans une langue dense profondément littéraire, qui mêle habilement un récit haletant à des réflexions sensées que se font les personnages et la narratrice.
Pas de dialogues suivis, ou alors sous forme de vociférations : jurons, insultes, ordres brefs inclus dans la prose générale et qui tous accentuent l’urgence de la fuite et de la “chasse”, ainsi que la tension. Le suspense ne nous lâche à aucun moment et nous lisons le souffle court, rapide.
Et puis, toujours dans le registre de l’écriture, les pages fourmillent – surtout dans la première partie où les hommes sont plus nombreux, d’expressions idiomatiques québécoises particulièrement goûtues qui, pendants des nôtres en plus colorées, loin de ralentir l’action, de minimiser le drame ou de polluer la plume en lui apportant une touche de vulgarité, ne font qu’enrichir l’ensemble en ajoutant, notamment, une touche d’ironie mordante qui fait sourire jaune à une situation dramatique.
Et à l’embellir avec une note de poésie venue contrarier le prosaïsme factuel. J’en ai relevé quelques-unes et, à force de les lire, j’ai fini par les apprivoiser et en comprendre le sens. De la bel ouvrage, vraiment. On en redemande.
Un regard sur le livre. On est dans un conte cruel pour adultes dans lequel domine l’action, mais l’histoire évoque et développe de nombreux thèmes bien réels et certaines réactions des personnages sont vraisemblables. Personnages qui sont bien croqués psychologiquement dans les deux parties, qu’ils soient de bonnes, de mauvaises, de très mauvaises personnes, ou un mélange des deux comme dans la vraie vie.
La violence en premier lieu, est décrite sous de nombreuses formes avec parfois des origines inattendues : Max n’est pas particulièrement porté sur la violence selon les dires de sa femme Laurence, mais il y cède spontanément dès lors que l’on touche à sa petite fille, faisant parler ses poings avant la raison.
Bien décrite, aussi, la lâcheté de la plupart des hommes présents – désolée messieurs, le prince charmant est absent du conte, tout comme les bonnes fées d’ailleurs.
Un thème de plus en plus présent en littérature : l’exacerbation du danger pour les fugitifs avec une nature qui joue un rôle, le sien, capable de se faire belle et violente en même temps. Nous lisons :
“Elle devait maintenant affronter un ennemi d’une autre nature, une forêt qui se moquait d’elle et cachait ses ruisseaux, déplaçait ses arbres, plantait sur son passage des chênes et des bouleaux auparavant inexistants”.
Et le rôle du hasard, lui aussi présent quand il le faut, ou pas, dans l’histoire, apte à mettre à jour des tares enfouies au plus profond des consciences masculines…
L’importance des rêves et des sensations inconscientes souvent “plausibles” qu’ils peuvent générer est à souligner, surtout chez les femmes. Ce qui leur apporte un supplément d’âme par rapport aux hommes et leur permet (dans la seconde partie) de marquer la divergence de comportement entre les hommes, toujours dans la violence agressive ou vengeresse, et les femmes dans la réflexion primordiale.
Je dirai pour finir que Baignades, fiction au titre bien trouvé, est un conte qui relate des faits irréels parfaitement vraisemblables. Et que les thèmes que j’ai cités et ceux que j’oublie, sortis de leur contexte trépidant nous inciteraient à la réflexion et nous sembleraient bien plus réalistes voire pragmatiques. C’est tout l’art des romancières et des romanciers de mêler le réel à la fiction pure, qu’elle soit sous forme de conte, de récit, de roman ou nouvelle. C’est pourquoi je vous recommande cette lecture. Baignades nous épouvante, nous divertit et nous happe à la fois et nous en sortons KO. De la première à la dernière ligne. A déconseiller aux âmes sensibles ? Que nenni. Les enfants ne raffolaient-ils pas des ogres et des sorcières dans les “contes de fées” ? Et nous, devenus adultes, n’aimons-nous pas toujours nous faire peur ? Un peu, beaucoup…
PREUVES PAR LES MOTS
Pour ne rien révéler de l’intrigue et de ses rebondissements, je me contenterai de citer quelques formules québécoises qui m’ont obligée à sourire, même à rire en plein drame. Je crois que la colère et tout ce qu’elle engendre dans le langage populaire (ou autre), exacerbe le franc-parler ou plutôt le “québeco-parler”… En voici quelques-unes en “français dans le texte”, à vous de les savourer et d’en saisir le sens, facile.
“Un ostie de pervers” ou “Un crisse de maniaque” ; “Ça se fait juste pas, baptême. Où c’est que t’as la tête à soir, calvaire ?” ; “Ils ont intérêt à faire de l’air avant que j’arrive” ; “Ça sent pas bon pantoute” “Je m’en sacre de tomber”…
et la plus belle peut-être : “Batêches de prapapords”.
Enfin, et cela ne divulguera rien non plus d’important, impossible de ne pas noter une certaine inquiétude (légitime ?) de l’un des personnages vis-à-vis de la rapidité d’évolution des nouvelles technologies :
“Rien de mieux pour délier les langues que d’aborder un sujet qui soulève les passions ; (…) Puis du candidat à la présidence et des fake-news, ils étaient passés à l’intelligence artificielle, un autre des sujets de l’heure, à propos duquel chacun et chacune avait un avis plus ou moins tranché, plus ou moins éclairé, mais qu’il ou elle tenait à exprimer, à cause de la peur de cette inconnu qui s’immisçait à une vitesse jusque-là insoupçonnée dans un réel qui s’effritait. Bientôt on ne saurait plus distinguer le vrai du faux, débusquer le mensonge sous l’apparence, et c’est ce qu’il craignait, l’artifice, la perte des repères, ce visage est-il le mien, cet arbre égale-t-il cet arbre, les paroles de cette femme, sur l’écran bleuté, témoignent-elles d’une certaine forme de vérité ?”.
Ce n’est pas moi qui le dis…