L’homme sous l’orage ⇜ Gaëlle Nohant 


L’homme sous l’orage ⇜ Gaëlle Nohant  - Gaëlle Nohant - BouQuivore.fr

Gaëlle Nohant est un autrice française d’origine parisienne. Elle a publié des recueils de nouvelles, un essai et cinq romans, tous couronnés de prix littéraires. Celui-ci est le cinquième. Excepté Légende d’un dormeur éveillé sorti en 2017, tous sont passés par mes mains et sous mes yeux. La femme révélée m’a transcendée par son féminisme criant et le charisme de l’héroïne.

Nous sommes à l’automne 1917, dans un vignoble du sud-ouest de la France. La satanée première guerre mondiale n’en finit pas, bien au contraire elle s’éternise et les hommes sont morts de fatigue ou morts tout court. La France manque de soldats – la chair à canon ne fait jamais long feu – et fait la chasse aux déserteurs, qui sont fusillés à vue et condamnés à l’unanimité par la population qui les voit comme des lâches, des traîtres à la patrie. Condamnation d’autant plus forte de la part des femmes qu’elles ont presque toutes un mari, un père, un frère, un parent au front, mort ou à l’hôpital grièvement blessé. On le sait maintenant, la guerre de tranchées ne fait pas de cadeau et les blessures, quand elles ne sont pas mortelles provoquent des amputations multiples et une défiguration totale, transformant ces jeunes soldats, souvent à peine arrivés sur le front, en hommes sans visage : les “gueules cassées”. La littérature s’en fait toujours largement écho (Cf. La chambre des officiers, de Marc Dugain, 1998, et, plus récemment et dans un tout autre registre Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre ; et combien d’autres), tout comme la guerre en Ukraine dans la cruelle réalité d’aujourd’hui, totalement exempte de fiction. 

Dans ce contexte difficile, Rosalie n’a pas dix-neuf ans lorsqu’un soir d’orage violent sa mère Isaure, furieuse, chasse de chez elle un déserteur venu sonner au château. Un homme qu’elle a connu, pourtant, il y a une dizaine d’années, un ami de son mari Roland qui lui, tente, comme leur fils Achille, de survivre dans les tranchées. Un homme qui a peint son portrait. Il s’agit de Théodore Brienne, un peintre contemporain et ami de Matisse, de Derain, des fauvistes et des cubistes. 

Dans la nuit, le trouvant couché et trempé sur la terrasse, Rosalie le fait entrer en catimini et le cache dans les combles de la maison. Il n’est pas censé rester longtemps… Rosalie prend des risques, elle le sait, mais ne peut se résoudre à le chasser. 


Rosalie devient infirmière en soignant bénévolement les blessés de la guerre, dans l’ancienne école de garçons, tandis que sa mère remplace son père aux commandes du vignoble. Très vite, elle doit travailler de nuit et se voit contrainte de demander à Marthe, l’une des bonnes de la famille – qui a surpris Théodore et fait chanter Rosalie –, de lui apporter à manger pendant son travail. Les choses se compliquent, d’autant que la guerre qui continue décime les jeunes soldats et fait monter en flèche l’opprobre et la haine générale envers les déserteurs, dans toutes les classes sociales. Isaure fait partie des plus remontées. Et Marthe, rusée, comprend tout ce que son silence peut lui rapporter.

Pour tenter de garder les faveurs de Rosalie, qu’il a devinée très proche des religieux parfois bien curieux – “ces corbeaux en soutane” –,Théodore lui livre peu à peu, sous forme de “miettes”, des moments de sa vie passée ; uniquement sa vie de peintre avant la guerre, rien sur cette dernière.
Son passé de peintre sans le sou nous apporte des détails très intéressants sur l’art pictural : ses méthodes, ses tendances, les peintres qui s’en sortent et ceux qui végètent et, en ces temps particulièrement difficiles pour les artistes, “des peintres reconnus, même s’ils vivaient mal de leur art”, dont un certain nombre vivaient l’été regroupés et solidaires dans le sud de la France.

Quant à Rosalie, elle tremble d’être découverte ; et ce qu’elle ressent pour son protégé ressemble de plus en plus à l’amour. Si elle s’en veut de céder au chantage de Marthe, elle ne peut se résoudre à le condamner en le laissant partir.

Les jours passent, la guerre continue, les hommes meurent et les femmes de tous âges sont habillées de noir. La mère et la fille poursuivent un chemin qu’elles n’avaient pas choisi mais qui est leur destin. Isaure se plait de plus en plus à la tête du vignoble tandis que sa fille, épuisée de fatigue, aide les blessés à vivre ou à mourir tout en protégeant à grands risques Théodore.


Jusqu’à une fin qui, tout en restant plausible, ne sera peut-être pas celle que l’on attendait. Mais est-ce à nous de choisir la fin d’un roman ? Non bien sûr.


L’écriture de Gaëlle Nohant est tout à la fois élégante, claire et sensible. Les dialogues, juste soulignés par un retour à la ligne, s’adaptent à celles et ceux qui les prononcent. L’émotion passe avec les sentiments, les ressentiments et la colère à peine voilée contre ceux qui dirigent la guerre sans la faire… Les descriptions des lieux de guerre et surtout des blessés sont d’un réalisme qui fait frémir.


Un regard sur le livre. Ce pourrait être une belle histoire d’amour en temps de guerre, doublée d’une histoire de l’art de la peinture en cette même période. Ça l’est, mais bien d’autres thèmes sont évoqués dans les pages, au premier rang desquels peut-être la guerre. Non, pas peut-être, à coup sûr. La “der des der” comme ils l’ont appelée.


L’homme sous l’orage
nous fait rencontrer et aimer deux beaux (et complexes) personnages. Rosalie et Théodore. Elle nous émeut par sa naïveté, sa douceur contrariée, sa soif de liberté, son courage pour tenir tête à sa mère (en catimini et sur une durée longue, le risque est encore plus grand). Lui nous est révélé peu à peu et notre sympathie va crescendo. Ce que l’on pourrait prendre pour de la pure lâcheté est une discrétion sur son passé récent, son silence sur lui de la modestie et sa désertion un refus de tuer. Un artiste motivé et profondément pacifiste. Ces deux-là vont – nous le comprenons de suite –, vivre une histoire d’amour belle mais impossible, évidente mais contrariée. Bouleversante et délicate. Un bonheur fugace que nous savourons en plein centre d’une toile de fond tragique.


Autour de Rosalie et Théodore, gravitent des personnages secondaires qui ont de l’importance mais n’attirent pas notre sympathie. Isaure, la mère de Rosalie, est une femme toujours digne, pétrie d’un conservatisme pieux et d’un patriotisme sans faille. Même en apprenant les déboires et les drames qu’elle a vécus auparavant, j’ai eu du mal à l’estimer pour sa contribution à “l’effort de guerre” – elle investit sa personne et ses finances pour les victimes  – à l’aune de ses idées bien arrêtées ; et son manque d’empathie profonde envers ses proches, surtout sa fille Rosalie, m’a gênée.
Une mention particulière pour Marthe, la bonne ambitieuse qui profite de la situation compliquée de Rosalie pour la faire chanter mais finit par devenir solidaire et se remettre, elle, en question. Marthe qui prononce ce que je pourrais considérer comme LA phrase du livre :
“La guerre démolit les hommes, et ceux qu’elle recrache sont à peine vivants”. 

Autre thème abordé dans les pages : la condition des femmes en l’absence des hommes. L’histoire d’Isaure nous permet de constater que même dans un milieu aisé, donc privilégié, la femme est “cantonnée” à la tenue “domestique” et que l’homme, s’il a la chance de revenir entier du front, reprendra les responsabilités qui lui sont propres. Tandis que les femmes retrouveront les leurs sans transition aucune. Isaure, à la tête du vignoble de “son mari”, se fait cette réflexion :
“Il est au front depuis des années et la vérité c’est qu’elle arrive à vivre, elle se passe de lui. Mieux, son absence a ouvert une brèche où elle respire plus librement. Elle s’émerveille de savoir vendanger, tailler la vigne, négocier bec et ongles le prix de la récolte avec les courtiers et les intendants de l’armée”. 

Mais le thème essentiel de ce roman, éparpillé dans ses pages et considéré de plusieurs points de vue : ceux qui la commandent, ceux (et celles) qui la font et la subissent, ceux qui la refusent, est la guerre elle-même, sa violence et ses absurdités totales. Encore, me direz-vous. Un sujet rebattu. Oui, encore et toujours, mais le dira-t’on jamais assez… Car l’homme ne sait pas vivre dans la paix. L’expression “la der des der” prêterait à rire si elle ne concernait pas la guerre. Une guerre en entraîne toujours une autre. La paix est un vain mot. Comme le disait Victor Hugo :
“La guerre c’est la guerre des hommes, la paix c’est la guerre des idées”.

C’est bien ce que nous dit Achille en d’autres termes  :
“Il était persuadé que le progrès technique panserait les plaies de l’humanité, qu’il résoudrait les famines et la pauvreté. Il voulait croire que la barbarie relevait d’une histoire ancienne, imaginait l’avenir dans un dialogue pacifique entre les cultures. (…) Lui revient son visage tendu alors qu’il évoquait les mécaniques diaboliques élaborées pour que les hommes s’entretuent. C’est à qui inventera l’arme la plus meurtrière, avait-il conclu, amer”.

Et plus loin, le sacrifice des appelés :
“C’était aussi dur et inhumain qu’à Verdun. Des généraux obtus, dont les rêves de charges héroïques se brisent sur les mitrailleuses de l’ennemi. Des légions de fantassins réduits en charpie, s’effondrant ligne après ligne ».

Cette fois, sur les “grands” mots de ceux qu’on nommait “grands” et leur patriotisme facile et aveugle, c’est Théodore qui nous dit :
“Bercés de patriotisme et de grandeur, ils ne veulent pas savoir que ces grands mots ont armé les bombes qui pleuvent sur leurs enfants. Que le courage ne découle pas de la morale mais plus souvent de la terreur”.

Et plus fort encore, toujours dans l’esprit de Théodore, sur ces armées d’adolescents qui, obéissant aux vieux dirigeants bien planqués, aux uniformes bardés de médailles, se rendent à l’abattoir… en chantant :
“C’est la colère qui l’emporte devant ce gâchis qu’ils ont besoin de sanctifier pour parvenir à l’avaler. (…) L’impôt du sang, c’est le nom qu’ils lui donnent, sauf que ce n’est pas leur sang qu’ils versent mais celui de leurs gosses, c’est l’avenir qu’ils envoient au casse-pipe. Après trois ans de carnage, comment peuvent-ils continuer à y croire, au lieu de vomir leur bile aux visages des généraux et du Ministre de la Guerre ?”.

Pour en finir (façon d’écrire) avec la guerre, voici sa “vraie” horreur, que découvre Rosalie :
« Rien ne l’a préparée à affronter ce qui l’attend. Cet espace saturé de bruit, ce lieu d’urgence et d’impuissance. Loin des comptes rendus patriotiques et des mots pudiques de son père et de son frère, des illustrations du Miroir, de ces horreurs que la distance rend abstraites, ici, tout ce qui survit transpire et crie ce qu’est vraiment la guerre, et elle ne peut se protéger de ce choc. (…) Le moindre espace est encombré de lits et de malades, de fauteuils roulants, de béquilles et de tablettes. L’odeur d’éther envahit tout, recouvrant des puanteurs plus sourdes et agressives”.

Je dirai pour finir que je vous recommande vivement la lecture de ce roman bellement écrit qui mêle, en prenant son temps, l’amour à la guerre, l’art de peindre à l’Histoire, la sensualité à l’émancipation. La dignité à l’intime. Et la révolte aux liens familiaux difficiles. Il provoque en nous de l’émotion pure, de la révolte et de l’intérêt, notamment pour la peinture et les peintres de l’époque, sujet peu abordé en temps de guerre.

Tout au fil des pages, en lisant les passages relatifs à la guerre, je fredonnais sans m’en rendre compte la chanson de Boris Vian (“Le déserteur” 1954). Je ne peux m’interdire d’en joindre les paroles ci-dessous. En ajoutant que ces paroles ne sont en rien antipatriotiques mais uniquement un hymne à la paix doublé d’un refus de la guerre-boucherie. Message entendu (lors de la guerre d’Indochine notamment), mais non reçu. Et qui peut concerner toutes les guerres sans exception.

Monsieur le président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps.
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir.
Monsieur le président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer de pauvres gens.
C’est pas pour vous fâcher,
Il faut que je vous dise,
Ma décision est prise,
Je m’en vais déserter.

Depuis que je suis né,
J’ai vu mourir mon père,
J’ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants.
Ma mère a tant souffert
Qu’elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers.
Quand j’étais prisonnier,
On m’a volé ma femme,
On m’a volé mon âme,
Et tout mon cher passé.
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes,
J’irai sur les chemins.

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France,
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens:
«Refusez d’obéir,
Refusez de la faire,
N’allez pas à la guerre,
Refusez de partir.»
S’il faut donner son sang,
Allez donner le vôtre,
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le président.
Si vous me poursuivez,
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer. *

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