Quand sort la recluse ⇜ Fred Vargas

Sorti en mai 2017 chez Flammarion. Roman policier. 480 pages.

L’auteure. NĂ©e en 1957 Ă  Paris, FrĂ©dĂ©rique Audouin-Rouzeau a d’abord Ă©tĂ© chercheuse au CNRS, spĂ©cialisĂ©e dans l’archĂ©ozoologie (Ă©tude des relations entre les humains et les animaux). Egalement mĂ©diĂ©viste, spĂ©cialiste de la peste au Moyen Age, elle Ă©crit son premier roman, Les jeux de l’amour et de la mort, en 1986. EngagĂ©e politiquement, elle dĂ©fend avec d’autres intellectuels de gauche la cause de l’écrivain CĂ©sare Battisti, ancien activiste italien d’extrĂŞme-gauche.
Elle a publiĂ© depuis une dizaine de polars qui tous ont connu un grand succès et ont Ă©tĂ© traduits en plusieurs langues. Pour les avoir tous lus et (presque) tous apprĂ©ciĂ©s, je peux affirmer que ce succès est largement mĂ©ritĂ©. Citons L’homme Ă  l’envers (le premier mettant en scène Adamsberg, un modèle pour le suspense), Pars vite et reviens tardDans les vents de NeptuneUn lieu incertain, L’armĂ©e furieuse, etc. Plusieurs ont Ă©tĂ© —plutĂ´t bien— adaptĂ©s pour la tĂ©lĂ©vision avec un Jean-Luc Anglade très inspirĂ© dans le rĂ´le du commissaire Adamsberg. Celui-ci est la neuvième enquĂŞte d’Adamsberg.

Les cinq premières lignes
Adamsberg, assis sur un rocher de la jetĂ©e du port, regardait les marins de Grimsey rentrer de la pĂŞche quotidienne, amarrer, soulever les filets. Ici, sur cette petite Ă®le islandaise, on l’appelait « Berg Â». Vent du large, onze degrĂ©s, soleil brouillĂ© et puanteur des dĂ©chets de poisson. Il avait oubliĂ© qu’il y a un temps il Ă©tait commissaire, Ă  la tĂŞte des vingt-sept agents de la Brigade criminelle de Paris, 13e arrondissement Â».

L’histoire. Le commissaire Adamsberg est encore en Islande oĂą a eu lieu sa dernière enquĂŞte. Il s’en remet doucement lorsqu’un message de Paris l’incite Ă  rentrer. Avant que dĂ©marre la vĂ©ritable enquĂŞte, un clin d’œil amusant de la part de Fred Vargas nous montrant ce qu’elle aurait pu nous donner Ă  lire : une intrigue facile et banale. En deux temps trois mouvements il dĂ©noue une affaire de meurtre de femme dans laquelle deux hommes sont suspectĂ©s (le mari et l’amant) ! Le B.A. BA du flic de base. Trop « facile Â» pour Adamsberg…
Cinquante pages plus tard, on est dans le vif du sujet. Trois octogĂ©naires sont morts après avoir Ă©tĂ© mordus par une recluse – petite et peureuse araignĂ©e qui vit cachĂ©e et dont la morsure n’est pas mortelle mĂŞme si elle peut occasionner des lĂ©sions très graves en « dissolvant Â» les chairs. Il faut donc chercher ailleurs la cause de la mort.
Le nombre de morts augmente. Très vite, le commissaire a une intuition qui ne le lâchera pas : mĂŞme si cela paraĂ®t impossible, il s’agit de meurtres. Le problème est de comprendre comment un tueur peut rĂ©ussir Ă  tuer autant de personnes (et sur une pĂ©riode aussi longue) avec du venin de recluse, cette si petite araignĂ©e. S’agit-il de meurtres gratuits, de crimes crapuleux, de vengeances programmĂ©es, par qui et pourquoi ? L’enquĂŞte s’avère difficile, et plus d’une fois le commissaire est sur le point de s’avouer vaincu et de penser qu’il allait devoir gĂ©rer, face Ă  ses adjoints pour la plupart Ă©puisĂ©s, la dĂ©bâcle incontestable de l’enquĂŞte Â» (page 295).
Jusqu’au moment oĂą l’auteure sort de son chapeau une idĂ©e de gĂ©nie qu’elle fait germer dans l’esprit de son cher commissaire et qui relance l’enquĂŞte : et si la recluse n’était pas que cette araignĂ©e peu connue qui se cache aux yeux des hommes ? Si le mot « recluse Â» avait deux significations ? Si la recluse Ă©tait dans le cas prĂ©sent – aussi ou seulement – une femme enfermĂ©e ? Les mots, leur importance…
Dès lors sont entamĂ©es des recherches historiques et leurs aboutissants : viols rĂ©pĂ©tĂ©s sur du long terme, violences faites aux femmes et aux enfants, les reclusoirs dans l’histoire, une « Bande des recluses Â», une mĂ©moire vengeresse, un orphelinat de la honte (dit « de la MisĂ©ricorde)… l’enquĂŞte explose en mille facettes, le lecteur a du mal Ă  suivre mais le bon commissaire lui rĂ©sume la situation en faisant le point (comme Kurt Wallander, le commissaire d’Henning Mankell rĂ©unissant très rĂ©gulièrement ses inspecteurs dans la grande salle de rĂ©union) au cours de rĂ©unions souvent houleuses avec ses co-Ă©quipiers.
Au bout de son enquĂŞte, le commissaire devra faire un choix difficile : son devoir de livrer le coupable Ă  la justice ou la clĂ©mence de le laisser libre. Bien sĂ»r le suspense et la tension sont entretenus jusqu’au bout, les pages se tournent d’un simple frĂ´lement de doigt, le livre se dĂ©guste et se dĂ©vore Ă  la fois. Bravo madame Vargas, pourvu que votre prochaine enquĂŞte soit dĂ©jĂ  sous les touches du clavier et que l’attente soit courte !

L’écriture de Fred Vargas est là aussi drôle, fluide, imagée, et d’une poésie presque saugrenue. Les dialogues sont enlevés, savoureux et pleins d’esprit. Du vif-argent. On retrouve tout son univers, à la fois réaliste et fantasmagorique, avec des sauts dans l’espace et dans le temps. Et tout le contraste entre la précision et la minutie classiques de l’enquête – ou plutôt des enquêtes –, et l’aspect un poil déjanté des histoires secondaires, entre les inspecteurs de la brigade par exemple.
Fred Vargas a dit dans une de ses – rares – interviews que « ce qui fait un livre, c’est la musique Â», celle que composent les mots. Une idĂ©e qu’elle met en pratique, ici plus encore peut-ĂŞtre que dans toute son Ĺ“uvre. Le livre fourmille de bons mots, de jeux de mots, de mots Ă  plusieurs sens (les recluses), de mots rares (les blaps), qui semblent inventĂ©s mais existent vraiment, de mots qu’elle emploie avec un sens figurĂ© qui devient un sens propre ; mais aussi de vers, de citations littĂ©raires et philosophiques et de proverbes sentencieux. Cette Ă©criture très personnelle qui tient du grand art lui permet de nous faire lire de vraies horreurs un petit sourire bĂ©at aux lèvres et l’air de n’y point croire.
CĂ´tĂ© construction, la maĂ®trise est totale lĂ  aussi. Si le lecteur se perd dans quelques circonvolutions historiques ou dans les brumes gazeuses de l’esprit d’Adamsberg, l’auteure, elle, ne le perd pas de vue et le remet dans le droit chemin quand il le faut par une pirouette de fin de chapitre. Elle nous laisse croire qu’elle est tout aussi perdue que nous, affirmant que tout s’est imposĂ© Ă  elle : le sujet, les personnages (y compris les animaux), les querelles intestines de la brigade, l’histoire, alors qu’il n’en est rien. Sorte de grand manitou, elle dĂ©mĂŞle avec maestria les fils d’un rĂ©cit difficile qui lui Ă©chappe un moment, ou qui fait mine de lui Ă©chapper.

Mon avis sur le livre. Quand il entre dans une nouvelle histoire de Fred Vargas, le lecteur est en pays conquis. Un peu comme s’il y retrouvait la famille ou les amis. Ses romans mettent en scène presque toujours les mêmes personnages avec en tête de brigade Adamsberg, un commissaire nonchalant, rêveur et philosophe qui fonctionne à l’empirisme et à l’intuition. Les autres membres de sa brigade hétéroclite sont tout aussi hauts en couleur et c’est toujours avec grand plaisir que nous les retrouvons empêtrés dans leur histoire personnelle mais toujours fidèles à leur patron, qu’ils craignent pour certains et vénèrent pour d’autres.

Violette Retancourt, la préférée du patron, forte comme le rock mais méfiante et grande sentimentale, Danglard, historien souffrant d’hypermnésie, grand amateur de vin blanc en toutes circonstances, Mercadet l’hypersomniaque obligé de faire un somme toutes les trois heures, Veyrenc, l’ami d’enfance du commissaire, originaire du même patelin que lui et pourvu d’une chevelure naturellement bicolore, et j’en passe… toujours aussi invraisemblables, charismatiques, mais toujours prêts à traquer le vilain. Nous les retrouvons dès les premières pages et ne les quitterons plus jusqu’à la toute fin, lorsque, une fois le meurtrier démasqué, l’auteure nous donnera toutes les explications nous permettant de refermer le livre avec un sentiment de satiété. Après un voyage dans l’espace et dans le temps de près de cinq cents pages. Ce qu’elle fait de façon stricte et consensuelle certes, mais avec une précision absolue qui lui permet de boucler tous les détails, y compris des pans de l’histoire qui pourraient sembler avoir été oubliés en route.

Cette Ă©quipe hĂ©tĂ©roclite est dans toutes les enquĂŞtes sujette aux disputes et dĂ©saccords : persiflages des uns, colère des autres, diffĂ©rences de vue et de mĂ©thode. Et seules la grande diplomatie et la placiditĂ© d’Adamsberg lui confère un semblant d’homogĂ©nĂ©itĂ©. Ici, le stade du dĂ©saccord est largement dĂ©passĂ©, Danglard entre en conflit ouvert avec son ami Adamsberg, qui n’y comprend goutte, et entretient une fronde permanente dans l’équipe, faisant de l’obstruction systĂ©matique et provocatrice. Au point qu’ils finissent par en venir aux mains.
Bien sĂ»r, comme chaque fois avec Fred Vargas la scientifique, je suis sortie un peu moins bĂŞte de cette lecture : un peu d’histoire (les recluses), un peu de zoologie (les recluses), l’intĂ©rĂŞt est grand et le roman prend de plus en plus d’envergure Ă  mesure que l’intrigue avance. Un bel hommage aux animaux et en particulier aux oiseaux, très prĂ©sents dans les pages du livre et toujours Ă©voquĂ©s dans l’esprit brumeux du commissaire par le biais de jeux de mots, comme ce martin-pĂŞcheur qui lui est « suggĂ©rĂ© Â» par la mention d’un certain docteur Martin-PĂ©cherat. Ce qui procure une lecture non seulement drĂ´le, malicieuse et parfois dure, mais intĂ©ressante voire passionnante.
Amusant, aussi, les deux histoires parallèles et rondement menĂ©es, celle de la jeune femme Ă©crasĂ©e par un 4×4 au dĂ©but et celle d’un voisin voyeur chez un membre de l’équipe.
Pour finir, je dirai que « Quand sort la recluse Â» (quel titre si mystĂ©rieux et explicite !) est un des meilleurs romans de l’auteure qui, comme le vin, se bonifie avec le temps, jusqu’à devenir Ă  raison l’un des auteurs prĂ©fĂ©rĂ©s des Français. Et des plus attendus.

ForcĂ©ment un grand coup de cĹ“ur et le conseil impĂ©rieux Ă  tous qui auraient la chance de ne pas l’avoir encore lu de courir l’acheter toutes affaires cessantes et de le dĂ©guster. Attention quand mĂŞme : addiction probable Ă  l’auteure. Si c’est le cas, vous pouvez y aller les yeux fermĂ©s. Chaque histoire traite d’un sujet diffĂ©rent, les premiers romans sont plus courts et d’autres personnages rĂ©currents tout aussi loufoques et attachants que la Brigade, mènent la danse, eux aussi menĂ©s par le commissaire rĂŞveur. L’un d’eux, Mathias, historien mĂ©diĂ©viste, vient Ă  la rescousse dans ce dernier opus, ce qui donne lieu Ă  une belle rencontre entre un homme et une femme. Moi qui vous « parle Â», j’ai lu deux fois L’homme Ă  l’envers, l’un des tout premiers, et ne dĂ©daignerais pas de le relire. Oui mais quand…

3 réponses

  1. D’accord avec Cathy, trop gĂ©nial, ce dernier roman de la grande Fred’ fourmillant d’histoires en parallèle avec l’enquĂŞte, de l’interprĂ©tation de « La chèvre de monsieur Seguin » Ă  la recette de la garbure. Un rĂ©el moment de bonheur que je conseille de ne pas interrompre pour en dĂ©guster la substantifique moelle avec dĂ©lectation. Puis, bien sĂ»r, lire ensuite la magnifique chronique de la Serial Lectrice qui prolonge divinement et synthĂ©tise si bien le roman.

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