SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Nous aurions pu être des princes ⇜ Anthony Veasna So

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Anthony Veasna So.

Anthony Veasna So, né en 1992, est mort vingt-huit ans après, sans avoir le temps de devenir un prince. Mais il nous aura laissé ces nouvelles posthumes, parues d’abord séparément dans des magazines, puis regroupées dans ce recueil publié en 2021 aux Etats-Unis et en ce mois de février 2023 pour la version française chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. A coup sûr ce jeune et fougueux écrivain avait trouvé sa route et serait devenu une voix vibrante et singulière de la littérature américaine contemporaine.

Les neuf nouvelles se déroulent à Stockton, une ville de la Californie non hollywoodienne, déclarée en faillite immobilière, fortement délabrée et livrée aujourd’hui aux ghettos et aux gangs belliqueux. Une ville où vit une communauté cambodgienne depuis la fin des années 70. Deux générations seulement pour cause de décès des anciens : les réfugiés qui ont survécu au génocide des Khmers rouges et leurs descendants, des adolescents qui s’ennuient ferme et se cherchent une vie.

Stockton dont nous lisons : “À son ouverture deux ans plus tôt, le Chuck’s Donuts a semblé jouir d’une prospérité à toute épreuve. Il faut imaginer les rues du centre avant la crise du logement, avant que la ville se déclare en faillite et s’impose comme la capitale fédérale des saisies. Imaginer le Chuck’s Donuts cerné par des bars et des restaurants animés, sans oublier un cinéma IMAX flambant neuf, tous ces établissements grouillant de clients encore dans le déni quant à leurs crédits immobiliers impossibles à rembourser.

Et plus loin : “Il n’y a rien d’exceptionnel à passer sa vie d’adulte dans le trou du cul de la Californie, ce trou qu’un responsable gouvernemental quelconque a jugé digne d’une bande de réfugiés lacérés par leur stress post-traumatique, un trou du genre intolérant au succès, qui lâche des rêves comme il lâcherait des pets”.

La première nouvelle, Chuck’s Donuts, est la seule dont les personnages principaux sont des femmes. Elle met en scène une mère, Sothy, et ses deux jeunes filles, Kayley, douze ans et Tevy, seize ans, seules face à un inconnu au comportement étrange venu de nulle part, entré une nuit dans leur boutique-café, et dont la ressemblance avec leur père est troublante. C’est avec Le garage, la nouvelle la plus “bouclée”, dans une période courte, avec un début et une fin.

Les autres nouvelles racontent des tranches de vie d’une même famille, celle d’Anthony Veasna So lui-même, qui apparaît d’ailleurs nommément dans Développement humain, la septième. Moins brouillonne que certaines – les familles cambodgiennes sont nombreuses et les cousins-cousines plus encore –  celle-ci relate la vie tumultueuse d’Anthony, un jeune homme qui, après quatre années d’études dans une université reconnue, continue de chercher sa voie, refusant de céder à la facilité de la technologie spéculative et de l’argent.
Nous croisons les personnages d’une nouvelle à l’autre, pas persuadés que ce soient rigoureusement les mêmes personnes car les prénoms changent parfois, mais quasiment sûrs qu’il s’agit de LA famille élargie de l’auteur à des moments différents.

La famille khmère type est décrite ci-dessous lors d’une prise de photos de mariage :
“Une photo naturelle de la mariée avec ses demoiselles d’honneur pendant qu’on retouche leur maquillage, puis la mariée posant avec ses parents, puis ses frères et sœurs, puis ses demi-frères et demi-sœurs, puis ses cousins Germain, ses grands cousins, ses cousins issus de germains, puis avec les beaux-parents, puis avec la famille qui possède le Chuck Donuts et celle qui possède l’Angkor Pharmacy”.
Sans oublier les “ba” (les parents) et les vieilles tantes, tous survivants déroutés du génocide, ça fait du monde !

La dernière nouvelle enfin, au titre explicite : Différences de générations, met les choses au point : une mère (celle d’Anthony Veasna So) finit par raconter à son fils les événements traumatisants qui ont marqué la génération de leurs parents. Et qui nous marquent profondément nous aussi. Sa fin est moins ouverte que celle des autres nouvelles, comme pour faire du présent une route vers l’avenir et non plus un retour vers le passé.

L’écriture est jeune, moderne tant dans le vocabulaire que dans les expressions. Drôle et insolente. Attendrissante et décoiffante. Trash dans certaines scènes. Avec la fougue et l’impudeur de la jeunesse, dans la plupart de ses nouvelles, le narrateur parle à la première personne. Mais est-ce le même “je” ? J’ai aimé le penser au début ; pourtant non, l’auteur n’habite tout à fait que deux ou trois d’entre elles. C’est un “je” morcelé qui raconte des morceaux de vie, des bribes de souvenirs et des quêtes d’identité.
Cette plume si novatrice pour raconter les événements traumatisants d’un passé pas si lointain aurait à coup sûr porté haut dans le firmament  littéraire le jeune Anthony ; son beau sourire à fossettes et aux yeux enjôleurs en auraient conquis plus d’un.

Un regard sur le livre. L’histoire du monde est complexe. Ce ne sont que dates, lieux et noms de personnages à retenir et à croiser sans cesse.si on veut sinon la comprendre, du moins la déchiffrer et la retenir – sous forme de bribes. Mais celle de l’Asie l’est particulièrement, totalement imbriquée dans celle de tous les pays de l’Asie, mais également de l’Europe et des États-Unis. Depuis que les Européens ont commencé à traverser les mers et les océans avec de gros bateaux, les grands conquérants n’ont fait que se partager, souvent manu militari, les autres continents, sans  exception aucune. Qu’ils s’appellent colonies ou protectorats, ces pays et leurs habitants ont été brutalisés, annexés, spoliés, “évangélisés, esclavagés…

En lisant Anthony Veasna So, nous découvrons nombre de traditions des Cambodgiens immigrés en Californie. Deux grands thèmes traversent les neuf nouvelles et souvent s’y recoupent. En premier lieu l’identité khmère, qui taraude chacun des jeunes, est présente – sous forme de question directe ou indirecte – dans chacune comme ici dans Chuck’s Donets lorsque Tevy, 16 ans, en fait le sujet d’une dissertation :
“Qu’est-ce que ça veut dire, être khmer, déjà ? Comment sait-on ce qui est khmer et ce qui ne l’est pas ? La plupart des Khmers savent-ils depuis toujours, au fond d’eux-mêmes, qu’ils sont khmers ? Y a-t-il des émotions que les  Khmers éprouvent et pas les autres ?”.

Évolution générale oblige, toujours et partout les générations (séparées de vingt ans à l’époque) se succèdent, conservent et transmettent les coutumes tout en adoptant les changements, les métamorphoses liés aux progrès et à l’Histoire. Ici, ce sont les jeunes qui s’interrogent sur “la khmèritude”, car il leur manque, pour comprendre leurs origines et leur appartenance à un peuple spécifique, une génération : celle des victimes de Pol Pot, leurs grands-parents. Qu’ils aient survécu au génocide ou en aient eu l’écho par leurs parents, les deux générations “restantes” souffrent des stigmates des atrocités commises et n’arrivent pas à en évacuer les traumatismes. La génération la plus jeune, celle de l’auteur, souffre peut-être davantage encore car à la douleur morale s’ajoute une incompréhension mutuelle liée à la “pudeur” des parents d’en parler à leurs enfants. Tout comme les juifs ne parlaient pas de l’Holocauste.

Or les jeunes veulent s’affranchir de cette incompréhension qui les fait tourner en rond sans trouver et affirmer leur identité, y compris sexuelle, et leur liberté. Ils veulent avancer dans leur vie sur un chemin qu’ils auront choisi, dans un univers qui leur a été imposé non pas par leurs parents, mais comme à leurs parents. Ne pas avoir pour seul choix de carrière de réparer des voitures, tenir une échoppe en faillite ou fabriquer et vendre des donuts fabriqués à la khmère.…
Ou bien encore de se qualifier au plan national au badminton – chez toutes les minorités qui ont migré vers l’Amérique, le sport a une grande importance. Ou, mieux, faire des études universitaires et avoir un large éventail de propositions d’emploi.

Le second thème récurrent dans les pages est l’importance de la religion bouddhiste. Une nouvelle est entièrement consacrée aux moines, qui n’ont à vrai dire pas toujours une vie “monastique”, et toutes relatent au moins une fois un épisode de “réincarnation”.
Au Cambodge comme dans bien d’autres pays d’Asie, la notion de réincarnation est fortement ancrée chez les anciens et chez les jeunes (même s’ils profitent des fêtes que ces événements occasionnent pour abuser de l’alcool et des drogues). Existence trop courte, vie et mort injustes, peur du néant ou espoir d’une vie future, l’idée de la réincarnation rassure. Si le corps est mortel et putrescible, l’âme est immortelle et peut s’incarner dans un autre corps, celui d’un nouveau-né de la même famille, une ou plusieurs générations après la mort du premier corps. Ce qui donne lieu ici chez les jeunes à des pronostics, toujours drôles, du comportement futur de l’âme réanimée à l’aune de son comportement passé. Une manière comme une autre peut-être aussi d’entretenir les relations familiales (et leurs souvenirs). Car chez les jeunes figurant dans les nouvelles, les souvenirs c’est justement ce qui manque…  

Pas fan de nouvelles, c’est vrai, mon genre favori est peut-être les sagas, les bonnes vieilles histoires de familles sur plusieurs générations, avec fond historique obligé, des secrets cachés et les non-dits (ou les mensonges) qui les ont préparés, des rancœurs, des jalousies et des trahisons. Quelle que soit l’époque, pourvu qu’elle dure longtemps.
Pourtant, des nouvelles d’un jeune auteur américano-cambodgien – plus précisément américano-khmer – inconnu, décédé de manière dramatique peu avant la sortie de ce premier livre, là oui. D’autant que je ne connais pas grand-chose du pays en question, le Cambodge, si ce n’est les sombres méfaits de Pol Pot et les horreurs qu’il a commises. Une belle occasion d’apprendre en me plongeant dans la lecture. Et puis, l’avantage des nouvelles, c’est que ça se picore. Et ça, c’est génial quand on aime lire deux ou plusieurs livres à la fois. C’est d’autant plus facile ici que l’unité de lieu et de temps est quasiment “respectée” et que l’auteur n’a pas besoin de retirer son masque pour qu’on le reconnaisse dans plusieurs de ses “réincarnations” !
Je dirai pour finir que ces neuf nouvelles qui sont empreintes de la fougue de la jeunesse – celle de l’auteur et celle de ses personnages – ouvrent un chapitre de l’histoire d’un peuple asiatique émigré depuis peu aux Etats-Unis (et en Europe) qui n’a pas fini de se libérer des traumas des guerres et du génocide qui ont laissé leur pays exsangue. Celui des boat-people. Il faudra du temps, beaucoup de temps à tous ces peuples pour passer à autre chose. Dommage une fois encore que ce jeune écrivain si prometteur soit mort avant l’heure. Il aurait pu nous dire davantage.

PAROLES D’AUTEUR

Plus autobiographique impossible… A la fin de Développement humain, la dernière phrase qui ponctue la nouvelle, c’est forcément l’auteur qui la prononce :
“Voilà où j’en étais ! Habitant dans un quartier qui évoquait l’écho d’un San Francisco défunt. Gay, Cambodgien, et même pas vingt-six ans, portant dans mon corps les stigmates de la guerre, du génocide, du colonialisme. et pourtant, ma tâche consistait à enseigner à des jeunes de dix ans de moins que moi, évoluant de l’autre côté d’une différence océanique, ce que signifie d’être humain comme c’est absurde, me suis-je avoué. Foutrement comique. Et j’avais hâte, en fait.”

Une ébauche d’explication d’une mère à son fils :
J’imagine que cela fait aussi partie de nos différences de génération : tu es toujours convaincu que nous méritons des réponses, qu’il y a toujours une vérité à découvrir. (…)Je n’ai pas de mal à retrouver des exemples de situations où je me suis inquiétée de ton attitude envers le monde, de ta… conscience aiguisée comme un sixième sens”. 


(…) “Comme c’est naïf de considérer que notre douleur est située dans le temps, qu’elle se borne au passé, qu’il la contient. Ne le prends pas mal, mais je dois te présenter mes excuses pour avoir refusé de parler ouvertement jusqu’à ce que tu arrives à l’âge adulte, et même après ; après la mort de ton ba, j’étais sans cesse désarçonnée, peut-être même gênée, par ton insatiable curiosité au sujet du régime, des camps, du génocide. Tu exigeais de connaître le moindre détail, comme si comprendre cette partie de ma vie allait expliquer intégralement la tienne. Dans ma  frustration, les dents serrées, je n’avais pas les mots pour dire que ces années n’avaient jamais été la seule explication de quoi que ce soit. Que j’ai toujours considéré que le génocide était à la fois la source de tous nos problèmes et d’aucun”.

UNE TOUTE PETITE HISTOIRE DU CAMBODGE

Nous aurions pu être des princes ⇜ Anthony Veasna So - 17 avril 1975 - BouQuivore.fr
L’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh le 17 avril 1975.

Parmi les pays de l’Asie du Sud-Est, le paisible (et politiquement neutre) Cambodge, passé de grand pays en super puissance au début du vingtième siècle grâce à sa maîtrise de l’eau avec l’irrigation à grande échelle, a fait l’objet de rudes convoitises des pays voisins et payé un lourd tribut aux envahisseurs successifs de sa terre. Les vestiges des temples de son ancienne capitale Angkor, visités aujourd’hui encore, témoignent de la richesse et de la puissance de l’ancien royaume

Après des siècles de guerres intestines, notamment avec le Vietnam, le Cambodge est placé sous protectorat français par le roi Norodom 1er en 1863, et finit par intégrer en 1887, avec le Laos et le Vietnam, l’entité coloniale française : l’Indochine. Il obtient enfin son indépendance en 1953, après des négociations entre la France et Norodom Sihanouk (souverain pro-français dans un premier temps).
La guerre américano-vietnamienne s’intensifie encore, le peuple cambodgien en subit les violences. Le Cambodge a lourdement pâti des bombardements américains, qui se faisaient à la frontière entre les deux pays : le Mékong ; les bombes, tombant indifféremment sur les deux rives, faisaient d’innombrables victimes civiles côté vietnamien et côté cambodgien. Les Américains favorisent un coup d’état militaire qui mettra au pouvoir le maréchal Lon Noi en 1970.
En avril 1975, l’arrivée des Khmers rouges – groupe de communistes d’inspiration maoiste qui pratiquait la guérilla depuis des années –, met à bas le régime. En moins d’une journée, la ville de Phnom Penh est vidée de ses habitants (des citadins aisés) par les hommes de Pol Pot, chef sanguinaire et fanatique qui fait exécuter et mettre aux travaux forcés dans les champs les intellectuels et leurs familles, inutiles à leurs yeux. Deux millions de Cambodgiens (sur sept) mourront dans des conditions atroces (torture, faim, travaux forcés, exode) ;  parmi les survivants, les enfants seront séparés de leur fratrie, formés, endoctrinés très jeunes au régime khmer rouge. Cet épisode barbare est un des derniers génocides du XXe siècle.
Les atrocités vont durer jusqu’en 1979, date à laquelle le régime de Pol Pot est renversé par les Vietnamiens. Pourtant la guerre civile se poursuivra de longues années encore. En 1991 un traité de paix sera signé à Paris.
Aujourd’hui, après une lente reconstruction, le Cambodge vit essentiellement du tourisme et de l’industrie textile. Mais les esprits des survivants et de leurs descendants restent torturés par leur passé tumultueux, essentiellement l’épisode sanglant des Khmers rouges, sans doute le plus barbare. 

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