Rivage de la colère, publié chez Les Escales (bien qu’ayant changé de maison d’édition… par fidélité) est sorti en janvier 2020. Il comporte 407 pages. Roman.

Caroline Laurent est « entrée très tôt en littérature ». Elle a commencé par l’édition chez Les Escales. Puis, elle s’est lancée dans l’écriture avec Evelyne Pisier, l’accompagnant au début puis continuant en solo par la force des choses : Et soudain, la liberté, qui fut un véritable succès et obtint le prix Marguerite Duras. Si vous avez aimé ce livre, vous allez sans nul doute adorer celui-ci !

L’histoire. Caroline Laurent mêle fiction et Histoire avec maestria. Elle-même franco-mauricienne (sa mère ayant choisi de quitter Maurice pour la France), nous entraîne dans l’archipel des Chagos perdu dans l’Océan Indien, rattaché à l’île Maurice.


En 1968, celle-ci obtient son indépendance ; l’Angleterre avait alors exigé d’exciser les Chagos. La finalité était de louer cet archipel aux Américains pour y établir une base aérienne. Pour parvenir à ses fins, elle affame la population dans un premier temps. Puis c’est la déportation pure et simple ! Personne ne sait rien ; sous la menace, les pauvres habitants ont une heure pour préparer un baluchon avec l’indispensable, sans espoir de retour. Destination Maurice, où rien n’est prévu pour les accueillir…
Les Chagossiens vivaient de leur pêche, de leurs fruits, de troc, ils n’utilisaient pas d’argent… La plupart étaient analphabètes. C’est une vie de bidonville qui les attend à leur arrivée.


D’un « coup de baguette magique », celui de la fiction, l’auteure fait vivre l’histoire à travers des personnages romanesques profondément attachants. Tout commence en 1967 dans un lagon tranquille et se termine en 1975. Je devrais même dire en 2019 puisqu’une bonne nouvelle pour la demande de réparation des Chagossiens parvient à l’un des héros (et j’imagine que c’est vrai !). Parce que bien évidemment, après une longue période d’incrédulité, d’abattement ils vont se révolter, et accéder à l’éducation pouvoir mener à bien la défense de leurs biens.

La plume de Caroline Laurent est nerveuse, incisive, elle court sur les pages, ne s’attarde pas à des détails inutiles. Les chapitres sont brefs, alternant le passé (entre 1967 et 1975) et l’avancée des résultats obtenus. Ce n’est pas un livre pour les touristes (ou alors pour leur ouvrir les yeux) ni pour les amateurs de Balzac (sinon pour leur aérer l’esprit). L’auteure attend de ses lecteurs attention et imagination. De courts dialogues en langage créole émaillent le récit d’un agréable parfum. Ainsi page 205 : «  La vie avant c’était trop du sucre… A c’te heure tout ça fini… J’ai plus la force d’une mamzelle… ».

Les personnages sont nombreux à graviter autour des deux principaux ; une femme et un homme, les seuls dont je vais parler ici.
Marie-Pierre Ladouceur, dite Marie, est une jeune femme toute simple qui vit dans cet archipel de « Sauvages. Sagouins.Nègre-bois. Voleurs. Crétins.Crevards. A la peau plus noire que celle des Mauriciens. » (page 33). Elle est très sensuelle et l’assume pleinement. Elle a une petite fille Suzanne, née d’une liaison sans importance.
Marie est pourvue d’une immense volonté, donnée par la mer peut-être ? Enfant elle a failli se noyer mais… page 38 «  Son corps pourtant avait repris le dessus. La mer elle-même lui avait soufflé les gestes du miracle, les bras qui dessinent des ailes de papillon, les jambes qui battent comme un moteur à l’arrière, et elle était remontée à la surface. En jaillissant des flots, elle avait aspiré tout l’air du ciel dans sa bouche étonnée ». Et nous constatons à nouveau page 76 qu’elle est une femme d’action : « Qu’elle fende les cocos ou abatte sa pique entre les rochers, qu’elle danse dans la nuit ou attise les caresses, Marie agissait – elle n’attendait pas qu’on lui donne ce qu’elle pouvait obtenir par elle-même ».

Marie tombe amoureuse de Gabriel au premier regard. Amour très vite réciproque qui connaîtra bien des turbulences avec l’exil forcé.
Gabriel, un jeune Mauricien qui arrive pour occuper un poste administratif sur l’île de Diego Garcia, est « d’une élégance folle, longiligne ». Il rêvait de Londres et se retrouve dans cet archipel perdu. Bien vite il va le découvrir avec l’ardeur communiquée par Marie. On le perçoit d’emblée pourvu d’une grande sensibilité et très généreux… Il va aussi se révéler fidèle.
Gabriel porte en lui des souvenirs d’enfance douloureux.
Ensemble ils ont le petit Joséphin, auquel il donne toute l’adoration que son père lui a refusée. Page 110 nous lisons : « La paternité transfigurait l’homme, l’amant, le voyageur. Ses yeux brillaient d’un éclat nouveau. » Il enseigne la lecture à sa bien-aimée.
C’est un véritable dilemme cornélien que le gouvernement anglais lui impose en lui interdisant de révéler quoi que ce soit, à quiconque, de leurs plans pour l’archipel des Chagos.

Il y a aussi la famille de l’un et de l’autre, je ne veux pas les citer tous… Parmi eux Josette,la sœur de Marie, Evelyne, celle de Gabriel… Ils sont nombreux… mais Joséphin a une importance capitale puisque c’est lui qui reprend le flambeau de la révolte bien amorcée par sa mère, c’est lui qui nous parle, entre deux chapitres, de la suite de ce combat des Chagossiens pour obtenir réparation.

Caroline Laurent a parfaitement mené à bien sa mission : nous intéresser, nous émouvoir sur le sort des Chagossiens… tout en menant, tambour battant un roman absolument palpitant. Certains personnages nous réservent bien des surprises et l’on va de révélation en révélation jusqu’au coup de théâtre de la « presque fin ». Le cadre est forcément dépaysant ainsi que tout ce métissage que l’on croit si bien vécu à Maurice… Dans le livre, on s’aperçoit que non !

LE GRAIN DE SEL DE LA SL
Rivage de la colère. Ce roman au titre bien porté raconte une belle et triste histoire et met en scène des personnages qui tous convoquent en nous une empathie sincère. D’une plume lumineuse, Caroline Laurent dépeint le bel archipel des Chagos et brosse avec ardeur le portrait de ses habitants avec Marie LaDouceur et Gabriel en porteurs de flambeaux tout en relatant un tragique moment d’histoire méconnu ou presque du commun des mortels (et des lecteurs). L’on est conquis par l’amour, l’amitié présents dans chaque plage, et la solidarité de tout un peuple.
Un détail qui m’a frappée parmi d’autres : l’importance des nuances de noir de la peau pour les Blancs ET pour les Noirs…
Que dire sinon que cette lecture fut pour moi un énorme coup de cœur qui m’a plus d’une fois mouillé les yeux. Car le malheur, même raconté avec des beaux mots, passe toujours aussi mal. Mais l’espoir luit tout autant derrière la révolte et la persévérance. Une vraie merveille que je vous recommande. Merci Swallow Bird de me l’avoir fait découvrir.

Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques lignes. Quelques passages difficilement « extraits » d’un texte juste et beau de la première à la dernière ligne.

« Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ? J’ai longtemps cru en ce rêve. Liberté, autonomie. Applicable aussi bien en politique que dans l’intimité. Je t’aime, je ne t’aime plus, si je ne t’aime plus je pars, ma vie ouverte aux quatre vents. Je crois que je me trompais. L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue n’existe pas. On est toujours le colonisé d’au autre. Ce constat nous oblige ».

« Qu’est-ce qui forge une identité ? Un nom, une profession, la couleur d’un passeport, un certain alignement des planètes ? Ce qui nous fonde, n’est-ce pas simplement l’amour qui a présidé à notre naissance, ou bien à l’inverse, l’absence de tout sentiment ? »

« Le monde moderne ne serait que ça : un ensemble de territoires éclatés et dominés par une guerre froide, implacable, réglée au millimètre près par des missiles lancés depuis des bases secrètes ; un monde d’alliances et d’intimidations à la folie exponentielle, dans lequel les puissants ne se contenteraient plus de leur puissance mais chercheraient la neutralisation absolue de toute force opposée ; un monde où les discours médiatisés l’emporteraient sur le reste – démocratie, liberté, partage, paix, justice, à d’autres !, le XXe siècle avait choisi son camp et ce serait celui du mensonge, de l’effroi et de la haine ».

« Les morts, les vrais morts, je veux dire les vivants qui souffrent, ceux qui se lèvent le matin en réclamant la nuit pour que la journée soit déjà derrière eux, pour que le sommeil les emporte loin de la douleur, ce sont eux qui ont besoin de nous ».

Enfin la plus courte mais peut-être la plus émouvante : « Cinq petites lettres, éclatantes de pauvreté : MaMan ».