Le livre de Kells⇜ Sorj Chalandon

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Sorj Chalandon est aujourd’hui un Ă©crivain incontournable. Sorj Chalandon est un romancier français auteur d’une douzaine de romans avant celui-ci. Tous Ă  lire ou Ă  relire. Plusieurs ont obtenu un prix littĂ©raire dont le Goncourt des LycĂ©ens 2013 pour Le QuatriĂšme mur. Avant d’ĂȘtre romancier, il Ă©tait journaliste-reporter, avec des reportages qui lui ont eux aussi valu des prix, notamment le Prix Albert Londres en 1988 pour celui sur l’Irlande. De 1973 Ă  2007, il travaille comme journaliste Ă  LibĂ©ration, d’abord grand reporter puis rĂ©dacteur en chef adjoint. C’est Le Canard EnchaĂźnĂ© qui profite maintenant de ses chroniques culturelles de haut niveau tant dans le choix que le contenu.

ÉmancipĂ© Ă  dix-sept ans par l’Autre, son pĂšre brutal et tyrannique, Sorj le quitte enfin ainsi que sa mĂšre soumise. Avec pour destination Ibiza, Katmandou et autres lieux rĂȘvĂ©s par les jeunes des annĂ©es soixante-dix.

Assez vite, il se retrouve Ă  la rue Ă  Paris ; une Ă©cole comme une autre. Il supporte mal la saletĂ© et ressent le besoin d’avoir une piĂšce d’un franc en permanence dans sa poche pour les bains-douches. Il souffre de la solitude.

Paris Ă©tant devenu hostile avec les combats de rue en mai 68, il se bat et rencontre les maoĂŻstes qui vendent La Cause du Peuple. C’est l’occasion d’une prise de conscience politique qui l’aide Ă  sortir de la rue.

Une belle et Ă©mouvante Ă©quipe solidaire lui prĂȘte un logement, lui enseigne la mĂ©fiance des flics et lui donne les rudiments de la culture qu’il n’a pas reçue dans son enfance. C’est un grand bonheur pour lui d’avoir une clef qui signifie un logement !
La presse l’aide Ă  s’en sortir pour de bon en 1973, d’abord avec le dessin puis avec des articles de plus en plus rĂ©guliers.

Le livre de Kells est une histoire d’espoir qui fait du bien. Un livre Ă  lire pour reprendre confiance en la vie !

L’avis de la SL. Sorj Chalandon est fidĂšle Ă  lui-mĂȘme. Son engagement politique n’a pas variĂ© d’un poil et se lit toujours dans ses chroniques littĂ©raires et cinĂ©matographiques. Sa colĂšre contre son pĂšre – et  toutes les violences paternelles, conjugales et familiales, la maltraitance en gĂ©nĂ©ral –, ne s’est pas elle non plus Ă©teinte avec le temps, bien au contraire. Ses romans prĂ©cĂ©dents d’inspiration autobiographique (Le petit Bonzi, Profession du pĂšre, Enfant de salaud, L’EnragĂ©) le montrent : c’est en Ă©crivant, en transformant ses poings en mots, qu’il se dĂ©leste de sa rage pour un temps ; et c’est (mal)heureusement elle qui l’inspire souvent car, nous dit-il, on ne “guĂ©rit” pas plus d’une enfance brisĂ©e que d’une maladie incurable, elle contient tous les prĂ©mices de notre vie. Son incroyable talent d’écrivain Ă  la fois journaliste et romancier, sa plume lyrique et forte et sa perpĂ©tuelle empathie l’autorisent Ă  “tout” Ă©crire. Ainsi, lorsqu’un â€œĂ©pisode” romanesque devient nĂ©cessaire pour chasser le passĂ© du prĂ©sent, quand il ne parler pas Ă  la premiĂšre personne, il se glisse dans la peau d’un personnage battu lui aussi dans son enfance et sa jeunesse ; son clavier et sa souris frappent un peu plus fort, beaucoup plus vite les touches de son ordinateur. Et la colĂšre se calme. Un peu. Parfois. Pour un temps. Mais il faut du courage pour en parler, davantage encore pour l’écrire puisque les paroles s’envolent, paraĂźt-il. La rĂ©silience automatique, ça n’existe pas. Certaines pages de la vie ne se tournent qu’à moitiĂ©.


Dans ce nouvel opus Sorj Chalandon s’appelle Kells – en hommage Ă  un ami d’enfance – et s’exprime Ă  la premiĂšre personne. Il relate une pĂ©riode assez brĂšve jamais Ă©voquĂ©e jusqu’ici, ce qu’il a vĂ©cu juste aprĂšs son Ă©mancipation et qui a fondĂ© sa vocation de dessinateur puis d’écrivain.
Je l’ai trouvĂ© un peu moins sombre que les prĂ©cĂ©dents, peut-ĂȘtre parce qu’il est enfin sorti des griffes de son lion de pĂšre. Et mĂȘme si les difficultĂ©s ne manquent pas dans la rue, dans ses squares et sous ses ponts pour un adulescent, la libertĂ© est enfin lĂ  et la vraie vie Ă  portĂ©e de main. Une vie pas facile au dĂ©but qu’il va d’abord subir puis l’esquisse d’une vie professionnelle Ă  laquelle il accroche illico.
Le livre de Kells comporte des Ă©lĂ©ments qui ne figurent pas dans ceux qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© ; Ă©crit sous forme de rĂ©cit, il peut sembler moins romanesque. La violence est toujours lĂ  mais celle de la rue ne se trouve plus seulement dans les mains de son pĂšre. Le ton de l’auteur reste dans une empathie mĂȘlĂ©e de pudeur et les rĂ©flexions du petit Bonzi devenu jeune homme sont justes et claires. J’ai apprĂ©ciĂ© le rĂ©cit de la crĂ©ation d’un quotidien de gauche (LibĂ©ration) aprĂšs la pĂ©riode de mai 68 et ses dissensions politiques, et les Ă©lĂ©ments techniques sur la presse Ă©crite en gĂ©nĂ©ral.
Le livre de Kells est saisissant d’authenticitĂ©, nous embarque dans une pĂ©riode vĂ©cue par un homme en colĂšre contre un pĂšre raciste et violent, mais engagĂ© parce qu’ouvert aux autres, Ă  la justice. C’est un nouveau coup de cƓur et tout comme Garance je vous le recommande chaudement. À lire, Ă  offrir – en fin d’annĂ©e, avant ou aprĂšs, Ă  conseiller. Un “Chalandon”. Et lire un Chalandon, c’est un peu ou beaucoup lire sur soi.

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