Sorti en janvier 2019 chez JC Lattès. Roman. 232 pages

L’auteure. Aline Kiner est décédée au tout début de cette année. Une auteure érudite pleine de talent, de modestie et de charme. Son dernier roman, La nuit des béguines, paru chez Liana Levi en août 2017, m’avait enchantée par son phrasé élégant et son intérêt historique. Celui-ci est le premier, paru chez Liana Levi en 2011 puis réédité en poche, Collection Piccolo toujours chez Liana Levi, en janvier 2019. Aline Kiner fut également rédactrice en chef des hors-série de la revue Sciences et avenir.

EN DEUX MOTS
Un suspense distillé au compte-gouttes dans un petit village (fictif) pas encore remis des blessures de la guerre et sinistré par la fermeture de la mine, et une écriture précise, légère et littéraire à la fois. Entre Simenon et Elisabeth George.

Les cinq premières lignes : « 24 décembre 1944.  Il fit si froid, cette nuit-là, que les vieux hêtres se fendirent. Ceux dont les fenêtres donnaient sur la lisière de la forêt les entendirent craquer et gémir, et leurs branches claquer sèchement, comme les pétards d’une fête nocturne, avant de se briser sur le sol gelé ».

LA phrase du livre (un aphorisme !) : « Tout le monde, c’est comme personne, ça ne veut rien dire. C’est comme jamais, toujours. Bien, mal. Noir, blanc. Aimer… ».

L’histoire se déroule en décembre 2004 à Varange, ancien petit village minier de Lorraine. Le prologue nous apprend qu’un habitant suspecté d’avoir collaboré avec les Allemands a été pendu en décembre 1944. Mais à Varange, à présent, il ne se passe rien, tout semble tranquille depuis une cinquantaine d’années, la Seconde Guerre mondiale et la Libération semblent être oubliées. Jusqu’à ce jour où une jeune fille diaphane soit retrouvée morte, le corps entièrement ligoté et enfoui dans une faille creusée par un effondrement de la mine désaffectée, et que des brindilles soient disposées en un dessin étrange ressemblant à une lettre, juste à l’endroit du cimetière où le jeune homme a été pendu en décembre 1944.

Deux jeunes policiers sont envoyés pour enquêter sur place : Simon Dreemer, fraîchement muté pour ne pas dire sanctionné pour une affaire dans laquelle il s’était un peu trop investi et avait « outrepassé ses droits »et le lieutenant Jeanne Modover, partie jeune du village pour y revenir en ayant décidé d’entrer dans la police. Leurs méthodes divergent mais ils se respectent et travaillent dans le même sens.

L’écriture est simple, décrivant les lieux (villages, anciennes mines, collines ravinées par l’effondrement des tunnels) avec une finesse qui dénote une grande connaissance des lieux. La gare de Metz est si bellement dépeinte que cela m’a donné l’envie de la voir sur internet. L’image que j’en vue correspond en tous points à sa description dans le roman. Donnée, paraît-il comme « plus belle gare de France ». Les qualités de la prose de ce premier roman sont annonciatrices de l’écriture, plus hautement littéraire encore, de La nuit des béguines.

Mon avis sur le livre. Un vrai petit bonheur de lecture. Bien écrit, fin et humain. Les personnages sont complexes, pas remis pour certains des maux de la guerre et de la fermeture de la mine. L’auteure les aime, les regarde et nous les montre avec bienveillance, y compris quand leur comportement est trouble. D’une génération à l’autre, elle joue sur les apparences trompeuses, les secrets celés dans les mémoires et les rancœurs anciennes. Chacun peut être un coupable ou une victime. Voire les deux. Car les blessures du passé, même dans un si petit village, saignent toujours dans le cœur de quelques personnes, jeunes et moins jeunes et pas forcément celles auxquelles on pourrait penser ! La peinture des lieux est remarquablement réalisée et sonne juste ; Aline Kiner connaît bien cette région de Moselle qui est la sienne. L’atmosphère ressemble un peu à celle des romans de Georges Simenon, maître des intrigues rurales noueuses et psychologiques. Varange, dit un personnage, « est un village paisible. On a envie de se réfugier dans ce village. A l’abri du vent et du ciel. Mais l’impression est trompeuse ».

Pourtant le policier, un peu traditionnel, évolue au fil des pages. Plusieurs dizaines de pages avant la fin, alors que l’on croyait l’intrigue dénouée, le rythme s’accélère pour devenir celui d’un thriller. Un ultime bondissement nous réserve une dernière surprise de taille.

Enfin,Aline Kiner étant passionnée d’histoire, Le jeu du pendu est riche en détails historiques. Sur la région Est pendant l’Occupation où « Les Allemands avaient rétabli l’ancienne frontière de 1870 qui englobait l’Alsace et le nord de la Lorraine » et après la Libération, qui ouvrit grand la porte aux soupçons, aux dénonciations et aux règlements de comptes, comme ailleurs en France.
Ainsi lisons-nous, sur la confusion qui régnait en Lorraine à la Libération : « Quelle étrange période c’était ! Plus personne ne savait où se trouvait la frontière. Un jour, des automitrailleuses allemandes s’aventuraient dans le village. Le lendemain, les Américains déboulaient dans des véhicules de reconnaissance blindés.

Et cinquante ans plus tard, l’arrêt des pompes des mines de fer lorraines, les conséquences sur l’environnement et l’habitat dues aux effondrements, la crise économique qui l’a suivi, l’abandon des pouvoirs publics.
Un personnage nous dit à ce sujet : « Le quartier où vivaient mes parents au début de leur mariage a été condamné. Des camions sont venus, on a entassé les meubles et tout le monde est parti. Puis les portes et les fenêtres ont été murées. C’était une cité ouvrière construite après guerre pour accueillir les mineurs. Ensuite, on a encouragé les gens à acheter leur logement. Mais personne n’a parlé des risques. « C’est du solide », voilà ce qu’on nous disait. (…) Les gars ont bousillé leur vie à travailler au fond, tout l’argent qu’ils ont gagné, ils l’ont mis dans leurs maisons, et maintenant que les mines sont fermées, les maisons s’écroulent ! ».

Le jeu du pendu, premier roman d’Aline Kiner, se lit au calme, se savoure page à page pour bien saisir la complexité des personnages et les circonvolutions de l’enquête. C’est un roman simple, sérieux et fouillé à la fois, à l’intrigue et au suspense surprenants et qui va loin en fouillant dans les mémoires personnelle et collective. Dommage que son auteure ait disparu si jeune.