Le huitième soir ⇜ Arnaud de La Grange

Le huitième soir ⇜ Arnaud de La Grange - DE LA GRANGE Arnaud - BouQuivore.fr

Après des études universitaires en histoire et avoir travaillé quelques années pour le secrétariat général de la défense nationale, Arnaud de La Grange a la trentaine quand il commence à travailler pour Le Figaro comme grand reporter au service étranger. Il a couvert plusieurs conflits en Afrique et au Moyen Orient avant d’être correspondant de la Chine et d’une partie de l’Asie. Le huitième soir est son second roman. Il a reçu plusieurs prix littéraires, dont le prix Roger Nimier.

L’histoire se déroule durant une des dernières semaines de la bataille de Diên Biên Phu. Nous suivons un très jeune officier parachutiste de vingt-six ans, proche de la démobilisation,  depuis son parachutage le premier jour jusqu’à la victoire des Viêt-minhs le huitième. Lorsqu’il s’est porté volontaire, le narrateur, mal à l’aise dans la vie civile, ne s’attendait certes pas à une semaine “calme”, mais moins encore à une telle furie, avec une petite trentaine de soldats à mener, diriger et protéger. Bombardements incessants, de nuit presque toujours, impossibilité de se déplacer, déluge de sang et de feu, impossibilité de dormir. La peur (“épaisse, moite”) est de tous les instants, les sens en fusion (vacarme et fumées constants) et la mort omniprésente. Et un ennemi, proche mais invisible – parfois dans la même tranchée – car bien dissimulé, quand les Français sont exposés à tous les regards. 

Pendant les “accalmies”, le narrateur s’évade dans ses souvenirs récents et plus anciens avec certains moments-clés de sa vie, notamment un grave accident de moto, qui lui a “cassé tous les os disponibles” et dont il s’est remis avec une rééducation longue et douloureuse ; quelques amours prometteuses dont un mariage manqué ; et la mort récente de sa mère, son plus grand remords car il estime l’avoir négligée lors de sa fin de vie seule ou presque avec son cancer… Une mère discrète, une mère douce et aimante qui n’arrivait pas à le montrer mais qui a donné sa vie à ses enfants.

Militaire de carrière, il réfléchit longuement sur le passé qui a précédé son engagement et les raisons de le faire, il cherche le sens, s’il existe, de ce qu’il est en train de vivre… Comme si faire la guerre pouvait servir à trouver et donner un sens à sa vie. Il se défend de l’avoir fait par défi ou par orgueil, avec un sentiment de supériorité exacerbé, une fascination pour la mort ou le sacrifice ; ni même par amour de la France et de ses couleurs… Juste “pour en finir avec quelques démons que j’ai traînés jusqu’ici”, nous dit-il. Et pour la fraternité loyale entre soldats, qu’ils se connaissent ou pas, qu’il n’a pas réellement connue dans sa vie privée.

Les souvenirs défilent, les bombes dégringolent en un feu toujours plus dévastateur. Jusqu’au dernier assaut, le huitième soir…

Le récit est servi par une écriture hors pair, extrêmement visuelle et réaliste. J’ai rarement lu une description aussi précise, impressionnante, aussi “grandiose” de la guerre qui semble hissée, comme la terre malmenée par les hommes, au rang improbable de personnage… Tout n’est que sang et fureur en des scènes à peine croyables. Rien ne nous est épargné, les détails abondent, les blessures décrites par le menu dans cet ultime récit d’un homme que l’on sait pudique dans sa vie civile.
Dans ces conditions difficiles (boue, position, bombardements…), le narrateur réussit à écrire ce qu’il “voit” et surtout ressent dans un petit carnet gardé serré précieusement dans une poche intérieure et qu’il dit à l’abri de la guerre.
Guillaume Apollinaire avait écrit depuis sa tranchée en 1915 : “Dieu que la guerre est jolie”… pour nous dire le contraire. Arnaud de La Grange l’écrit ici pendant deux cents pages pour nous dire lui aussi le contraire.


Un regard sur le livre. Les guerres entre les Européens et les Asiatiques datent du temps “glorieux” des colonies. Avec, comme pour la conquête des autres continents, le prétexte d’apporter civilisation (et évangélisation) quand la véritable raison n’était que de s’ouvrir de nouvelles routes et de nouveaux marchés commerciaux.
La guerre d’Indochine et celle du Vietnam qui l’a suivie, ne font pas exception à la règle avec un petit supplément d’âme : elles opposent radicalement l’Est et le communisme naissant à l’Occident et son capitalisme. Toutes deux se déroulent en pleine guerre froide (les dernières années de la guerre d’Indochine et quasiment la totalité de celle du Vietnam). Cette guerre froide, qui a démarré à la fin de la Seconde guerre mondiale, n’avait de froid que le nom, a réellement servi à préparer des guerres bien plus “chaudes” “grâce” aux avancées technologiques en matière de renseignement et d’armement.

En Indochine, la bataille de Diên Biên Phu met fin à la guerre avec la France, officiellement commencée en 1946 après trois ans de guérilla. Si la France est soutenue par l’aide américaine, les Vietnamiens communistes le sont par la Chine de Mao. La victoire inattendue du Vietminh et de son général Giap sera suivie des accords de Genève qui entérineront la défaite française et le départ des Français.

La guerre du Vietnam (1955-1975) – considérée par certains comme la continuité de la guerre d’Indochine peut-être parce les Américains ont aidé la France pour cette dernière – fut tellement longue, violente et “spectaculaire” qu’elle a fait le sujet de nombreux films, le plus souvent américains, dont certains très difficiles à regarder, dans lesquels les gouvernants américains sont a minima vertement critiqués.

Diên Biên Phu est une cuvette naturelle entourée de collines et de bois. Alors que les gradés qui étaient sur place pensaient tirer profit de cette position par le rayonnement visuel apte à protéger la vallée et grâce à la piste d’aviation et aux tranchées, les Français s’y sont au contraire retrouvés piégés. Les troupes du général Giap, fin stratège, étant montées à pied et en vélo, de nuit, avec leur arsenal et leur ravitaillement à travers la montagne et les bois. Plusieurs dizaines de milliers de coolies vietnamiens prêts à mourir pour défendre leur pays contre des Français beaucoup moins nombreux, tout juste parachutés, ne connaissant rien des lieux qui les “accueillent”, encore moins des raisons pour lesquelles ils vont risquer leur vie.

Les grands chefs, eux, sont bien au chaud dans leurs bureaux parisiens et décident, boisson à la main, médailles sur le thorax et cigare à la bouche, combien de temps doivent “tenir” les soldats livrés à eux-mêmes dans une bataille impréparée face à un ennemi implacable… Un peu comme pour la Première Guerre mondiale et ses tranchées, finalement, là aussi les grands chefs brillaient par leur absence…
Arnaud de la Grange aborde sans équivoque ce sujet. Il relate ces huit jours de bataille apocalyptique, avec la vacuité et l’incohérence des ordres, les erreurs stratégiques, l’absence de soins et même de nourriture – la guerre se faisant aussi dans les airs -, la confusion des généraux (sur place mais surtout à Paris), les “grands chefs”, ceux qui débattent, leurs luttes intestines, même… Des généraux qui diront de la bataille de Diên Biên Phu qu’elle fut “une défaite glorieuse”…

Le personnage principal se remet sans cesse en question pour ses actions passées et se demande souvent ce qu’il est venu faire dans ce charnier. Il aime profondément “ses hommes”. La fraternité des soldats, toutes origines confondues, est indéfectible et nous réchauffe le cœur. Le roman, qui fait un peu moins de deux cents pages, est d’une densité rare. L’accent est mis sur le courage et cette solidarité des soldats français restés dignes jusqu’au bout de tout y compris de leur vie, même si la guerre ôte à l’homme toute sa dignité.
Ce faisant, l’auteur mentionne la folie des guerres, qui devient celle des hommes et inversement. Leur absurdité totale. Certains passages sont d’une violence très crue pas faciles à lire en dépit de la beauté des mots avec lesquels l’auteur nous les met sous les yeux.

Ce qui me fait dire – avec la sensation de me répéter autant que les guerres que j’aborde dans les livres – que s’il y a de multiples guerres dans le monde, il n’y a en fait qu’une seule et même guerre : LA guerre. Celle que les hommes mènent depuis toujours, même quand la paix semble régner. Celle qui revient dans les journaux et dans les livres. Comme si la guerre était, en soi, un but à atteindre, pas seulement un moyen de se défendre. D’ailleurs, la France, pour ne citer qu’elle, est repartie en guerre, avec l’Algérie cette fois très peu de temps après en avoir “fini” avec celle-ci.

Victor Hugo, poète, artiste, romancier, mais pas seulement, n’a-t-il pas dit justement : “La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées”…
Et plus fort encore :
“On résiste à l’invasion des armées, on ne résiste pas à l’invasion des idées”. 

Je dirai pour finir que Le huitième soir a été plus qu’un coup de cœur pour moi, une claque monumentale. Pour son intérêt historique avec son éclairage différent de celui des livres d’Histoire, son personnage tourmenté très proche de ses hommes et d’une humanité profonde, pour son regard lucide et pour son écriture de haut vol, je ne peux que vivement vous recommander ce roman d’Arnaud de La Grange, un auteur que je suivrai dans ses guerres… Impossible d’être déçu. Les extraits qui sont en fin de chronique, dans la partie déroulable, difficilement sélectionnés, ne pourront que vous inciter à le lire.

Avec un bémol concernant les guerres, que j’émets peut-être en tant que femme : la guerre d’Indochine (et celle du Vietnam, et combien d’autres avant et après) n’a jamais été une guerre de défense d’un pays, ici la France. La France a conquis une partie de l’Asie exclusivement pour des intérêts commerciaux, donc financiers. Ce sont ces intérêts que défendent les soldats au prix de leur vie, pas leur pays. Leurs “conquêtes”. Donald Trump n’a rien inventé, qui veut “acheter” des pays et négocier la paix à coups de minerais ; il se tourne juste vers le passé…
Derrière chaque guerre, derrière chaque invasion, il y a des hommes au sommet de l’armée, souvent fous, obsédés de pouvoir, qui décident d’envoyer de pauvres bougres se faire étriper pour démontrer qu’il n’y a qu’une seule loi qui vaille : celle du plus fort. Et d’autres hommes, aussi, qui s’engagent en (presque) toute connaissance de cause dans des guerres la plupart du temps injustes, atroces et absurdes. Sans parler de ceux royalement payés pour les faire n’importe où n’importe quand.
Et cela, même si on me l’expliquait avec des arguments, je ne le comprendrais jamais… 

DES MOTS, DES BEAUX MOTS POUR PARLER DES GRANDS MAUX, EN VOILÀ
(et je vous épargne le pire…)

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La beauté de l’atroce.
“Dans le cadre de la porte ouverte sur le ciel, un tableau dément défile sous mes pieds. Les incendies violentent les ténèbres, des centaines de traits lumineux montent dans le ciel de jais et se perdent sur les collines. Le délire orgiaque des canons et des obusiers bat son plein. La nuit, lacérée par des lances de feu. Au-dessous de moi, c’est un chaudron où bouillonne l’âme noire des hommes”.
Plus loin :
“La tempête, d’un coup sur nous. Une onde géante nous coupe le souffle. Un immense craquement, un chêne géant qui se fend sous l’éclair. La terre qui me cogne le torse, comme si je tombais de haut à plat sur le sol, sauf que c’est lui qui monte à moi. Il veut m’écraser contre le ciel, sans doute, m’aplatir contre le plafond gris. La terre nous en veut, nous qui la salissons de notre sang. Mais qu‘y pouvons-nous ?
Le vacarme, inouï. Il envahit tout, le reste disparaît. Le toucher, le goût, la vue, les sens sont anéantis, ne reste que ce hurlement de fer qui prend possession de la boîte crânienne. Le cerveau est repoussé contre une paroi, comprimé, tenu en respect. Une résonance métallique à rendre fou. L’esprit est martelé, chaque pensée écrasée. Tout se tord, se vrille, les corps, les bouches, les visages.”

(…) “Projetée en l’air, la terre n’a pas le temps de retomber que déjà une autre bourrasque l’emporte un peu plus haut, un peu plus loin. Autour de nous, la colline mue. Là, elle se creuse, ici, elle s’épaissit. Des trous se forment, d’autres se referment. C’est une mer démontée. Un paysage mouvant. Des esprits fous ont entrepris de refaçonner le monde à coups de dynamite, oubliant que nous sommes posés sur sa surface. L’homme peut être fier, il a gagné. Il a dépassé le paroxysme que peut atteindre la nature quand elle perd sa mesure.”
Et celle de la  vallée torturée.
“En ces hautes terres d’Asie, il existe un inimitable jeu entre l’air et la lumière. Ici, le ciel ne se croit pas au-dessus des hommes. Les nuages descendent jusqu’à eux, posent de blanches écharpes sur leurs villages perchés. Ils coulent dans les vallées comme la neige d’un glacier. Une laine effilochée s’accroche aux arbres et traîne sur les cimes. (…) Un océan albâtre en passait le ressaut et se déversait en épaisse cascade sur la plaine noyée”. 

L’arrivée des Vietminhs.
“Il y avait des jambes, des milliers de jambes qui trottinaient dans la jungle en direction de l’ouest. Un peuple entier semblait en transhumance. Femme, hommes, enfants portaient dans des palanches ou des hottes des charges presque aussi lourdes qu’eux. (…) Certains poussaient des chevaux de bât ou des bicyclettes pliant sous deux cents kilos  de charge. Et les canons suivaient. Sur des pentes escarpées, au bord des abîmes, des grappes encordées tiraient des lourds tubes d’acier. Sous la pioche des terrassiers, la montagne se fendait et la forêt se zébrait de routes poussiéreuses. Une armée de petites mains tressait des feuilles pour que les claies végétales dissimulent les camions aux yeux de nos chasseurs. (…) Un long serpent humain charriait vers la bataille tout ce qui entretiendrait son feu”.
Et, plus loin, la “rencontre” avec l’ennemi :
“C’est en passant le col de Thié que le diable nous est tombé dessus. La forêt s’est mise soudain en mouvement. Courant, bruissant de cris rauques, crépitant, comme dévorée par un feu géant. La nature entière semblait être levée contre nous. Couverts de feuillages, les soldats Viets dévalaient les pentes en tirant devant eux. Nos pas un instant s’étaient figés. L’hébétude, fugace, l’incompréhension devant les corps qui tombent, les râles et les injonctions brèves”.

Lorsque les soldats et leurs lieutenants n’y croient plus :
“Cette guerre dure depuis huit ans, au mieux dans l’indifférence, au pire dans l’hostilité de la métropole. Notre sort n’intéresse pas, ou il rebute. Les politiques ont fait ce qu’ils savaient le mieux faire, décidant de ne rien décider et se défaussant sur le haut commandement”.
(…) “Comment peut-on espérer l’emporter quand on ne sait plus pourquoi on lutte ? Et ce n’est pas d’hier qu’on est paumé, dans cette foutue guerre ! Ça fait un bout de temps que des types meurent dans des rizières ou dans la jungle pour on ne sait trop quoi. Bon Dieu, pourquoi se bat-on ? Vous le savez, vous ? Pour le maintien d’une Union française avec les trois pays d’Indochine ? Pour les débarrasser du Vietminh avant de leur laisser l’indépendance complète ? Ou contre l’expansion du communisme en Asie au nom du monde libre ? Personne n’en sait foutre rien ! 

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