Sorti en octobre 2017 chez Fleuve Editions. 776 pages. Puis en version poche en mars 2019 chez Pocket, Collection Pocket Thriller, 827 pages. Thriller.

Les auteurs
. Un couple à la ville et à l’écriture, c’est assez rare pour être cité et, pour l’amour (idiot je vous l’accorde) de la rime, je dirai même plébiscité ! Surtout lorsque l’on sait qu’Islanova est leur treizième roman écrit à quatre mains ! Avant cette aventure littéraire qui date de leur rencontre en 2004, elle œuvrait dans l’industrie pharmaceutique tandis que lui, après des études de cinéma, a travaillé dans la production et participé à l’écriture d’un scénario. C’est pour ma part le premier que je lis, mais pas le dernier.

EN DEUX MOTS
Huit cents pages, que c’est lourd ! Pourtant si j’avais pu, je les aurais lues d’une traite. Sur des problématiques actuelles et réalistes, déjà gravissimes en soi : incendies de forêts criminels, « terrorisme » écologique, prises d’otages, gourou charismatique et adolescents révoltés en fugue, les auteurs s’autorisent un rebondissement par page ou presque grâce à « l’effet papillon »… Et nous place en face d’une grande évidence : la fin de ce monde viendra du manque d’eau. Absolument inlâchable. C’est ça, un « page turner »…

Les cinq premières lignes (hors Prologue) : « La louve s’était réfugiée sous la souche d’un châtaignier. Cela faisait des jours que Julian la traquait, filant silencieusement à travers les fougères desséchées et les rémanents, toujours à distance, pour ne pas la pousser à fuir son territoire. Dans la région, il n’était pas rare de tomber sur un piège ou de la nourriture empoisonnée dès qu’on se rapprochait des habitations ».

LA phrase du livre, tellement vraie : « Aujourd’hui se réunissaient les ministres de l’Ecologie et de l’Environnement des pays de l’Union. On voterait des chiffres, rien que du virtuel, certains continuaient de nier la réalité du réchauffement climatique, et on se donnerait rendez-vous dans deux ans, parce qu’après nous, le Déjuge ».

L’histoire est une dystopie courte : le livre est paru en 2017 et nous sommes dans les années 2020 dans les pages. Des incendies de forêts criminels font rage un peu partout dans le monde et la France n’est pas épargnée. Et quand une région vosgienne est en flammes, la maison de Julian Stark, ancien flic de terrain devenu garde-forestier, est elle aussi menacée.
Rentrant d’urgence chez lui pour évacuer son petit monde, il trouve sa fille Charlie et son beau-fils Leny, fils de sa compagne Vanda, dans le même lit. Ils ont respectivement seize et dix-sept ans et ont été élevés ensemble comme frère et sœur. S’ensuit une violente dispute entre le père et les deux jeunes. Pour ne pas en être séparée, Charlie convainc Lenny de rejoindre ensemble la ZAD de l’île d’Oléron, dont elle écoute parler le responsable, Vertigo, sur Internet depuis plusieurs mois. Celui-ci dirige un groupe d’exaltés violents, armés, prêts à tout pour atteindre leur but, une cause écologique. Sur Oléron il s’agit d’éviter la construction d’un projet hôtelier monstrueux
A partir de là c’est l’effet papillon, les choses s’enchaînent à la vitesse grand V et dans un marasme indescriptible. Je ne puis en dire davantage sans en dévoiler trop, pas assez, ou les deux. Le passé des personnages principaux revient (trop souvent ?) dans les pages pour expliciter leur comportement présent.
L’histoire avance à grands pas et sans temps morts. Le final se déroule à la vitesse du son et au plan national ; nous en sortons pour le moins sonnés. Et attendant la suite.

L’écriture est à la hauteur du contenu : efficace dans les moindres détails. On ne s’attarde ni dans l’action ni dans la narration. Chapitres courts, dialogues brefs et percutants, ça va vite, très vite, sans pause aucune. Même entre chaque partie du livre (au nombre de dix), pas le temps de dire ouf. Le rythme est haletant, l’action est de toutes les pages. Un contenu très visuel, aussi, avec de nombreux passages en milieux naturels, qui pourrait de toute évidence servir de scénario à un film catastrophe.

Mon avis sur le livre. S’il m’a semblé un peu confus dans les premières pages, le temps que les personnages et la toile de fond se mettent en place, il prend vite sa vitesse « de croisière ». Attention, c’est une croisière « en TGV », n’allez pas croire que vous allez vous la couler douce sur le transat d’un paquebot Costa ! Pas question de flâner en route, de perdre une information ou de passer à côté d’un indice. Côté suspense à vive allure, on est servi ! Tous les personnages, charismatiques souvent mais rarement très attachants, courent après quelqu’un ou quelque chose (après le temps bien souvent) et nous les suivons tous ; sans exception car en perdre un en route serait perdre le fil de l’histoire. Les deux auteurs ont une maîtrise totale de la narration et du suspense qui tient jusqu’au bout et même davantage puisqu’après la fin, voilà qu’on attend déjà l’acte II !

Mais Islanova n’est pas seulement un thriller efficace. On y trouve énormément de thèmes contemporains touchant à l’urgence écologique, au radicalisme de certains résidents de la ZAD d’Oléron, fictive mais qui ne manquera pas de nous faire penser à celle de Notre-Dame-des-Landes même si l’enjeu de base n’est pas le même…
Dans Islanova, le thème majeur est le manque d’eau dans les pays chauds et secs et le manque de projets pour une distribution de l’eau différente et plus juste de l’eau, par exemple avec des pipelines sous-marins, à l’instar du pétrole et du gaz. Facile à dire comme ça. Et à faire ? Disons plutôt à le vouloir… Ce (presque) projet d’un groupe écologique est amplement et clairement développé à plusieurs moments de l’histoire et oui, on pourrait y croire. Les méthodes employées pour parvenir au but, c’est autre chose… Une certitude : pour l’Armée des 12-10, l’eau est un produit de plus en plus rare et ne doit pas rester la propriété des pays riches et de leurs lobbies.
Les idées de départ, les motivations, les buts des différents groupuscules, écologiques avant tout à l’œuvre dans le roman sont légitimes. Ce sont leurs méthodes qui pêchent. Le radicalisme écologique n’est pas loin du terrorisme politique et de tout ce qu’il peut comporter de violent.
Des théories justes, basées sur le bon sens et une volonté de justice. Un exemple :
« Le chef des 12-10 exposa son point de vue sur les notions de frontières et de territoire, arguant que, à l’origine, la Terre n’appartenait à personne et à tout le monde, et que l’Histoire en marche avait dessiné des Etats aux frontières variables selon la qualité des armées. (…) Puis il développa l’histoire de la colonisation du monde par les puissances européennes à partir du 15è siècle : démonstration éclatante qu’un territoire appartient à celui qui y plante un drapeau… ».

Les dystopies aujourd’hui ne sont plus forcément des œuvres d’anticipation ou de science-fiction pures. Ni des fictions atemporelles. Elles se déroulent dans un futur de plus en plus proche et leur vision apocalyptique est de plus en plus vraisemblable vu l’état de la planète Terre et l’attentisme, pour ne pas dire l’immobilisme des grands de ce « monde ». Comment s’étonner que des groupuscules radicaux infiltrent les militants écologiques, à l’origine pacifistes mais de plus en plus méfiants et remontés contre les gouvernements qui laissent la planète mourir à petit (ou grands) feu (x), incapables de résister aux enjeux économico-financiers des multinationales de l’énergie (entre autres) et politiques bien entendu.

Je dirai pour finir qu’Islanova s’inspire de la réalité contemporaine pour « inventer », en tenant compte des erreurs du passé, un futur proche terrifiant. Rien que pour ça et la prise de conscience qu’il peut susciter chez certains lecteurs, ce roman hors normes – qui a dû être difficile à écrire même à quatre mains -, est à lire avec toutes ses outrances et ses vérités. Le thriller d’aujourd’hui est devenu un mode majeur et se plonger dans un roman de cette trempe ne revient plus seulement à chercher un coupable, un pervers à coup sûr, en contemplant ses coups tordus, même si l’on est aux côtés d’une héroïne en grand danger, jeune et jolie comme un cœur.
Lire, c’est comprendre le monde. On en revient toujours au même constat. En l’occurrence, je peux juste vous conseiller de dévorer ce thriller hors normes et probablement prémonitoire pour certaines choses, dont le manque d’eau et ses conséquences imparables. Brrrrr !!! Ça fait chaud dans le dos !