Sorti en août 2016 au cherche midi, 286 pages. Roman.

L’auteure. Emmanuelle Pirotte est scénariste. En tant que romancière, De profundis est son second roman. Le premier, Today we live, publié en 2015, a rencontré un grand succès et a été traduit en de nombreuses langues. Elle vient de sortir (août 2018) Loup et les hommes, toujours au cherche midi, que je viens d’acheter et sur lequel je vais bientôt me jeter. Une romancière à ne pas lâcher.

EN DEUX MOTS
Un roman en forme de fable futuriste qui déconcerte au départ, bouscule au mitan, émeut, horrifie et apaise à la fin. Avec, parfois, le don de nous convaincre sur des thèmes contemporains comme l’obscurantisme religieux, les migrants (ici les « errants ») et l’avenir de la planète. Ecrit d’une belle plume, ce roman troublant mais envoûtant qui se déroule comme par hasard à Bruxelles, symbole de l’Europe, sonne l’alerte à travers une histoire brève, intense, remplie de violence, de fantastique… et de beaucoup d’amour. Faites comme moi, attachez vos ceintures, laissez-vous décoiffer et allez jusqu’au bout. Vous serez totalement séduit par ce conte hors normes mais vraisemblable qui permet à l’incroyable, à l’impensable de devenir possible le temps de la lecture.

Les cinq premières lignes. « On tambourinait à la porte. Des coups accompagnés de cris : « Roxy, Roxy, ouvre, bordel ! » C’était la voix du petit Mehdi, éraillée comme celle du gros fumeur qu’il était. Roxanne ouvrit un œil, le referma aussitôt quand elle aperçut le morceau de vitre crasseuse qui laissait filtrer un rayon de soleil terne ».

Pour ce qui est de la forme, De profundis bénéficie d’une écriture à la fois percutante et descriptive, d’un rythme changeant en fonction des événements, souvent d’une grande violence, et des réflexions de l’auteure, habilement et diversement portées par ses personnages. L’humour (noir, certes, et sous forme d’auto-dérision), est souvent présent. Aucune fausse note, pas de temps morts, l’histoire se déroule à vive allure ; le style est largement à la hauteur de la narration. Une romancière que je vais suivre tant pour ses sujets que pour son écriture.

En ce qui concerne l’histoire, il faut s’accrocher et me croire sur parole. Le climat est noir, très noir, le décor l’est tout autant. Le roman (mais en est-ce bien un ?) baigne dans une atmosphère de fin du monde et de Moyen-Age, à la fois futuriste et passéiste, dans laquelle les personnages principaux, des paumés auxquels on s’attache très vite sont soumis à des maux insensés et se débrouillent au jour le jour le moins mal possible. Ils doivent se battre ou mourir de faim, de maladie ou bien pire.
Pour faire court, nous sommes à Bruxelles dans un futur non daté mais qui m’a semblé bigrement proche. L’urgence est dépassée, l’heure est à la survie. Un terrible virus, « la nouvelle peste » (Ebola III) a décimé le tiers ou la moitié de la population européenne, les cadavres jonchent les rues et les « errants » défilent dans les villes et les villages en cohortes ininterrompues. Des fanatiques religieux de tous poils (et de toutes religions) font la loi et prédisent la fin du monde pour très bientôt. Les nationalismes s’exacerbent ; ici, les Flamands accusent ces fainéants de Wallons d’être responsables des maux qui accablent le pays.
Dans ce chaos général, les fléaux et les cataclysmes climatiques se multiplient, de plus en plus nombreux, de plus en plus violents. Le cadre m’a fait penser à La nuit des béguines de la regrettée Alice Kiner, à La route de Cormack McCarthy ou encore à Entrez dans la danse de Jean Teulé pour l’aspect « Moyenâgeux ». Et bien sûr à de nombreux films catastrophistes et « findemondistes » pour le côté survie.

Dans ce marasme apocalyptique, Roxanne, jeune femme de 38 ans, droguée, alcoolique et dépressive comme tout un chacun, tente de survivre en revendant des médicaments, des vrais et des ersatz, en attendant le « suicide joyeux et réussi » auquel elle aspire mais qu’elle n’ose accomplir. Mehdi, sorte de Gavroche édenté et contorsionniste, qui s’occupe de sa vieille mère malade, veille aussi sur Roxanne, tout en l’aidant et l’accompagnant dans son trafic.
Roxanne a une petite fille de huit ans, Stella, qu’elle a abandonnée presque à sa naissance et qui a vécu avec son père. Avant de mourir du virus Ebola, celui-ci demande à ce que Stella, qui a huit ans, soit recueillie par sa mère ; celle-ci accepte à contre-cœur. Stella est étrange, elle ne parle pas, n’a pas d’amies et ne s’exprime que par gestes. La mère et la fille cohabitent tant bien que mal chez Roxanne, jusqu’au jour où des pillards massacrent tous les habitants de l’immeuble et où elles leur échappent de justesse. Roxanne emmène sa fille dans une vieille maison familiale au fin fond de la campagne, où elles vont vivre « à l’ancienne » et sans aucun moyen de communication.
Mais cette maison n’est pas totalement vide. Un jeune vieillard attend les deux femmes en silence et depuis longtemps. Ce troisième personnage donne au roman une dimension fantastique qui pourtant représente, en tout cas pour moi, l’âme véritable de l’histoire, mêlant le passé, le présent et le futur. Je ne vous en dirai pas plus, si ce n’est que je n’ai pas regretté une seconde de finir ma lecture, alors que je fuis d’emblée toute lecture fantastique.

Je vous laisse découvrir cette histoire hors normes qui ne vous laissera pas de marbre, j’en suis sûre. A moins que vous ne soyez une âme sensible… et même, dans ce cas, accrochez-vous, fermez les yeux sur certains passages et reprenez !

Mon avis sur le livre. Un peu déroutée au tout début de ma lecture en raison de la violence de certaines scènes, j’ai très vite été conquise par Roxanne et Medhi, avant de continuer avec un intérêt et un plaisir renforcés de page en page. Avec pourtant la tentation d’abandonner au moment où la fiction verse (en partie) dans le fantastique. Un fantastique qui « frôle » le réel, il est vrai. Les personnages principaux (et leurs relations) sont particulièrement attachants. Pétris de qualités et de défauts, ils nous réservent bien des surprises jusqu’au bout. Les méchants de service sont littéralement terrifiants et tuent comme ils respirent. Personnellement, c’est le personnage apparu au centre du roman qui m’a le plus interpellée et semblé le plus juste dans ses raisonnements. Mi-fantôme inoffensif, mi-témoin des passages dans la maison familiale – est-il l’esprit de la maison elle-même ? –, il est d’une prégnance inouïe et capable d’éprouver de manière touchante des sentiments, basiques certes : il aime ou n’aime pas, et d’en inspirer. Toutes les interprétations sont possibles à son sujet. C’est un être ou plutôt un non-être éternel, presque visible et tangible, une âme et un esprit sans corps hanté par ses propres souvenirs mais surtout ceux des autres et qui joue un rôle important dans l’histoire. L’hypothèse que si la chair signifie la mort au terme de la vie, l’esprit, lui, est la vie éternelle (?). Après tout, on est dans une dystopie et ce personnage passe très bien, au propre comme au figuré.

J’ai aimé, aussi, le mélange des genres littéraires. L’auteure mêle avec bonheur le réalisme le plus cru, la fiction apocalyptique, le conte fantastique et la fable futuriste. Avec de multiples et belles histoires d’amour et d’amitié qui traversent les pages et y demeurent parfois en dépit de la cruauté et la barbarie ambiantes omniprésentes. J’ai apprécié l’aspect sans aucun doute prémonitoire de ce qui risque d’advenir de la planète et de ses habitants si rien n’est fait par les gouvernants des peuples dits « forts ». La route de CormackMcCarthy et Le voyage d’Anna Blume de Paul Auster, entre autres plongées dans un futur régi par les prédations, les errances et l’obscurantisme religieux et/ou nationaliste, ne nous semblent plus avec le recul aussi « fictionnelles » et avant-gardistes qu’elles le furent à leur sortie. Les temps fous, nous y sommes. Les hommes en ont trop fait, la terre commence à se retourner contre eux. Et l’histoire, si elle n’est pas datée, est localisée en grande partie à Bruxelles et dans ses environs.

De nombreuses et justes réflexions (introduites par les personnages) nous sont proposées par Emmanuelle Pirotte. Sans vouloir nous donner de leçon à proprement parler, l’auteure nous permet souvent de réfléchir sur le comportement humain, des sujets brûlants d’actualité et sur la (plausible ou probable ?) disparition de l’espèce humaine. Et pas seulement dans des pays en guerre. A noter qu’ici les fanatiques religieux, des « fantoches prétentieux », cagoulés et tout de noir vêtus qui sèment la terreur dans les villes et dans les campagnes, sont de « religion » catholique ; ils ont formé une sorte de secte et se sont proclamés les « Cavaliers de l’Apocalypse ». Est-ce cela qui nous attend, nous, nos enfants ou nos petits-enfants ? En tout cas, les errants d’hier sont les migrants d’aujourd’hui et force est de constater qu’ils sont de plus en plus nombreux et de plus en plus vulnérables… Et que les nationalismes s’affichent clairement.

Pour finir, je dirai que De profundis est une lecture originale pessimiste, angoissante certes, mais non dénuée d’espoir et de sentiments avec plusieurs scènes d’amour très émouvantes et joliment narrées. Une histoire qui nous donne à réfléchir sous couvert de dystopie et de retour au passé. Rempli d’images chocs et de réflexions justes, inclassable dans le genre romanesque, De profundis est un livre fort à l’action soutenue, ce qui ne gâche rien. J’ai eu un gros coup de cœur, je l’ai ouvert et lu en toute frayeur et refermé en toute conscience. Je vous le recommande chaudement.

Je crois qu’un jour prochain je relirai Le voyage d’Anna Blume – auquel j’ai bien souvent pensé pendant cette lecture – et revisionnerai Soleil vert, un livre et un film apocalyptiques et tout aussi plausibles que De profundis, au titre très approprié.

La preuve par les mots.

Sur le désir d’en finir et la difficulté du passage à l’acte (rassurez-vous, ce n’est pas une apologie du suicide mais les personnages sont en survie absolue) : « Roxanne songea une seconde à avaler un peu trop de Xynon et à attendre là, bien tranquillement, que la mort fasse son œuvre. Mais elle n’en aurait jamais le courage ; elle le savait depuis toujours. Inutile pour elle de caresser l’idée d’un suicide en bonne et due forme, actif et assumé, qui ne laisse aucun doute sur vos intentions. Ce n’était pas pour elle. Un suicide qui ait des couilles. Brave et plein de classe. Elle, Roxanne, continuerait à y penser, en jetant des œillades compassées aux boîtes de médocs sur la tablette de la salle de bains ; en songeant avec un douloureux – mais ô combien délicieux ! – pincement à l’estomac au revolver de Mehdi, auquel elle s’interdisait de toucher, tout en sachant pertinemment qu’il n’y avait aucune chance qu’elle se fasse sauter la cervelle. Elle se faisait un petit cinéma triste et complaisant, dénué de toute espèce de panache… ».

Une jolie description du ciel qui trône ou plutôt règne en maître au-dessus de l’enfer terrestre. Il est à souligner l’art de l’auteure, mêlant finesse et subtilité des mots pour personnaliser ou presque les éléments, le soleil et les nuages, et les doter, par l’utilisation de verbes d’action, d’une force « active ». Ainsi dans un même ciel soleil et nuages se font une guerre dont l’enjeu est… la terre : sans soleil, pas de lumière et de chaleur, sans nuages, pas d’eau, et dans les deux cas, pas de vie. Les éléments se déchaînent, contribuant à l’approche du désastre, un peu comme s’ils vengeaient la planète de ce que l’homme lui a fait subir : « Le ciel s’était obscurci depuis quelques jours, mais ce n’était pas la grisaille habituelle de novembre, la coupole terne et immuable caractéristique de l’automne belge. C’était autre chose, un maelström de nuages très bas et presque immobiles, refusant au soleil de les traverser. Mais l’astre luttait de toutes ses forces et parvenait par endroits à imposer un rai aveuglant et oblique ; c’était comme si un dieu en fureur pointait d’un œil accusateur un arbre, une église, un pan de pâture. Ce spectacle était d’une beauté fracassante et funeste, et même les plus obtus y étaient sensibles ».

Dans le même esprit et de la même plume : « C’était un soir où le ciel une fois encore pleurait sur la tête du pauvre monde. Il le sait à présent, ce n’était pas des larmes de chagrin, mais de rire ; le ciel pleurait de rire, et cette idée le faisait ricaner à son tour, comme un vieux mendiant unijambiste dont le dernier amusement consiste à se moquer de son compère cul-de-jatte. Oui, il pouvait rire du vieux monde débile et dégénéré, lui aussi ; il était lui-même assez vieux et méchant pour ça ».

Sur la foi en Dieu, dans la bouche du « fantôme », mais oui, ici les fantômes pensent si fort que l’on croirait les entendre parler : «…il ne se souciait guère plus de Dieu que du diable, mais ce dernier avait l’avantage d’être plus disponible, de ne pas se dérober sans cesse ; il offrait ses services et tenait ses promesses. Il était toujours là quand on avait besoin de lui. Satan est partout, on le croise au réveil quand on se regarde dans la glace, puis dans presque chaque être qu’on rencontre dans la journée. Et parfois, il trône dans toute sa gloire en certains lieux élus par Lui entre tous… » (il est question plus haut de l’antre de Satan).