Une unique lueur ⇜ Fred Vargas


Une unique lueur ⇜ Fred Vargas - Fred Vargas Wikipedia 1 - BouQuivore.fr

Si Fred Vargas nous emporte avec ses polars originaux, pétris d’humour et de suspense, ses personnages sortis des limbes de la littérature noire, c’est aussi une scientifique de renom : médiéviste spécialiste de la peste au Moyen Âge, et titulaire d’un doctorat d’histoire, elle est toujours chercheuse en histoire et en archéozoologie au CNRS.
Elle écrit son premier roman, Les jeux de l’amour et de la mort en 1986, signant son entrée dans la littérature française avec l’obtention de son premier prix lors du Festival de Cognac de cette même année. Nombre de ses enquêtes ont été adaptées à l’écran, toutes avec succès.
L’image ci-contre est de Wikipédia.

Résumer l’histoire d’une enquête du commissaire Adamsberg n’est pas chose aisée. Elle part dans tous les sens avant d’être bouclée après bien des péripéties mais avec une grande logique. Tout comme les pièces d’un puzzle compliqué. Je me contenterai d’en dévoiler le début et l’atmosphère ou plutôt les atmosphères dans lesquelles elle se déroule.

Elle commence de nos jours, à Paris, un samedi soir. Après un long dîner soirée avec son ami et collègue Louis Veyrenc, le commissaire Adamsberg rentre chez lui à pied. Rue Monsieur-le-Prince, il tombe sur un attroupement de curieux autour d’un corps, celui d’une jeune et très belle femme. Il découvre qu’elle a été tuée d’une balle dans le cœur. Curieusement, l’assassin a maquillé, bien habillé et bijouté sa victime et laissé des fleurs violettes à côté de son corps. Des ancolies, “puissant symbole de l’amour parfait”, dixit le médecin légiste. D’emblée cette femme lui “dit quelque chose”.

Quand le commissaire Adamsberg a quelque chose en tête, il n’a de cesse d’en trouver le sens. Sur Internet, il trouve ce “quelque chose” qui le chiffonnait tant. Un meurtre identique a eu lieu six ans auparavant Square d’Aquitaine et il en avait vu les photos à l’époque. Même mise en scène et même type de victime : une femme jeune d’une beauté frappante vêtue, chaussée, tuée et délicatement déposée sur le sol de la même façon. Par chance, le brigadier-chef Marcus Leroy qui a suivi cette affaire est une vieille connaissance d’Adamsberg, qui lui a tout simplement sauvé la vie et la carrière quinze ans plus tôt. Il rejoint l’équipe le temps de trouver ce double meurtrier qui s’en était sorti la première fois.

Au tiers des pages, l’enquête s’oriente vers une inspiration d’origine poétique française, puis cinématographique avec une star américaine éternelle. Fred Vargas nous entraîne avec son brio habituel et son équipe de choc dans un tourbillon : un espace-temps qui va de Paris à Hollywood, avec un détour par le Béarn, forcément, et du Moyen Age à aujourd’hui. Elle convoque nos propres souvenirs de nos cours de poésie au collège et nos connaissances des monstres sacrés de l’Age d’or d’Hollywood.

Jusqu’à une fin, évidente une fois qu’on la connaît, qui tombe dans les toutes dernières pages.

Fred Vargas est parvenue à l’apnée de sa “forme” stylistique. Ses précédents romans, déjà, nous amusaient, nous impressionnaient par l’érudition des personnages (leur créatrice est archéozoologue, et médiéviste et écrivaine) par le jeu des mots dans un vocabulaire scientifique, historique, leur humour, leur gouaille sous forme de clins d’œil et d’expressions farfelues dans des dialogues savoureux ; ce dernier opus bat pourtant des records, l’autrice nous tient dans ses filets dès la découverte de la première morte.

Un (tout petit) bémol quand même. L’enquête se présente comme une suite de résolutions d’énigmes. Pour ce faire, le roman est découpé en chapitres longs, voire très longs pour certains qui se déroulent essentiellement dans… le cerveau du commissaire. Quelques longueurs parfois c’est vrai, dues à la récurrence de ces divagations mentales, mais qui n’enlèvent rien bien au contraire au plaisir de lecture même si ses personnages en font tous un peu trop dans leur registre personnel…

Car cet univers unique et ceux qui l’habitent sont bien ceux que nous attendons à chaque nouvelle enquête. Tout comme la prose vaporeuse et abondante sur tous les sujets d’Adamsberg, qui  jamais ne devient logorrhéique. 

Un regard sur le livre. Cinq cent trente pages de bonheur de lecture, avec une enquête complexe et aboutie et des personnages, nouveaux ou pérennes, bichonnés aux petits oignons. Refermer le livre revient à émerger de sous la couette un matin frileux, la sonnerie du téléphone à l’autre bout de la chambre.
Pas besoin de se poser la question “plaira, plaira pas ?” ou d’attendre un an la sortie poche. Une fois le livre acheté, le lecteur, en pleine conscience d’y retrouver son commissaire, son équipe et son univers décalés, peut se laisser entraîner dans l’aventure, le succès est assuré.

Le sympathique commissaire Adamsberg est présent dès la troisième ligne et d’emblée, nous le trouvons en pleine cogitation de sa mémoire sensorielle de laquelle un souvenir visuel a surgi. Ce commissaire n’est pas n’importe qui, il fonctionne beaucoup à l’intuition.
Comprendre l’embrouillamini dans son cerveau n’est pas toujours évident, pas facile à suivre, surtout quand le lecteur est seul à tenter de démêler l’écheveau des pensées du commissaire, seul lui aussi face à ces réflexions.
Car ce que son équipe avait coutume d’appeler ses “divagations”, ses “errances” ou ses “élucubrations” étaient déjà réputées dans les épisodes précédents, mais ici le phénomène est à son apogée, il se trouve dans une méditation aussi intense que erratique. Nous lisons : 
“Il était accoutumé à devoir trier puis éliminer les idées vagues qui ennuageaient si souvent son esprit et encombraient sa visibilité”. 

Outre ses pensées confuses, Adamsberg n’oublie que temporairement les choses, il a la chance d’être doté d’une “mémoire sensorielle singulièrement perméable qui absorbait en vrac une quantité considérable d’images, d’impressions et de paroles, telle une éponge plongée en mer. Il suffisait parfois d’un mot, d’un écho visuel, d’une odeur pour que cette éponge régurgite un débris oublié, comme si on l’avait soudain pressée”.

Cerise sur le gâteau dans le contexte de l’intrigue : il est également dessinateur et ce depuis sa plus tendre enfance. Quand il ne réussit pas à “dire” les choses, lorsqu’elles sont diffuses et nombreuses au point de faire un écheveau serré dans son cerveau, il les bloque dans celui-ci en fin de journée afin de les dessiner au réveil…
“Sur son bloc, il griffonnait tout un fatras d’éléments divers. Le visage de l’épicier, l’horloge, sa main, une tête de vache, les chaussures de son père, un chamois, le clocher de l’église, une pelle à charbon… (…) En classe, il illustrait souvent les propos des professeurs plutôt que de les prendre en notes”.

Et bingo, un dessin particulier contenant tous les éléments mis en scène dans les meurtres lui revient en mémoire : il l’avait dessiné pendant un cours de français au collège ; il le refait de mémoire et réalise que le tueur s’est inspiré d’un poème hermétique du XIXème siècle (que les collégiens reconnaîtront encore aujourd’hui) pour avoir bûché et buté sur lui en cours de littérature… Cette réminiscence fait avancer l’enquête et suscite l’admiration de son équipe, notamment de celui qui n’avait pas réussi à élucider le premier meurtre et se trouve “déconcerté par la manière dont Adamsberg avait procédé pour frayer son chemin jusqu’à ce poème décisif.”

Les locaux du commissariat sont situés dans un lieu singulier pour du “plein Paris” : un bâtiment en pierre ancien, une école religieuse pour jeunes filles, d’où une salle de “concile” en guise de salle de réunion et une “salle des chapitres” pour les petits comités. Dans ce cadre attrayant évolue une équipe motivée et solidaire : Adamsberg est responsable d’une brigade dont chaque membre est doté d’un (ou plusieurs) signe physique ou trait de caractère particulier. Confiant et juste avec ses collaborateurs, il se garde bien de critiquer leurs petites manies et en est apprécié, estimé en retour. Il nous dit :
“On compte un certain nombre d’éléments peu ordinaires dans l’équipe”. Dont, outre le gros chat blanc La Boule, présent dès la première enquête, qui dort vautré sur la photocopieuse et refuse d’en bouger ; et outre Louis Veyrenk son ami de toujours :
. L’élégant commandant Danglard, une encyclopédie vivante, “monument d’érudition” à qui rien n’échappe et qui a une réponse immédiate à chaque question posée.
. La lieutenant Retancourt, au moins aussi robuste qu’un homme et dotée “d’une capacité d’adaptation hors norme qui lui permettait de se couler dans toute une panoplie de rôles, char d’assaut, cristal précieux, plombier, sac de sable, selon les nécessités”.
. Estalère, qui voit tout de ses grands yeux verts, spécialiste du café qu’il sert à chacun(e) selon ses préférences. 
. Mercadet, brillant informaticien, est hypersomniaque : il doit dormir trois heures toutes les quatre heures ; quand le lieutenant Froissy, informaticienne de haut niveau elle aussi, a sans cesse besoin de manger en période de stress.
. Le brigadier Noël a fait les quatre cents coups en banlieue nord pendant sa jeunesse et en a gardé des séquelles physiques et linguistiques, avec le gros mot facile.
. Le brigadier Voisinet est passionné par les poissons d’eau douce au point de regarder les revues consacrées pendant les heures de bureau et de fréquenter les poissonneries.

J’en oublie sûrement mais il faut bien reconnaître que tous ces enquêteurs sont des oiseaux rares et nous procurent un plaisir supplémentaire à les suivre dans leurs manies. Tout ce petit monde travaille d’arrache-pied sur l’affaire et les partages quotidiens sont productifs et complémentaires.

De nouveaux personnages apparaissent, deux dans la police, et plusieurs civils, notamment à Hollywood où quelques membres font une escapade aussi rapide qu’efficace et agréable à lire. Les personnages secondaires sont peu nombreux mais, par leur tempérament et leur comportement ils apportent du piquant aux personnages essentiels et à l’histoire, notamment un aristocrate sympathique au langage précieux et à son chien Anselme, qui ont un rôle important.

Je dirai pour finir que c’est avec un très grand plaisir que j’ai retrouvé cette équipe si dissemblable et si unie, avec non seulement l’envie de trouver le ou les coupables mais d’élargir ma culture générale grâce à celle incommensurable de Danglard, Adamsberg et Lucio (son voisin et ami) essentiellement. Un coup de cœur, oui, presque par principe car je suis fan de Fred Vargas et la suivrai jusqu’au bout de ses enquêtes. Mais aussi pour l’humour omniprésent et la balade spatio-temporelle, la maîtrise absolue de la construction de l’intrigue et sa résolution. Même si le Desdichado m’était (re)venu très vite à l’esprit et le coupable passé quelques fois devant mes yeux sans s’y attarder.
Dépaysement, amusement et légèreté dans la forme (avec des sujets sérieux) sont garantis. La culture en sus car si la brigade est pérenne, le lieu et la période où se déroulent les intrigues ne le sont pas, et ce sont de nouvelles découvertes chaque fois.
Ceux qui ne connaissent pas Fred Vargas ont bien de la chance, une collection d’enquêtes brillantes, farfelues et bellement écrites pourra occuper leur été même si le soleil brille. Un petit conseil de fan : il est préférable de lire ce dernier opus après avoir rencontré au moins une fois l’équipe et son meneur. Et de commencer par un des meilleurs et le premier (je crois) : L’homme à l’envers, ou par celui que j’ai préféré : Pars vite et reviens tard. Nombre de ses enquêtes ont été portées à l’écran avec succès. Quant à moi, je me prends à espérer que le commissaire ne vieillisse pas trop vite et ne prenne pas sa retraite de sitôt.

QUELQUES MOTS RELEVÉS DANS LES PAGES

Dans les pensées du commissaire :
“Certaines se traînaient lourdement dans l’esprit comme des buses, l’encombrant souvent inutilement, quand d’autres filaient à une allure si vive qu’on peinait à les agripper au passage”. Un peu comme tout le monde, non ?

Lors d’un dîner au restaurant, une réflexion juste sur un nouvel art de vivre :
“Il jeta un rapide regard sur les autres dîneurs, dont plus de la moitié était absorbée par l’écran. Ainsi vivait-on tête baissée et Adamsberg se demanda fugitivement combien de temps il nous restait pour tout simplement regarder les autres”.

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