
Marion Brunet, autrice française originaire du Vaucluse, a fait des études de lettres avant de travailler comme éducatrice spécialisée dans différents secteurs, notamment en psychiatrie. D’abord spécialisée dans l’écriture de romans pour la jeunesse, elle publie en 2018 son premier roman pour adultes, L’Été circulaire, qui a remporté un grand succès et trois prix littéraires dont le Grand Prix de littérature policière. Elle écrit maintenant pour les jeunes adultes et les adultes.
L’histoire se déroule de nos jours sur une durée courte, dans le sud de la France. Vanda, mère célibataire, vit seule avec son fils Noé dans un cabanon au bord de l’eau. Après avoir vécu vingt ans en Bretagne, douée pour le dessin, elle tente les Beaux-Arts et laisse tomber sans vraiment savoir pourquoi. De petits boulots en boulots précaires, les aléas de la vie l’ont fait devenir femme de ménage dans un hôpital psychiatrique. Noé, son “petit Bulot” de six ans, qui ne connaît quasiment personne d’autre, s’accroche à elle de peur qu’elle s’éloigne. Un amour d’enfant.
Son maigre salaire lui permet juste de n’être pas totalement dans la misère et aucune embellie ne se profile.
Jusqu’au jour où Simon reparaît pour l’enterrement de sa mère. C’est le père de Noé, dont il ignorait l’existence, Vanda séparée de lui ayant réalisé qu’elle était enceinte lors d’un voyage au Maroc et ne l’ayant jamais revu. Vanda qui trimait dur pour assumer au quotidien leur vie à deux. Mère et fils, point.
Simon a quitté le Sud pour la région parisienne, il est devenu graphiste et vit en couple avec Chloé depuis trois ans. Alors, son retour inattendu risque d’avoir des conséquences pour tout le monde, surtout si l’envie lui vient de reconnaître son fils et de le revoir. Ce n’est pas un mauvais bougre. Vanda, persuadée qu’il est là pour Noé – elle ne sait pas que sa mère est morte –, lui présente ce dernier de mauvais gré, dans le seul but de le voir partir au plus vite.
À partir de là, les choses vont déraper, aussi bien dans sa vie sociale (problèmes au travail, voiture qui lâche d’un coup, à changer sans un sou vaillant, et peur de devoir “partager” son Bulot qu’elle aime et couve comme une louve. Voire de le perdre. De précaire et marginale, sa situation devient dramatique. Et la tragédie se resserre.
Je n’en dirai pas davantage car le livre est court et la durée de l’intrigue de quelques semaines seulement.
Pour ce qui est de la plume, avec un sujet aussi dur et certaines scènes tragiques, l’écriture est poétique. Synthétique dans les dialogues et les faits, comme l’est la vie de Vanda qui court après l’argent et le travail, mais pleine de l’innocence de Noé – et de celle de sa mère lorsqu’elle n’est pas en colère.
La pagination est légère, pourtant nous sommes sur une impression de grande densité de lecture, d’intensité même. Nonobstant quelques allers-retours dans le passé nécessaires pour comprendre un présent difficile à vivre et un avenir meilleur éventuel, l’intrigue et les faits qu’elle relate le sont en toute chronologie et cette fidélité souligne l’urgence de la situation. Et sa violence.
Les points de vue divergent et alternent entre Vanda, Simon, Chloé et parfois Noé, mais j’avoue que j’aurais bien aimé lire l’ensemble par les yeux et la bouche de Vanda, et plus encore Noé, avec un “je” narratif pour leurs propos.
Quoiqu’il en soit, la beauté des mots, leur poésie brute ou légère selon les circonstances, n’ont certes pas atténué la gravité de l’histoire mais nous ont permis d’apprécier davantage la détresse absolue de Vanda et l’innocence perdue de son fils.
Un regard sur le livre. Marion Brunet, connue pour ses romans pour la jeunesse, écrit également des romans noirs sociaux. Un peu comme Hervé Le Corre, Nicolas Mathieu et combien d’autres aujourd’hui, depuis L’été circulaire, son premier pour adultes elle met sur le devant de la scène des “petites gens”, souvent des femmes en proie à des difficultés multiples. Les “laissé(e)s-pour-compte” d’une société qui ne mélange pas ses propres classes.
Et Vanda, avec sa vie professionnelle précaire, ses relations sociales quasi inexistantes, sa maternité précoce et son caractère “trempé” fort d’une colère toujours à la limite de l’explosion, coche toutes les cases de cette catégorie qui court après l’argent et après la vie. Une goutte suffit pour faire déborder le vase déjà trop rempli de tourments et transformer l’histoire en une tragédie contemporaine. Cette “ultime” goutte qui va tout déclencher, c’est l’arrivée de Simon.
Les deux personnages, la mère Vanda et son fils-bulot-Noé – que nous aurions toutes adoré avoir comme enfant pour le sentir, l’aimer, le serrer dans nos bras le matin –, aussi malmenés l’une que l’autre par la vie, aussi innocents l’une que l’autre, même si Vanda cède à la rage quand elle est trop forte, nous émeuvent et nous révoltent au plus au point. Tout autant que la fatalité qui déclenche et clôt toute cette violence faite aux plus faibles. Violence sociale et politique – notamment de la hiérarchie professionnelle – et de la précarité qu’elle engendre, violences policières, violences conjugales, violences en tous genres…
Bien “aimé” aussi les rêves de fin du monde liée à la détérioration du climat que fait Vanda, entre cauchemars et insomnies mais plutôt “réalistes”. Une vision responsable qui n’entre pas dans le sujet de l’histoire mais qui, bien présente dans les pensées de Vanda, vise l’humanité tout entière.
Pour toute cette noirceur et ces deux personnages attachants coincés dans une tourmente inéluctable, je ne saurais trop vous recommander la lecture de ce roman court mais intense que j’ai personnellement “vécu” comme un coup de cœur. Quels que soient vos états d’âme et votre seuil de tolérance car, bien évidemment, tout cela n’est “que fiction”… Mais attention quand même : la fin se lit les yeux mouillés.
Voilà, c’est joué en un volet : Marion Brunet, une autrice lucide, bienveillante, à la plume sensible et réaliste que je vais suivre c’est certain. Deux de ses romans m’attendent déjà dans une pile de livres non lus.
QUELQUES MOTS…
Sur un amour trop fort, presque déraisonnable :
“En l’insultant (Noé), Vanda tirait des coups de poing dans le mou du lit, échevelée. Elle s’est levée soudain et a balayé les animaux d’un revers de main. Après elle s’est mise à pleurer, des sanglots de chiot perdu, et elle l’a pris dans ses bras en le serrant trop fort.
– Mon bébé, mon chéri, pardon mon Bulot, pardon, pardon.
Elle se déteste quand elle fait ça. Ça la déborde et après elle voudrait mourir, ou rembobiner, ou apprendre à se taire, être une mère douce comme sont les autres”.
Sur la discrimination sociale jusque dans les détails des casiers-vestiaires :
“Sur les portes des casiers, on devine qui est titulaire et qui ne l’est pas. Les casiers recouverts d’images sont ceux des filles qui resteront. Les précaires ne prennent pas le risque de s’inscrire dans les lieux à coups de stickers et de cartes postales”.
La discrimination sur l’apparence physique des femmes :
”Le monde du travail vendait du rêve, elle le savait depuis longtemps. C’était dingue, les meufs qui bossaient dans la culture pouvaient arborer un corps tatoué jusque sous les oreilles, on trouvait ça tendance et artistique, mais pour un job de femme de ménage on pensait qu’elle sortait de taule ou qu’elle ne savait pas se tenir”.
Quand la pauvreté confine à la misère (dans un marché aux puces) :
”Aux puces, elle serre fort la main de Noé. Ne surtout pas le perdre dans cette marée de corps, ce quart monde à ciel ouvert où le moindre tee-shirt – même sale et déchiré – se revend et s’expose sur le trottoir. Elle se dit parfois que la révolution commencera ici, mais peut-être qu’à un certain stade de pauvreté c’est plié pour la colère, on passe en mode survie”.
La colère des travailleuses après la mort d’un patient et ses conséquences administratives totalement absurdes :
“Les soignants n’étaient pas assez nombreux, comme toujours, et aujourd’hui la mise sous tutelle de l’hôpital vient d’être suivie d’effets : les effectifs vont encore baisser, les premiers noms sont tombés. La mise en lien entre la mort d’un patient et la baisse des effectifs rend la colère inévitable. C’est pousser trop loin le cynisme…”.
Et plus loin dans les pages (et dans le constat) :
“Vanda voit surtout que ce sont deux choses contradictoires, un peu comme baisser le nombre d’enseignants pour promouvoir l’éducation ou faire sauter des allocs contre la pauvreté. (…) Au rythme où se multiplient les non-sens, les hôpitaux psychiatriques vont se remplir de plus en plus, c’est tellement évident…”