Le Berger d’Alep ⇜ Stéphanie Perez 

Stéphanie Perez

Stéphanie Perez est une journaliste, grand reporter d’investigation, envoyée spéciale de la télévision française pour “couvrir” divers sujets internationaux, souvent des conflits, pour les chaînes France 2, France 3 et France Info notamment. Elle s’inspire de ses reportages pour réécrire les histoires vraies sous forme de fictions. Son premier roman, Le gardien de Téhéran est sorti en 2023, le second, La Ballerine de Kiev en 2024, qui me reste lire. Celui-ci est le troisième. Les trois ont un titre évocateur.

A Alep, le tremblement de terre de février 2023 vient de réduire à néant la reconstruction de la ville pas encore remise des dégâts causés par treize ans de guerre civile. Comme si une apocalypse aussi longue n’avait pas suffi et que la terre se vengeait de ce que les hommes lui avaient envoyé par le ciel, en commettant les mêmes horreurs que les bombes :
“Les bâtiments éventrés laissent entrevoir des intérieurs figés – un canapé suspendu, une table dressée, une chaussure solitaire. Détails absurdes dans le fracas, sous un soleil qui n’éclaire pas mais souligne les ruines”.

Zaatar, le chien de l’histoire, a disparu sous les décombres et Maya, sa maîtresse, l’appelle à grands cris, persuadée qu’il est en vie. Son fils Elias tente de l’apaiser et de lui faire comprendre la réalité, mais elle veut continuer de le chercher. Elle n’abandonnera pas.

Très vite nous revenons sept ans en arrière, au même endroit, en janvier 2016, dernière année de la guerre civile. Une guerre complexe, opposant le régime dictatorial de Bachar Al Assad aux différentes factions islamiques, “les rebelles”, radicalisées depuis 2013. Nous lisons :
“De 2012 à 2016, la bataille d’Alep va faire des milliers de victimes. La ville est détruite à plus de 60 %”.
Partout règne la peur : celle d’être tué bien sûr mais surtout celle de voir mourir les êtres aimés, d’être trahis, dénoncés, emprisonnés dans les geôles tristement célèbres du pouvoir…

Quand commence cette partie de l’histoire, nous sommes en plein dans l’Histoire, celle de la Syrie, la nôtre aussi. Elias – chrétien de culte et guide touristique de profession –, une petite trentaine fracassée par la guerre, va adopter un chien dans un refuge animalier non loin d’Alep. Il va l’offrir à sa mère Maya, qui ne se remet pas de la mort de son mari, médecin de terrain tué par un sniper, qui était tout pour elle et auquel elle s’adresse quotidiennement comme s’il était toujours présent.
Maya refuse catégoriquement ce qu’elle pense être une idée stupide, les chiens n’étant pas considérés comme des animaux de compagnie. Elle est en colère après son fils et le chien.
“En Syrie, les chiens, c’était pour les bergers, pour garder les troupeaux, aboyer la nuit contre les intrus. Rien de plus. En aucun cas des compagnons. On ne les caressait pas. On ne leur parlait pas. Ils dormaient dehors, entre les pierres et le vent”.
En ville, c’est bien pire encore :
”Les chiens, ici, on les avait toujours connus vagabonds, toujours repoussés à coups de pied, et l’idée qu’on puisse les traiter autrement relevait de la fantaisie”. 
Et puis l’incompréhension : “Comment avait-il pu croire qu’un chien suffirait à réparer le malheur ?”

La ville d’Alep est ravagée, divisée en deux, l’Ouest et l’Est, en guerre ouverte et perpétuelle. Les civils, pris entre deux feux ennemis, ne sont plus “qu’une masse sans identité et sans importance”. Ils se réfugient dans des immeubles encore debout abandonnés par leurs habitants chassés par la guerre et l’arrivée des “hommes en noir”; comme celui, endommagé mais habitable, où vivent Elias et sa mère, ainsi que bien d’autres personnages, seuls ou en famille.
Des liens se sont créés et petit à petit, nous rencontrons les autres habitants de l’immeuble et apprenons l’histoire de chacun d’eux. Ce que nous découvrons sur eux nous bouleverse ou nous révolte.

Parmi ces personnages, des amis intimes d’Elias et de sa mère : Mariam et son fils Youssef, résistant actif ; et l’amour de sa vie, Aïcha, de confession musulmane, qu’il compte épouser après la guerre. Un pianiste, Rami, et son piano ; un ancien couturier pieux mais non radical, Ibrahim ; et une famille : Adbu, Nour et leurs deux enfants. Abdu frappe sa femme souvent et violemment, ses cris s’entendent à travers tous les étages.

Et, au milieu de tous, Zaatar, qui les aime tous même s’il en craint un, et se fait un devoir de veiller constamment sur eux. Ils survivent tant mal que bien, solidaires et aimants. Des scènes de liesse ont même lieu dans l’immeuble alors que la faim ronge les ventres et que les bombes explosent.

Le 22 décembre 2016, le siège est terminé. Bachar Al Assad a repris les choses en main et contrôle Alep dans son intégralité. Pourtant cette fin de guerre n’en est pas une, c’est même son paroxysme car nous lisons :
“Alep avait basculé : l’armée syrienne, épaulée par ses alliés russes et iraniens, avait bouclé le dernier corridor vers l’extérieur. Le siège était total. À l’est, les quartiers rebelles suffoquaient sous les bombardements et les habitants crevaient de faim”. (…) A l’ouest, les bombardements faisaient vibrer les vitres colmatées. La guerre avait refermé son poing sur la ville entière, plus personne n’imaginait pouvoir lui échapper.”
“Et pendant que les islamistes répandaient la terreur, le dictateur resserrait l’étau, tirait sur la foule. L’un nourrissait l’autre. La répression trouvait son alibi. La révolution s’était retrouvée piégée entre deux monstres”.

Tout comme ce que nous voyons aujourd’hui le soir aux infos :
Le soir, le ciel se chargeait d’un rouge épais, un rouge qui n’avait rien du crépuscule et tout de l’incendie, et depuis l’immeuble, ils croyaient voir la ville brûler autour de la citadelle, un bûcher trop vaste pour être éteint”.
(…) “Le siège est peut-être fini, mais pas le reste… En disant cela, elle frissonna à l’idée de savoir que le dictateur profiterait de l’occasion pour resserrer son emprise, bien conscient que la ville affaiblie ne pouvait plus lui résister”.
“ (…) Non, il n’y avait rien à fêter, la fin du siège ne libérait personne. Et d’ailleurs, personne ne descendit célébrer cette victoire sans joie. La ville avait cessé de se battre, mais elle ne respirait pas encore”.

Ce n’est qu’en décembre 2024 que le tyran sera contraint de fuir et de se réfugier à Moscou après un “règne” absolu de plus d’un demi-siècle qui a laissé un pays et ses habitants – ceux qui ont survécu au désastre – traumatisés.

Aux deux tiers du roman, en quelques mots –” Abdu ne revint pas chez lui”  –, un véritable suspense s’ajoute à celui de la guerre, qui rend le roman inlâchable. Je me suis vue à plusieurs reprises arrêter de lire pour économiser les pages. Stéphanie Perez n’est pas seulement journaliste, elle a de grands talents d’écrivaine avec un sens du romanesque, du suspense, un regard toujours bienveillant sur les personnages (et les animaux) et une écriture claire et agréable qui éclaircit un peu l’horreur des faits qu’elle nous relate. Il est évident que les reportages de certain(e)s journalistes de guerre, aussi fouillés soient-ils, s’avèrent trop courts dans leur temps de passage à l’antenne si elles ou ils veulent témoigner à leur aise de ce qu’ils ont vu. Le temps romanesque, plus propice à la description, n’est pas le même que celui du reportage, seulement factuel. Les images s’envolent, les mots restent.

Un regard sur le livre.Le Berger d’Alep, c’est avant tout l’histoire d’un chien, Zaatar. Et celle d’un immeuble tout entier, d’un piano et, bien évidemment, d’une ville meurtrie. Avec en tache de fond récurrente, comme si la guerre ne suffisait pas, la violence faite aux femmes en tant que femmes, et l’importance de la religion, des religions poussées au fanatisme. Une fois n’est pas coutume, j’intègre les mots de l’autrice au milieu des pauvres miens, pas en fin de chronique, afin de pouvoir facilement évoquer ce roman par “thèmes”. 

Zaatar, plus qu’un personnage :
un homme à quatre pattes et une tornade de tendresse à lui tout seul

Hormis les traîtres et les soldats, presque tous les personnages suscitent notre sympathie et notre émotion. Solidaires en tout, la religion et la classe sociale ne les divisent en rien.
Mais s’il y a un héros dans l’histoire, c’est bien lui : Zaatar, berger syrien pur sang, encore chiot mais déjà “sérieux” quand il entre dans l’histoire. Zaatar est un chien qui pense, qui pleure et qui sourit, un chien qui aime et qu’on aime. Il danse aussi, à l’occasion, il est mélomane. Il ressent les choses comme les humains et nous lisons sur lui :
“Les hasards de la vie faisaient de lui un vrai chien de la guerre. Un chien qui captait les tensions dans les gestes, les failles dans les voix. Un chien qui comprenait le deuil et reconnaissait les chagrins invisibles”.
Plus loin : “Il aidait sa maîtresse à réapprivoiser l’appartement, et le temps. (…) Il remplissait les journées d’habitudes – une promenade matinale, une gamelle à midi –, s’enthousiasmait pour une caresse furtive. Il s’accommodait de tout avec une simplicité heureuse”. “(…) Elle s’adressait au chien et, étrangement, elle était gagnée par la paix. Quand on parle aux animaux, on se parle à soi-même, sans détour, sans mensonge possible.”

Tout petit, Zaatar exerce son travail  à merveille :
“Il était encore jeune, mais il portait dans ses veines l’héritage de sa race : il  s’imposait comme un guide. Un berger. Un gardien de troupeau qui éloignait le danger”.
Et, nous dit Maya :
“On dirait qu’il pense. Le responsable du chenil m’a dit que les bergers ne se contentaient pas d’obéir. Ils observent, ils analysent, comme des chefs”.
Le premier regard d’Elias sur Zaatar :
“Il attendait, sans faire de bruit, avec cette patience qui s’apparente à de la dignité”.
Zaatar, une “vraie” personne ? En tout cas, sa douleur est “humaine” ; enfin, du temps où les hommes l’étaient, “humains”. Le terme ne veut plus dire la même chose aujourd’hui, il a perdu sa notion d’humanité. Nous lisons :
“Son chagrin portait une beauté douloureuse, celle de l’attachement absolu, d’un animal devenu le gardien, sans l’avoir cherché, d’un temps révolu et de souvenirs désormais orphelins”.

Alors, quand c’est Zaatar qui est grièvement blessé par un sniper qui s’amuse, l’immeuble entier est à son chevet ; lui qui les aide à tenir se voit assisté à son tour et nous lisons dans un sourire ému :
“Ce chien avait ramené un semblant de normalité dans un monde qui n’en avait plus. Il était capable de les rassembler. Ils ne se battaient pas seulement pour un animal blessé mais pour ce qu’il leur restait d’humanité.”
(…) Autour de lui, tout le monde se tut, ils restèrent là, serrés les uns contre les autres, petit troupeau autour du berger blessé. Pour une fois, l’immeuble avait gagné une bataille”.
(…) Rien de joyeux dans ces échanges, rien qui promette un avenir meilleur, et pourtant, tout paraissait plus supportable dans cette proximité. Maya eut l’impression soudaine de revoir une image d’avant : des voisins rassemblés, des conversations mêlées, un repas partagé. Dans le souffle régulier de Zaatar, chacun entendait battre à nouveau le cœur de l’immeuble”.

Zaatar vaut l’histoire à lui tout seul. D’ailleurs il en porte le titre. Il est partout, de toutes les pages et de tous les événements. Il est avec nous et nous sommes avec lui. Souvent même la ville et ses ruines sont vues à la hauteur de son museau et nous ne serions pas surpris de le voir prendre la parole.
Ahmad, le personnage qui tient le refuge, surnommé “l’homme aux chiens”, que l’on retrouve plusieurs fois dans l’histoire, mérite lui aussi qu’on en parle. C’est un homme au charisme unique dont l’amour absolu des animaux nous bouleverse. Nous apprenons sur lui :
Le fou du refuge, celui qui ramassait les animaux au lieu de penser à sauver sa peau. (…) Le chenil était né de sa solitude et de sa bonté. (…). Il sillonnait les quartiers en ruine au volant de sa camionnette bringuebalante, et il embarquait les âmes abandonnées. C’était sa façon d’éclairer le monde.

Et lui nous glisse :
“Sauver un animal, c’était sauver son humanité, refuser de céder à la barbarie. (…) La guerre rend fous les bêtes et les hommes. Mais les animaux, eux, n’ont jamais trahi personne. On ne peut pas les abandonner”.

Plus loin, en réponse à Maya qui s’étonne toujours des réactions “humaines” de son chien, des réflexions si  évidentes quand on aime les animaux, les chiens en particulier :
Zaatar souffre de dépression, Maya. On ne l’imagine pas, mais les chiens peuvent ressentir le deuil, parfois plus fortement que les hommes. Ils ne comprennent pas l’absence.

— Je m’en doutais… c’est si dur, de le voir comme ça.
– On croit souvent que les chiens oublient vite, qu’ils vivent dans l’instant. C’est faux, surtout chez les bergers syriens. Ils aiment avec une force silencieuse. Zaatar a perdu une partie de son univers. Son quotidien était très lié à celui de Rami, au son du piano. Il est privé d’un ami, et d’habitudes. Il lui manque une partie de ses repères et il ne comprend pas”.

(…) – J’ignorais que les chiens pouvaient aimer à ce point.
– Ils ne savent pas faire autrement. C’est leur façon d’être au monde. Ils aiment de tout leur corps. Sans réserve”.

Alep ville martyre

Alep, seconde ville de la Syrie et sa véritable capitale économique, est une des plus anciennes cités du monde, un carrefour de civilisations grâce à sa diversité ethnique. On y vivait bien, sans aucune distinction de classe, sociale ou religieuse, en totale harmonie dans un même immeuble occupé par toutes les catégories de personnes.
La citadelle (“la dame de pierre”), trésor médiéval qui ceint la ville de ses remparts de pierre rouge impressionnants pour en protéger ses habitants d’éventuels agresseurs, a été blessée en maints endroits par la guerre civile ; mais elle a tenu le coup :
“La citadelle, orgueilleuse survivante. Gardienne silencieuse de leur jeunesse. Sa silhouette massive tenait tête au temps et à la fureur des hommes. Elle avait toujours été là. Avant eux. Avant la guerre. Avant le fracas”.
Son tout aussi célèbre marché couvert, lui, n’a pu résister à la folie des hommes :
“Quinze kilomètres de galeries bruyantes et de pierres millénaires dans la vieille ville – le plus grand marché couvert du monde, disait-on. Aujourd’hui, un amas fumé et informe”.

Telle l’antique Palmyre, Alep est à son tour devenue une ville martyre, ravagée, détruite, vidée, toujours aux prises entre deux feux ennemis. Nous lisons :
“Alep s’ouvrait comme une plaie, cette ville immense qu’il avait crue indestructible avec ses sept mille ans d’histoire. Quatre ans de guerre, et il ne s’habituait toujours pas à ce décor d’après-monde”.

Et pour finir, l’omniprésence du dictateur :
“Partout, les murs vomissaient le même visage. Impossible de lui échapper. Le dictateur, en uniforme militaire, bardé de médailles qu’il n’avait jamais gagnées ; ou en costume foncé, œil de marbre, moustache taillée au millimètre. Maître des ruines. Geôlier de leur peur”. (…) “Alep n’incarnait plus l’espoir, elle était devenue une bête énorme qui dévorait ceux qu’elle avait enfantés”.

Et puis il y a la musique

La musique avec ses différentes clefs dont celle de l’amitié et de l’amour. Celle qui fait vibrer, danser, pleurer, sauter, trembler, celle qui illumine les corps et les esprits… Ici celle du piano installé au rez-de-chaussée de l’immeuble qui, avant d’adoucir les mœurs, les souligne :
“Chaque silence entre deux notes ouvrait un abîme. Chaque accord portait une cicatrice, saignait d’absences et de souvenirs effacés. C’était une plainte. La sonorité vibrante d’une humanité à vif. L’affliction d’un pays en lambeaux. (…) Les mots manquaient pour dire un tel chaos. La partition, elle, disait tout”.

“La scène s’offrait à eux avec cette clarté fanée des fins d’après-midi, une douceur voilée qui flottait au-dessus du réel : Rami, les yeux clos, penché sur le piano, exprimait dans son art tout ce que les mots ne pouvaient pas dire. Et Zaatar, étendu à ses pieds, paisible, donnait l’impression d’être là depuis toujours. À sa place”.
“Il (Elias) découvrait que son chien était mélomane, et dans l’absurdité de la guerre, il en était bouleversé.”
Ce qui fait dire au pianiste : “C’est un chien très spécial, votre Zaatar. On dirait que la musique lui parle. C’est… troublant”.
(…) “Il avait oublié à quel point la musique était une façon de sauver ce qui pouvait l’être encore, d’effacer les bruits de la guerre. Jouer, c’était imposer une harmonie fugace face au vacarme des armes”.
“La musique n’arrête pas la guerre, c’est sûr, mais au moins elle nous unit, quand autour de nous tout s’écroule”.

Un piano qui meurt, c’est un chien qui pleure

“Il pleurait, de cette façon bouleversante qu’ont les chiens de pleurer, dans leur corps, dans leur souffle, dans leurs gestes. C’était son deuil à lui aussi”.
La musique, d’après les fous de Dieu, souillait, ouvrait une brèche où s’engouffrait le mal. 
“Dans les quartiers tombés entre leurs mains, des musiciens avaient été châtiés, humiliés, pour avoir persisté à exercer leur art. Ils haïssaient ce qu’ils ne pouvaient soumettre. La musique leur échappait parce qu’elle n’obéissait qu’à l’âme, échappait aux dogmes. Elle ne pliait pas. Rami les maudissait, ces fous de Dieu qui salissaient leur religion. Leur dieu n’était pas celui qu’il priait. Il portait le même nom, mais pas la même lumière”.

Les femmes, doublement victimes de la guerre

Nour, un des personnages principaux du roman, pour qui nous éprouvons un réel attachement, était avant la guerre une femme heureuse. Elle lui paye un lourd tribu car la guerre a exacerbé la “foi” de son mari Abdu, au point de le radicaliser. Parce qu’il a perdu son travail à la célèbre savonnerie de la ville, il pense avoir perdu en même temps sa dignité d’homme et s’en prend… à sa femme bien évidemment en la frappant avec violence, à l’image de bien d’autres femmes ici et ailleurs, hier et aujourd’hui. La guerre n’a été que l’élément déclencheur d’une violence, enfouie en lui bien avant, qui ne cessera pas d’empirer jusqu’à ce que… Je n’en dirai pas davantage sur ce sujet présent dans toutes les périodes de l’histoire et de l’Histoire.

La guerre

Enfin, dernier thème que j’aborderai, la guerre et ses infâmes conséquences. Elle joue un rôle dans l’histoire bien sûr ; elle en est non pas le moteur, mais la responsable. Certes pas un personnage même si elle joue un rôle important, juste le rotor autour duquel est articulée l’histoire du roman (et celle qui s’écrit avec un “H” majuscule tout autant). Elle est le fait des hommes. Le roman est composé d’allers et retours se déroulant pendant et après elle. Avec pour conséquences, outre les milliers de morts et d’emprisonnés, l’exil forcé, les migrations, les passeurs et les noyades dont la Syrie détient le triste record (peut-être pas absolu car d’autres guerres ont pris la relève).

Devant ce que nous avons sous les yeux, nous ne pouvons que constater que les guerres se ressemblent, toutes, et que leur motivation est depuis toujours la même loi du plus fort. Il s’agit de LA guerre, pas DES guerres. D’ailleurs nous lisons que “la guerre avait effacé la ville et le temps ensemble”, comme si la répétition était devenue banale. A croire que les hommes ne savent faire que ça, la guerre. A se battre pour un dieu, pour un mètre carré, pour une idée…

Mais en réalité, ils ne sont pas capables de vivre sans violence trop longtemps. Se battre pour un Dieu est le plus souvent un prétexte.
Mais il y a Dieu et dieu, la lettre initiale du mot a son importance. Peut-on encore parler d’un dieu avec une majuscule initiale après toutes les guerres qui ont été faites en son nom depuis, notamment, la colonisation chrétienne radicale ?

Sur l’extrémisme religieux Stéphanie Perez nous dit : 
“Il avait reconnu ce poison distillé par les hommes en noir. La foi comme refuge. La foi devenue prison avec ses concepts d’un autre temps, le pur et l’impur, le licite et l’interdit”.
Et sur la Méditerranée devenue un immense cimetière :
“Comment le monde pouvait-il accepter que le sang irrigue les eaux grises de l’exil ? Que la mer elle-même devienne un cimetière ?”
Et pour finir, ses effets à très long terme :
“La guerre ne tuait pas seulement par les bombes. Elle rongeait à petit feu, par le désespoir.”

Je dirai pour finir que Le Berger d’Alep est bien davantage qu’un roman sur la guerre en Syrie. Il n’est jamais ou rarement question des animaux dans les récits de guerre. Et pourtant, ils sont nombreux à errer dans les ruines, morts de faim, couverts de vermine et de blessures, et on les voit parfois au hasard d’un reportage ou d’une photo. Des chats et des chiens au regard halluciné courant d’une ruine à l’autre parmi les cadavres humains.
Stéphanie Perez a une plume très visuelle et tout ce qu’elle décrit nous saute aux yeux. Ses reportages fréquents dans les pays en guerre lui servent de base pour ses romans. Avec son empathie naturelle débordante, elle s’y sent un peu à l’étroit. Ainsi, dans ce troisième opus, Zaatar, son personnage principal n’échappe pas à son regard et à son sentiment de sympathie profonde. D’autant que c’est un “personnage ayant existé” sous un autre nom… Son histoire et celle de toute “sa famille” vous bouleverseront d’un bout à l’autre du roman. Zaatar est à lui seul la lumière de ce monde si sombre et cette lumière il la partage, il la donne sans compter. Sans rien demander en retour, juste un peu d’amour et de musique.
C’est bien simple : en lisant Le Berger d’Alep, si vous n’aimez pas les chiens, vous allez les aimer, si vous les aimez, vous allez les adorer. Et peut-être en adopter un. Je défie quiconque aimant les animaux de lire la fin de ce livre les yeux secs… Alors, un coup de cœur ? Oui, et un grand ! Allez, foncez rejoindre Zaatar, il vous ouvrira en grand les portes de son cœur. L’amour, pas la guerre.

Je laisse parler avec ses beaux mots Stéphanie Perez pour conclure :
“Pleurer un chien. Dans une ville qui a pris la triste habitude de compter ses morts. Comme s’il fallait hiérarchiser la peine, comme si le chagrin obéissait à une logique. Mais ils ne savent pas, ceux qui se moquent. Ils n’ont pas vu. Dans le désastre, certaines présences prennent une importance inattendue. Ce chien là a tenu son rôle comme peu d’humains l’ont fait”. Lisons !

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