
Philippe Claudel, nĂ© et rĂ©sidant en Lorraine, est un Ă©crivain aux multiples facettes qui sâest essayĂ© Ă tous les arts y compris la peinture avant de se consacrer presque exclusivement Ă lâĂ©crit. AprĂšs des Ă©tudes de lettres et dâhistoire, il devient scĂ©nariste-rĂ©alisateur (Il y a longtemps que je tâaime, film multi-primĂ© sorti en 2008, notammentâŠ) et enseignant dâĂ©criture scĂ©naristique. Tout en se mettant Ă Ă©crire dans tous les âformatsâ : poĂšmes, nouvelles, théùtre et surtout de trĂšs nombreux romans, presque tous primĂ©s au moins une fois. Une Ćuvre plĂ©thorique aux thĂšmes rĂ©currents quâil est difficile dâavoir entiĂšrement lue. Parmi ses romans, le bouleversant La petite fille de Monsieur Linh. Enfin, entrĂ© en 2012 Ă lâAcadĂ©mie Goncourt, il en devient prĂ©sident en 2024.Â
âLâhistoireâ commence vraiment trĂšs fort, dans le cĂ©lĂšbre Bureau ovale de la Maison-Blanche oĂč se trouvent les deux Ă©gos amĂ©ricains surdimensionnĂ©s Ă la tĂȘte de la plus grande puissance mondiale, Donald Trump et Elon Musk, tous deux incontrĂŽlables⊠Avec lâannonce dâun contrat sur la tĂȘte de Poutine lancĂ© par Elon Musk, un nourrisson dans les bras⊠Un Donald Trump qui fĂ©licite son conseiller politique de sa hardiesse⊠Deux proches de Poutine assassinĂ©s⊠La bombe atomique Ă©voquĂ©e en toute rigolade⊠Poutine assassinĂ© (oui !)… Et je mâarrĂȘterai lĂ , mais tranquillisez-vous, le livre nâest pas un thriller⊠Et lâessentiel est dans les dĂ©tails : les dialogues savoureux et les interviews des protagonistes.
Pourtant, les choses ne se passent pas (tout Ă fait voire pas du tout) comme nous aurions pu le croire⊠La fin du livre est celle que lâauteur a voulue, la fin de lâhistoire sera celle qui s’Ă©crira dans lâHistoire en des temps pas si lointains. Avec des responsables politiques aussi dĂ©jantĂ©s, aussi lunatiques et Ăąpres au gain, rien n’est prĂ©visible et tout peut arriver.
Le livre fait moins de cent cinquante pages. Mais dans ces pages, chaque mot a sa place et son importance quel que soit lâinterlocuteur qui sâexprime. Trump parle comme le bourrin quâil est, avec un vocabulaire trĂšs limitĂ© et fonciĂšrement grossier, Musk comme un illuminĂ©, Poutine comme un dictateur fou.
Lâensemble est Ă©crit dâune plume simple, fluide et théùtralement burlesque. Toujours efficace, avec des interviews surprenantes et les thĂ©ories fumeuses de Trump Ă mourir de rire. Comme pour accentuer âlâimportanceâ (pour ceux qui les prononcent, Trump ou Musk) de certains propos, des passages sont Ă©crits en lettres capitales, soulignant leur fatuitĂ©, leur autosatisfaction et leur bĂȘtise Ă tous deuxâŠ
Un regard sur le livre. Dans la plupart de ses romans, rĂ©cents ou plus anciens, Philippe Claudel pose sur un microcosme rĂ©duit Ă quelques personnages le mĂȘme regard compatissant et rĂ©voltĂ© quâil pose aujourdâhui sur un monde de plus en plus dualiste oĂč lâargent, ici le billet vert, ouvre tel un dĂ©miurge les portes dâun pouvoir absolu Ă ceux qui en possĂšdent et les ferme Ă ceux qui nâen ont pas. Les exclue de tout, y compris de la vie.
Ici, Philippe Claudel a changĂ© de tenue et de sujet. Exit pour un temps les romans engagĂ©s et intimistes, place Ă la satire pure et dure, au rire jaune et Ă lâhumour noir parsemĂ© pour nous dâĂ©clats de rire dĂ©sopilants. Et Ă la sidĂ©ration. Wanted aurait pu ĂȘtre Ă©crit par Voltaire. Un Voltaire en colĂšre et pressĂ© de le dire. Ce tout dernier roman oscille entre le western italien (dont il a le titre et le personnage chasseur de primes) et le roman historico-politique trĂšs contemporain dont les deux personnages principaux (les trois avec Poutine) sont Ă la fois des chefs de gangs mafieux sur-armĂ©s et des milliardaires perpĂ©tuellement assoiffĂ©s de dollars. Et qui nâont pas peur du ridicule.
On sourit dâabord, et jusquâĂ la fin, puis on Ă©clate de rire ; enfin on rĂ©flĂ©chit, mĂ©dusĂ© par la plausibilitĂ© de ce qui est âracontĂ©â. Par la justesse des propos, la folie sidĂ©rante des personnages et de leur comportement que lâauteur pousse Ă lâextrĂȘme. Donald Trump est particuliĂšrement bien croquĂ©.
Les Ă©crivain(e)s sont des sachant(e)s. TĂ©moins de leur temps et, grĂące Ă leur culture, de celui passĂ©, possĂ©dant les mots pour dire et dĂ©crire sur tous les sujets, ils sont nos informateurs, nos lanceurs dâalerte. Nous devons les Ă©couter et pour ce faire, les lire. Leurs essais et surtout leurs romans. Les guerres, les Ă©pidĂ©mies, les migrations, les famines, le rĂ©chauffement climatique et ses risques, tout cela figure dans leurs livres. Et bien plus encore. Sous forme de conte, de rĂ©cit, de fiction pure sur fond historique, de biographie, de nouvelle, de dystopie⊠ils partagent avec nous leur savoir, leurs informations, leurs conclusions, leurs joies et leurs peurs, leurs idĂ©es⊠Ils nous prennent par les yeux et par le cĆur ; libre Ă nous de les entendre.
SĂ»r que Philippe Claudel en fait beaucoup, peut-ĂȘtre trop mĂȘme, ici, mais cela se lit avec un intĂ©rĂȘt motivĂ©. Et il ne faut pas oublier que les auteurs prennent des risques rĂ©els en s’engageant dans leurs Ă©crits. Il leur faut bien du courage pour dĂ©noncer certaines situations et croquer certains personnages importants.
Je dirai pour finir que cette satire, sortie il y a un mois seulement, est dĂ©jĂ dĂ©passĂ©e par lâhistoire des pays concernĂ©s et que les seuls standards mondiaux sont les guerres qui sây dĂ©roulent. Un roman qui nâen est pas vraiment un, un roman Ă lire pour ce quâil nous dit et qui nous met en garde autant quâil nous divertit et ça fait du bien de rire mĂȘme sur ce genre de sujet, surtout quand tous les personnages sont des clowns tristes.
DES EXEMPLES drĂŽles mais sĂ©rieux. Un par interlocuteur. De quoi nous laisser sans voix aprĂšs nous ĂȘtre esclaffĂ©s.
Lâallocution de Poutine diffusĂ©e dans tout le monde en mĂȘme temps, dont un passage pourrait Ă lui seul justifier lâexpression âCâest lâhĂŽpital qui se fout de la charitĂ©â :
âLâAmĂ©rique se croit encore au temps du Far West. Ce pays qui a exterminĂ© des millions dâĂȘtres humains sur son continent et de par le monde pense encore quâil peut dicter sa loi et mettre Ă mort qui bon lui sembleâ…
Quand Elon Musk explique sa maniÚre cynique de diriger un pays, ça fait froid dans le dos :
âJe suis un homme d’affaires. Le prĂ©sident est un homme d’affaires. Nous avons l’habitude de traiter des deals qui engagent des sommes considĂ©rables et l’avenir de dizaines, des centaines de milliers de personnes. Le monde des affaires est un monde impitoyable. Personne ne vous y fait de cadeau et vous n’en faites Ă personne. Les choses se disent frontalement, sans tourner autour du pot. La diplomatie Ă l’ancienne, telle qu’on pouvait l’observer dans l’histoire de bien des pays, consistait Ă se parler avec le langage le plus courtois et Ă©quilibrĂ© possible pour dire Ă l’autre qu’on s’apprĂȘtait Ă le baiser. Des enculĂ©s parlaient Ă des enculĂ©s. Les diplomates passaient un temps fou dans des rĂ©unions stĂ©riles, alors qu’ils auraient mieux fait de se balancer leur vĂ©ritĂ© Ă la gueule. on a vu ce que tout cela donnait. C’est-Ă -dire rien. Moi, ce qui m’importe, c’est d’ĂȘtre efficace. D’obtenir des rĂ©sultats. Si vous avez dans les mains un couteau et face Ă vous un bĆuf dont vous aimeriez dĂ©guster assez vite un gros steak taillĂ© dans sa cuisse, pensez-vous que le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de lui demander s’il accepte que vous lui plantiez votre couteau dans le cĆur ?â
Quand Trump et Musk se mesurent aux concours de burgers :
âOn faisait souvent des concours de burgers. C’Ă©tait Ă qui en mangerait le plus en le moins de temps possible : Elon me battait Ă tous les coups ! Et pourtant, je peux vous assurer que je suis fort dans ce sport ! J’ai de l’entraĂźnement ! Mais Elon, il Ă©tait capable d’en avaler une dizaine en quoi, huit, neuf minutes ! Avec le bacon et les frites !â
Mieux, encore, quand il se vante de son inculture, un passage jouissif et réel :
âVous savez, on dit souvent que personne n’est irremplaçable. On le dit. On le dit souvent. Vous avez dĂ» entendre ce genre de choses. Je ne sais pas d’oĂč vient cette affirmation. Peut-ĂȘtre est-ce encore un de ces trucs qu’on trouve dans les ouvrages de philosophes europĂ©ens Ă la noix, je ne sais pas, je ne lis jamais de livre. Je n’ai pas de temps Ă perdre, j’ai mieux Ă faire. Et vous aurez remarquĂ© au passage que chez nous en AmĂ©rique, on n’a jamais eu de philosophes, et c’est tant mieux ! Les grandes nations n’ont pas de philosophes, elles ont autre chose Ă faire, elles ont les mains dans le moteur, elles n’ont pas le temps de rĂȘvasser et de produire du jus de cerveau ! ».