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SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Wanted ⇜ Philippe Claudel

Wanted ⇜ Philippe Claudel - Claudel Philippe Image Wikipedia - BouQuivore.fr
Source : commons.wikimedia.org

Philippe Claudel, né et résidant en Lorraine, est un écrivain aux multiples facettes qui s’est essayé à tous les arts y compris la peinture avant de se consacrer presque exclusivement à l’écrit. Après des études de lettres et d’histoire, il devient scénariste-réalisateur (Il y a longtemps que je t’aime, film multi-primé sorti en 2008, notamment…) et enseignant d’écriture scénaristique. Tout en se mettant à écrire dans tous les “formats” : poèmes, nouvelles, théâtre et surtout de très nombreux romans, presque tous primés au moins une fois. Une œuvre pléthorique aux thèmes récurrents qu’il est difficile d’avoir entièrement lue. Parmi ses romans, le bouleversant La petite fille de Monsieur Linh. Enfin, entré en 2012 à l’Académie Goncourt, il en devient président en 2024. 

“L’histoire” commence vraiment très fort, dans le célèbre Bureau ovale de la Maison-Blanche où se trouvent les deux égos américains surdimensionnés à la tête de la plus grande puissance mondiale, Donald Trump et Elon Musk, tous deux incontrôlables… Avec l’annonce d’un contrat sur la tête de Poutine lancé par Elon Musk, un nourrisson dans les bras… Un Donald Trump qui félicite son conseiller politique de sa hardiesse… Deux proches de Poutine assassinés… La bombe atomique évoquée en toute rigolade… Poutine assassiné (oui !)… Et je m’arrêterai là, mais tranquillisez-vous, le livre n’est pas un thriller… Et l’essentiel est dans les détails : les dialogues savoureux et les interviews des protagonistes. 

Pourtant, les choses ne se passent pas (tout à fait voire pas du tout) comme nous aurions pu le croire… La fin du livre est celle que l’auteur a voulue, la fin de l’histoire sera celle qui s’écrira dans l’Histoire en des temps pas si lointains. Avec des responsables politiques aussi déjantés, aussi lunatiques et âpres au gain, rien n’est prévisible et tout peut arriver.

Le livre fait moins de cent cinquante pages. Mais dans ces pages, chaque mot a sa place et son importance quel que soit l’interlocuteur qui s’exprime. Trump parle comme le bourrin qu’il est, avec un vocabulaire très limité et foncièrement grossier, Musk comme un illuminé, Poutine comme un dictateur fou.
L’ensemble est écrit d’une plume simple, fluide et théâtralement burlesque. Toujours efficace, avec des interviews surprenantes et les théories fumeuses de Trump à mourir de rire. Comme pour accentuer “l’importance” (pour ceux qui les prononcent, Trump ou Musk) de certains propos, des passages sont écrits en lettres capitales, soulignant leur fatuité, leur autosatisfaction et leur bêtise à tous deux…

Un regard sur le livre. Dans la plupart de ses romans, récents ou plus anciens, Philippe Claudel pose sur un microcosme réduit à quelques personnages le même regard compatissant et révolté qu’il pose aujourd’hui sur un monde de plus en plus dualiste où l’argent, ici le billet vert, ouvre tel un démiurge les portes d’un pouvoir absolu à ceux qui en possèdent et les ferme à ceux qui n’en ont pas. Les exclue de tout, y compris de la vie.

Ici, Philippe Claudel a changé de tenue et de sujet. Exit pour un temps les romans engagés et intimistes, place à la satire pure et dure, au rire jaune et à l’humour noir parsemé pour nous d’éclats de rire désopilants. Et à la sidération. Wanted aurait pu être écrit par Voltaire. Un Voltaire en colère et pressé de le dire. Ce tout dernier roman oscille entre le western italien (dont il a le titre et le personnage chasseur de primes) et le roman historico-politique très contemporain dont les deux personnages principaux (les trois avec Poutine) sont à la fois des chefs de gangs mafieux sur-armés et des milliardaires perpétuellement assoiffés de dollars. Et qui n’ont pas peur du ridicule.

On sourit d’abord, et jusqu’à la fin, puis on éclate de rire ; enfin on réfléchit, médusé par la plausibilité de ce qui est “raconté”. Par la justesse des propos, la folie sidérante des personnages et de leur comportement que l’auteur pousse à l’extrême. Donald Trump est particulièrement bien croqué.

Les écrivain(e)s sont des sachant(e)s. Témoins de leur temps et, grâce à leur culture, de celui passé, possédant les mots pour dire et décrire sur tous les sujets, ils sont nos informateurs, nos lanceurs d’alerte. Nous devons les écouter et pour ce faire, les lire. Leurs essais et surtout leurs romans. Les guerres, les épidémies, les migrations, les famines, le réchauffement climatique et ses risques, tout cela figure dans leurs livres. Et bien plus encore. Sous forme de conte, de récit, de fiction pure sur fond historique, de biographie, de nouvelle, de dystopie… ils partagent avec nous leur savoir, leurs informations, leurs conclusions, leurs joies et leurs peurs, leurs idées… Ils nous prennent par les yeux et par le cœur ; libre à nous de les entendre.
Sûr que Philippe Claudel en fait beaucoup, peut-être trop même, ici, mais cela se lit avec un intérêt motivé. Et il ne faut pas oublier que les auteurs prennent des risques réels en s’engageant dans leurs écrits. Il leur faut bien du courage pour dénoncer certaines situations et croquer certains personnages importants.

Je dirai pour finir que cette satire, sortie il y a un mois seulement, est déjà dépassée par l’histoire des pays concernés et que les seuls standards mondiaux sont les guerres qui s’y déroulent. Un roman qui n’en est pas vraiment un, un roman à lire pour ce qu’il nous dit et qui nous met en garde autant qu’il nous divertit et ça fait du bien de rire même sur ce genre de sujet, surtout quand tous les personnages sont des clowns tristes.

DES EXEMPLES drôles mais sérieux. Un par interlocuteur. De quoi nous laisser sans voix après nous être esclaffés.

L’allocution de Poutine diffusée dans tout le monde en même temps, dont un passage pourrait à lui seul justifier l’expression “C’est l’hôpital qui se fout de la charité” :
“L’Amérique se croit encore au temps du Far West. Ce pays qui a exterminé des millions d’êtres humains sur son continent et de par le monde pense encore qu’il peut dicter sa loi et mettre à mort qui bon lui semble”…

Quand Elon Musk explique sa manière cynique de diriger un pays, ça fait froid dans le dos :
“Je suis un homme d’affaires. Le président est un homme d’affaires. Nous avons l’habitude de traiter des deals qui engagent des sommes considérables et l’avenir de dizaines, des centaines de milliers de personnes. Le monde des affaires est un monde impitoyable. Personne ne vous y fait de cadeau et vous n’en faites à personne. Les choses se disent frontalement, sans tourner autour du pot. La diplomatie à l’ancienne, telle qu’on pouvait l’observer dans l’histoire de bien des pays, consistait à se parler avec le langage le plus courtois et équilibré possible pour dire à l’autre qu’on s’apprêtait à le baiser. Des enculés parlaient à des enculés. Les diplomates passaient un temps fou dans des réunions stériles, alors qu’ils auraient mieux fait de se balancer leur vérité à la gueule. on a vu ce que tout cela donnait. C’est-à-dire rien. Moi, ce qui m’importe, c’est d’être efficace. D’obtenir des résultats. Si vous avez dans les mains un couteau et face à vous un bœuf dont vous aimeriez déguster assez vite un gros steak taillé dans sa cuisse, pensez-vous que le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de lui demander s’il accepte que vous lui plantiez votre couteau dans le cœur ?”

Quand Trump et Musk se mesurent aux concours de burgers :
“On faisait souvent des concours de burgers. C’était à qui en mangerait le plus en le moins de temps possible :  Elon me battait à tous les coups ! Et pourtant, je peux vous assurer que je suis fort dans ce sport ! J’ai de l’entraînement ! Mais Elon, il était capable d’en avaler une dizaine en quoi, huit, neuf minutes ! Avec le bacon et les frites !”

Mieux, encore, quand il se vante de son inculture, un passage jouissif et réel :
“Vous savez, on dit souvent que personne n’est irremplaçable. On le dit. On le dit souvent. Vous avez dû entendre ce genre de choses. Je ne sais pas d’où vient cette affirmation. Peut-être est-ce encore un de ces trucs qu’on trouve dans les ouvrages de philosophes européens à la noix, je ne sais pas, je ne lis jamais de livre. Je n’ai pas de temps à perdre, j’ai mieux à faire. Et vous aurez remarqué au passage que chez nous en Amérique, on n’a jamais eu de philosophes, et c’est tant mieux ! Les grandes nations n’ont pas de philosophes, elles ont autre chose à faire, elles ont les mains dans le moteur, elles n’ont pas le temps de rêvasser et de produire du jus de cerveau ! ».