
Pour les premiers romans, je me contente souvent de copier-coller ce qui figure sur la jaquette ou la quatrième de couverture. Alors voilà, même si Ramsès Kefi est connu comme journaliste, inutile de plagier ce qui suit.
“Après des études d’ histoire et une parenthèse dans la restauration, Ramsès Kefi aborde le journalisme par hasard, en envoyant un texte – sur le café – à diverses rédactions. Le Bondyblog le publie et Rue89, dans la foulée, lui propose un stage. Il y restera cinq ans, à un poste de reporter polyvalent. En 2016, il rejoint le service Société de Libération, où il se spécialise dans les périphéries. En 2022, il part pour la revue XXL avec laquelle il publie A la base, c’était lui le gentil, un livre sur les rites adolescents. Quatre jours sans ma mère est son premier roman.”
Ce pourrait être LA phrase du livre :
“Quatre jours de séparation, ce n’est rien pour le commun des mortels. Mais à notre échelle de ronron, c’est une vie”.
L’histoire se déroule essentiellement sur quatre jours, mais, par le biais de retours en arrière, c’est toute une vie qui nous est relatée : celle de Salmane et de sa famille “proche”. Ainsi que celles de deux familles moins “proches” : celle de sa mère et celle de son père.
A trente-six ans, titulaire d’un master d’histoire ancienne, Salmane joue les Tanguy chez ses parents Amani et Hédi, émigrés tunisiens retraités. Ils habitent en lisière de forêt, dans une HLM appelée la Caverne.
Au grand dam de ses parents, il a choisi de travailler dans un fast-food pour “un SMIC sans gras” plutôt que de trouver un emploi en rapport avec ses études, afin de profiter de ses longues soirées avec ses copains de la cité, notamment Archie, celui qu’il aime comme le frère qu’il n’a pas eu. Cette bande, dont Salmane est le meneur, passe des soirées cancans un peu chargées en alcool et fumette, mais sans drogue dure.
Un beau jour, sa mère Amani disparaît soudainement, sans aucune explication, sans dispute préalable, avec un simple mot disant qu’elle était obligée de le faire et qu’elle reviendrait. Et une date soulignée en rouge.
Le père Hédi et le fils prennent ce départ de manière totalement différente. Hédi décide sous le coup de la colère de vider l’appartement des affaires de sa femme (et de démonter les meubles au tournevis !), après avoir retiré son alliance avec force liquide vaisselle. Salmane, attristé, va essayer de comprendre les raisons de sa mère. Il questionnera toutes celles et ceux qui l’ont connue (peu nombreux) et se remettra en question, jusqu’à se demander s’il n’a pas été qu’un “sous-fils” pour sa mère qui a tout fait pour lui.
Les recherches s’élargissent, la vie défile, le passé se rapproche. Y compris celui d’avant la France. La Tunisie, qu’Amani et Hédi ont quittée bien longtemps avant. Avant même la naissance de Salmane… Est-ce là que s’est rendue Amani ? Et si oui, pourquoi ?
Petit à petit “l’enquête” de Salmane avance, les révélations nous surprennent autant que lui. Nous allons de surprise en surprise et Salmane prend (enfin) des décisions d’adulte. Je vous laisse découvrir lesquelles, ainsi que le dénouement de cette histoire pas si légère qu’il n’y paraît et emplie de tendresse nostalgique.
L’écriture spontanée, très personnelle, colle à merveille avec le récit. Mixant des expressions populaires, un argot jeune, des dialogues simples et d’autres plus recherchés, avec de belles descriptions de La Caverne, elle est aussi fougueuse et affûtée, toujours sensible pour évoquer des sentiments, emplie d’humour et d’autodérision. Impossible de s’ennuyer même dans les réflexions personnelles ou générales de Salmane, ou les retours dans le passé.
Un regard sur le livre. Ramsès Kefi est primo romancier mais pas primo écrivain. J’ai avalé ces pages en bien peu de temps tout en les savourant comme un bonbon au miel. Les personnages, maladroits, sont tous émouvants, aussi bien les hommes que les femmes. Si c’est la mère de famille qui est à l’origine de la fiction, elle reste discrète dans les pages comme elle l’a été dans sa vie de tous les jours avant de “fuguer”. Femme aimante, pas si soumise que l’on pourrait le croire, ardente à la tâche, elle n’est sans doute pas assez considérée en tant que femme par les deux hommes qui l’entourent.
Son mari, Hédi, joue parfois les machos bougons mais reste sympathique, courageux au travail lui aussi et amoureux de sa femme comme au premier jour.
Amani et Hédi sont tous deux orphelins. Salmane, fils unique, n’a que ses parents comme famille et il le déplore. D’où les nombreux amis avec qui il “traîne”.
Pourtant pas si jeune, Salmane est la vraie vedette de la Caverne. Modeste Tanguy d’aujourd’hui, avec même une propension à se sous-estimer, il nous étonne par ses réactions. Ce n’est pas sa mère qu’il remet en question, mais son père et lui. Surtout lui en maniant à merveille l’autodérision et l’autocritique. Il nous dit :
“J’ai l’âge d’être papa et je gamberge comme un ado”.
A sa propre question : “Quels genre de fils je suis ?”, il a sa propre réponse : “Je suis un sous-fils, qui possède plus de photos de sa cité que de sa mère dans son téléphone”.
Cet “homme” de trente-six ans est avant tout un jeune homme qui a peur. Parfaitement lucide, il se sait sous le contrôle d’une trouille phénoménale qui le braque dans tous les domaines de sa vie : il a peur de tout et essentiellement de grandir. En vrac, peur d’assumer, décider, voyager, mourir, ou simplement vivre autrement. Peur d’aimer, alors qu’il est amoureux d’une femme mariée, Mimi, prête à tout lâcher pour lui. Nous lisons :
“A l’âge adulte, je suis devenu un sédentaire radicalisé, soulevé d’un haut-le-cœur à la simple idée de prendre le large”.
La fugue de sa mère a pour effet de le mettre face à ses “responsabilités” et le décide enfin à agir, à tout faire pour la retrouver. De secouer son père, taiseux de nature, pour en savoir plus sur la jeunesse de ses parents en Tunisie, sur les raisons de l’avoir définitivement quittée sans jamais l’évoquer. Le silence total de ses parents l’incite à faire sa propre recherche identitaire seulement maintenant.
Son père évolue favorablement lui aussi. Passé la période de colère et d’incompréhension, c’est bien lui qui dit à son fils, à propos des mensonges et des non-dits :
“Tu as vu où ça mène de mentir ? La tête ne répond plus. On se raconte des histoires tout le temps. Je suis plus proche de la fin et, quand je regarde, je suis un menteur”.
Un homme qui se remet en question c’est bien, même si c’est sur le tard car il est dit par le proverbe que le tard vaut mieux que le jamais.
Beaucoup de sentiments forts sont exprimés dans la vie de tous les jours ou lors de retrouvailles, toujours avec une grande pudeur par les hommes. Amour maternel et paternel, amour familial, amour de couple, amitié confinant à la fraternité, sororité… même les animaux sont aimés ; les beaux et bons sentiments dégoulinent à toutes les pages comme le dit si joliment Salmane en parlant de sa petite amie Mimi :
“Cette conversation n’a pas besoin de mots d’amour, elle en transpire des litres”.
Cette tendresse, cette affection qui lie les personnages nous procure un grand bonheur de lecture et les déclarations d’amour tardives, les occasions et les actes manqués nous rappellent forcément quelqu’un ou quelque chose et nous font sourire. Tout en douceur. Un bien beau roman pour ça aussi.
Un personnage inattendu et bienvenu dans l’histoire : la cité. Loin des clichés habituels sur les HLM et les banlieues, La Caverne, on aime y habiter, et pas seulement pour ses chouettes tags préhistoriques qui attirent les visites :
“Quarante-cinq ans après (sa construction), elle reste une exception parmi les grands ensembles du coin. Elle ne s’est pas vraiment dégradée et ne souffre d’aucun mal incurable. Quelques truands, mais pas de gros voyous. Pas de pauvreté extrême, ni de rivalités avec des cités voisines. Notre réputation à l’extérieur n’a pas évolué avec le temps. Nous sommes des métis (mi-paysans, mi-banlieusards) plus proches des bois que des grandes villes…”.
Sans oublier ses petits travers, notamment les cancans qui vont bon train comme dans les petits villages. La tour qu’habite Salmane à la Caverne lui suffit amplement. Il n’éprouve ni l’envie ni le besoin d’aller voir ailleurs. Ou même de “faire une chasse aux origines”, en Tunisie par exemple. La Caverne et son “bien-y-vivre” participent en partie au laisser-aller confortable de Salmane qui nous révèle :“Je n’avais pas d’ambition particulière. Je n’ai jamais bavé sur les ronds ! Une carrière ? Et pourquoi faire ? Je ne veux pas fonder de famille non plus : ma liberté de traîner me procure le kif dont j’ai besoin”.
Pour finir, un passage – pas si anecdotique que ça – qui m’a “amusée” (page 115) par sa résonance avec la situation actuelle. On prend les mêmes et on recommence. En avril 2002, la peur de l’arrivée du Front National à la tête de l’État français a déclenché chez les immigrés résidant en France de longue date des demandes en masse de papiers officiels, essentiellement des passeports français récents, par peur d’être expulsés. Ou démis de la nationalité française. Près de vingt-cinq ans plus tard, la fille de “l’homme à un œil” risque bien de lever elle aussi un vent de panique chez les Français non “de souche”…
Quatre jours sans ma mère est un roman court en pagination mais dense en contenu qui se lit avec un sourire teinté d’émotion et de tendresse sans que jamais la nostalgie ne cède à l’amertume grâce aux personnages essentiels qui nous restent en mémoire car ils diffèrent de ce qu’on a l’habitude de lire sur les banlieues et leurs habitants. C’est également un bel et juste hommage rendu aux femmes, véritables piliers des familles. Merci Monsieur Kefi et vivement votre second roman…
DES MOTS JUSTES POUR DIRE LES CHOSES COMME ELLES SONT
On ne rigole pas avec les traditions :
“Et puis, il y a les codes tacites. Ici, une femme ne se barre pas en laissant un homme à la maison. Et doit rester, quoi qu’il en coûte, quitte à se bousiller elle-même. Ce sont les mâles qui ont le droit de prendre la tangente et de recommencer leur vie s’ils le souhaitent. Parfois sur un autre continent, parfois à l’autre bout de la ville”.
Et que l’on ne dise pas « qu’ici” ce n’est “qu’ici à la Caverne »…
Loin des yeux, loin…
“Ses parents avaient coupé les ponts avec leurs bleds sans raison particulière, si ce n’est cette habitude d’être loin des siens, qui s’installe plus vite qu’on ne le croit.”
Une réflexion, sincère (et juste ?) d’Hédi, le père un brin macho mais réaliste :
”Au café, tout le monde passe son temps à parler des autres. Nous, les hommes, on est pires que les femmes. C’est nous les bavards, les curieux. On parle des autres pour ne pas regarder ce qui se passe chez nous”.