Les jours de Verre ⇜ Nicoletta Verna

Nicoletta Verna est une jeune autrice italienne. Les jours de Verre étant son premier roman traduit en français, nous la découvrons avec lui.

Sa biographie sera plus longue lorsque le second sera traduit en français. Le plus vite possible, Mesdames et messieurs Gallimard.
Et ce serait sympa de mettre une photos de vos auteurs et autrices sur votre site car il n’est pas facile d’en trouver qui soient libres de droit.

L’histoire commence et se déroule principalement à Castrocaro, petit village dans la région d’Emilie-Romagne en Italie du Nord, à quelques kilomètres de celui où est né le dictateur Mussolini. Dans les années 20, alors le fascisme est en pleine ascension et que Benito Mussolini, le Duce, accède au pouvoir avec ses chemises noires, les SS italiens qui n’ont pas “démérité” par rapport à leurs équivalents allemands.
Une jeune femme, Adalgisa, accouche trois fois de suite d’enfants mort-nés. Pour conjurer le mauvais sort, sa mère la Fafina, une femme forte sachant lire et écrire et maudissant les hommes, infirmière dévouée aux pauvres et aux enfants bâtards, l’emmène voir le guérisseur du village, Zambutèn. Celui-ci conseille Adalgisa sur le protocole à suivre et termine par cette prédiction :
“Une fille vous naîtra, qui aura encore la guigne, mais qui vivra. (…) Elle n’aura pas de chance, mais elle aura de la pitié. La pitié lui fera voir plus de choses que nous en voyons nous autres. Et elle survivra.” (…) “Vous aurez deux autres filles, qui seront en bonne santé. Si elles enfantent, elles auront des filles, elles aussi”.

Cette petite fille qui sera la première à rester en vie, mais avec la guigne en cadeau de naissance, c’est Redenta, une des deux narratrices de l’histoire. C’est par ses “paroles” que nous apprenons l’essentiel de l’histoire de sa famille.
Bébé, elle ne pleure jamais, enfant elle est muette mais fine observatrice ; d’emblée considérée comme l’idiote du village. Plus tard, la guigne refait surface et s’acharnera sur elle sans répit. Elle contracte le virus de la polio, qui la laissera infirme et douloureuse toute sa vie durant. Puis elle aura, comme l’a dit le guérisseur, deux sœurs parfaitement normales : Marianna, la plus jolie, et Vittoria, la plus intelligente et la plus gentille avec elle.
Au début de l’histoire, les parents des trois filles n’étaient pas riches, seulement “pas plus pauvres que les autres”. Le père, Primo, avant de s’engager dans la milice fasciste, était gardien de la propriété d’un comte et Adalgisa cultivait des lupins et les vendait au marché.

Recueillie par sa grand-mère avec sa plus jeune sœur lorsque sa mère doit s’absenter pour un certain temps, Redenta fait la connaissance de Bruno, sept ans, le regard orange et grave, l’aîné des bâtards qui dirige tous les autres. Personnage au grand cœur, déjà épris de justice, il est le seul à lui accorder un peu de gentillesse et à la protéger.
“Bruno avait comme le don de savoir avec certitude ce qui me semblait, à moi, impossible : où se trouvait le bien, et où se trouvait le mal. Et quand il dénichait le mal, il laissait sortir toute la rage qui couvait dans son coeur”.
(…) “Or, pour Bruno, en dehors de la justice, il n’y avait rien.”

Lorsque la seconde narratrice, Iris, entre en scène, c’est à Tavolicci, minuscule commune de Verghereto située dans la même région d’Emilie-Romagne, où sa mère a fondé, seule et enceinte, une école. Iris a hérité du caractère fort de sa mère et de sa détermination.
Elle a treize ans quand elle commence à l’assister en classe, avant de devoir s’occuper de son petit frère Paolo qu’elle idolâtre. Encore adolescente, grâce à une amie et poussée par sa mère, elle quitte Tavolicci pour aller travailler chez des marquis comme domestique à Forli, la “Grande Ville”.
C’est là qu’elle va rencontrer Diaz, un antifasciste dont elle tombe immédiatement et éperdument amoureuse. Un des personnages centraux du roman dont elle est prête à épouser l’homme et les idées. Elle le suit dans son combat contre les fascistes.

Autre personnage central : celui qui a donné au livre son titre. Verre se dit Vetro en italien. Le titre aurait pu être “Les jours de Vetro”. Amedeo Neri, le diable fait homme, l’âme la plus noire de l’histoire, a été surnommé ainsi à cause de son œil de verre, conséquence d’un massacre commis par les chemises noires en Ethiopie, à la suite duquel il était resté ami-complice avec Primo qu’il visitait quotidiennement depuis que la légion Benito Mussolini, les nazis italiens dont il est le chef, s’était installée à Forli. Vetro est réputé être le plus fasciste d’entre tous les fascistes. Nous le verrons à l’œuvre.

Tous deux font l’apologie de la violence et prônent la guerre pour réussir à unifier le pays, avec une méthode radicale : en exterminer tous les opposants sans exception, les femmes et les enfants d’abord. Et les résistants.
Deux larrons dans une même foire, qui avaient fait “leurs armes” en Ethiopie. Une de leurs idées communes, sur les femmes notamment :
“Il répétait que l’instruction esquintait les femmes parce qu’elle les éloignait de la vraie vie, et ainsi les familles iraient à vau-l’eau”.

Voilà. Redenta, La Fafina, Bruno, Vetro, Iris, Primo, Adalgisa, Diaz et bien d’autres (très) bons ou (très) mauvais, ils sont là, les personnages et vivent une existence fortement imbriquée dans celle des autres, en temps de guerre et sur fond de fascisme. Les paroles de Redenta et d’Iris vont alterner de partie en partie et leurs destins vont se rejoindre dans les dernières pages.
La chronologie est ponctuée de dates, nous nous y retrouvons en voyant la famille d’Adalgisa évoluer. Les péripéties tragiques se multiplient tant au plan familial que dans la vie publique d’une Italie sous double emprise : celle du fascisme le plus noir et celle de la guerre la plus dure.
Jusqu’à une fin qui nous laisse entrevoir, malgré l’urgence de la situation, un infime espoir, un rai de lumière inattendu. Et nous réserve une surprise de taille dans les dernières pages.

Pour ce qui est du style, le livre, aussi bellement écrit que traduit, semble avoir été écrit en français. Avec la beauté des descriptions d’une nature insensible au mal des hommes, la pudeur des propos chez Redenta qui parle notamment de “parties honteuses” pour évoquer le sexe des femmes et le réalisme absolu des récits factuels – guerres, famine, exactions fascistes, conditions des femmes, ce roman est aussi radical dans son style que dans son contenu. L’Histoire de l’Italie fasciste et l’histoire de la famille d’Adalgisa et d’Iris y sont habilement mêlées.

Textuellement, les parties racontées par Iris sont moins longues mais plus intenses car centrées sur une période plus courte que la tragédie familiale de Redenta. Certains événements sont racontés deux fois et, si le ton et les détails changent avec la personne qui raconte, les faits sont les mêmes et les deux points de vue convergent quant à la gravité et la violence. Des passages difficiles à lire, au point que certaines personnes sensibles pourraient avoir du mal à continuer ; mais je le dis tout net : impossible de lâcher la lecture d’un tel livre, quitte à occulter quelques pages.
L’autrice précise dans ses Remerciements que l’hyperviolence présente dans les pages l’a été dans les faits. Les massacres d’Addis-Abeba et de Tavolicci figurent sur Internet. L’écriture, incisive dans ses relations, s’attache uniquement au factuel, les commentaires sont totalement absents des scènes de barbaries. Pourtant il émane humanité et bienveillance de la part de l’autrice pour certains personnages.

Un regard sur le livre. Les personnages, on ne peut plus contrastés, nous happent d’emblée dans leur vie. Nous sommes dans une période et une idéologie masculinistes. Côté femmes, la plupart sont attachantes et leurs conditions de vie nous bouleversent : tout en encaissant les exactions des hommes comme elles le peuvent, elles tentent de s’entraider. Les hommes (excepté Bruno, le marquis, le docteur, le prêtre, Diaz et les Résistants) sont tyranniques envers les femmes. De chacune d’elles et de chacun d’eux, Nicoletta Verna nous brosse un profil psychologique détaillé, appuyant avec force et objectivité sur le bien et le mal tapis en chacune et chacun.

L’Italie est sous le joug du fascisme mussolinien, celui-ci sert de toile de fond au roman. Le fascisme “de base” et sa violence, c’est Primo, le père des trois filles  – ses trois premières victimes avec leur mère –, qui les incarne à lui seul ; Redenta nous en dit :
“Mon père n’avait en tête que le Duce et le parti, et dès qu’il le pouvait, il s’échappait du Tarascone pour aller au cercle de l’Œuvre nationale du temps libre, ou à la Maison du parti”.
C’est un homme qui aime la guerre et la fait avec joie : “Pendant la guerre, il avait été engagé volontaire dans les Compagnies de la mort”, où une blessure lui valut une médaille en argent.

La guerre est elle aussi un personnage à part entière. Nous la “vivons” comme si nous y étions présents, en suivant tel personnage dans sa souffrance, tel autre dans sa résistance au mal ou tel autre encore dans ses actes de barbarie. En en voyant tous ses ravages, nous comprenons qu’elle est “inévitable” depuis et jusqu’à la fin des temps. Comme ici, dans la bouche d’Iris, qui mesure à quel point l’homme est un prédateur et me remet encore et toujours en mémoire ces paroles si justes de Victor Hugo :
“La guerre, c’est la guerre des hommes. La paix, c’est la guerre des idées”.
Iris, elle, nous dit :
 “J’ai étudié l’histoire pendant dix ans et j’ai conscience que le progrès se fonde sur l’abus de pouvoir. Des peuples peu à peu anéantis par ceux qui sont plus forts ou plus puissants qu’eux.

Rien de nouveau sous le soleil. Ce que font aujourd’hui les fascistes est identique à ce qu’ont fait les autres, pendant des millénaires”.
Et un plus loin, toujours aussi juste :
“Avec la guerre, la médecine a accompli d’immenses progrès et aujourd’hui, de nombreuses personnes qui seraient mortes il y a quelques années pourront vivre. La guerre a maximisé les moyens de donner la même en même temps que les instruments pour sauver la vie : ce sont les deux faces du progrès, et le progrès, pour continuer, a besoin de cadavres. Des cadavres frais, appétissants pour restituer en échange l’illusoire certitude qu’il y en aura de moins en moins. Le progrès se fonde sur la violence”.
La guerre dans tous ses états :
“Le sang lui-même ne comptait plus, pères et fils s’entre-tuaient et il n’existait plus ni frère, ni parent, rien”.

Une réflexion sur ceux “qui restent” mais ne s’en sortent pas et sur les effets pervers de la guerre :
“Cette maudite guerre a tué tout le monde, même les vivants, murmure-t-elle. C’est parce que les vivants ne sont pas vraiment vivants : ce sont des rescapés”.

(…) “Le médecin pour lequel elle travaille maintenant rend visite chaque jour à des dizaines de rescapés qui errent dans les décombres et parlent tout seuls, mangent les ordures ou la terre comme lorsqu’ils étaient en Russie, eux aussi ont encore l’ennemi devant les yeux. Ils sont ravagés par la culpabilité pour les violences commises, ou pour avoir survécu. Tôt ou tard, la guerre, ils finissent tous par la regretter, parce que alors il y avait au moins un espoir qui les gardait en vie, l’espoir qu’elle allait finir. Maintenant, en revanche, il n’y a plus rien pour les garder en vie”.

Avant, pendant et après elle, en digne fille de la guerre, sa complice de toujours : la faim, est elle aussi bien présente dans l’histoire du peuple italien. Excepté chez les paysans, la pauvreté se transforme peu à peu en misère, la misère en famine :
“À la maison, à présent, on mangeait une fois par jour, si on avait de la chance, et on était trop faibles pour tenir debout, et on ne pouvait même pas payer le loyer de la maison”.

Sur Hitler et sa folie barbare – existe-t-il un terme plus fort pour la qualifier ? –, nous en avons lu, vu, entendu et appris beaucoup en cours d’histoire : l’Anschluss, la montée des idées nazistes basées avant tout sur la haine de l’autre, l’Occupation de la France et la Libération, les deux guerres mondiales…
Mais sur l’Italie de Mussolini et de ses chemises noires, les pendants italiens des nazis, sur la montée du fascisme depuis les années 20 et surtout sur la guerre d’Ethiopie de 1935 à 1936 : moins, beaucoup moins. La guerre italo-éthiopienne eut lieu avec pour seul but l’annexion pure et simple de l’Ethiopie, l’Italie étant le seul pays d’Europe à ne pas, ou très peu, posséder de colonies et l’Ethiopie un des seuls pays africains encore indépendants.
Pendant cette guerre, quasiment absente des livres d’histoire, les Italiens ont commis des exactions barbares, des massacres de populations et l’utilisation d’armes chimiques et de kérosène notamment. Cela sans aucun soutien des grandes puissances européennes, dont la France de Laval, au pays agressé. En février 1937, à Addis-Abeba, des femmes et des enfants ont été violés et tués sauvagement. Ces actes d’une violence inouïe sont décrits de manière extrêmement “visuelle” dans des passages difficiles voire impossibles à lire. Une scène relate un massacre auquel ont participé Primo et Vetro, qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts en trois jours. Fait réel historique, ce massacre fut l’une des plus grandes atrocités commises au siècle dernier ; il a fondé et soudé des liens indéfectibles entre les deux tortionnaires.

Je dirai pour finir que Les jours de Verre est l’un des livres de guerre les plus noirs que j’ai lus cette année. Il m’a marquée pour longtemps d’une empreinte indélébile et ses personnages, tous, ne sont pas près de me lâcher. Je l’ai choisi pour l’époque, je l’ai lu avec beaucoup de mal pour certaines scènes hyperviolentes, accrochée par les deux  narratrices, les “deux” héros et les Résistants. Il m’a passionnée par la partie historique qu’il faut considérer à l’aune d’un futur pour ce qui est du fanatisme et du régime totalitaire, à celle aussi des guerres qui nous ravagent aujourd’hui (Gaza, Ukraine et Proche-Orient pour ne citer qu’elles) et pour son mérite d’avoir mis en lumière une guerre de colonisation atroce impensable.
Il m’a bouleversée par les drames humains qui se succèdent, essentiellement ceux qui touchent la plus malheureuse, Redenta, personnage lumineux qu’on aimerait pouvoir aider ; et profondément touchée par bien d’autres. Il y a une sorte d’incandescence dans certaines pages, non pas celle de la lumière, mais celle du sang des victimes, celle des flammes et celle de certains ciels. Celle, aussi, de la Résistance courageuse (des communistes en particulier) qui donnent leur vie à l’Italie et à son peuple. Le rouge se marie avec le noir.

Alors, un livre pour l’été ? Oui, pour ne pas oublier de le lire avant la rentrée littéraire qui s’annonce et risque d’accaparer les lecteurs. Mais à condition d’être “bien dans sa peau” et de l’encadrer de romans plus légers et joyeux. J’ai pour ma part lu Les gens sont les gens de Stéphane Carlier juste avant et Journal d’un scénario de Fabrice Caro juste après. Histoire de me remettre les idées en place. En me jurant aussi de lire essentiellement cet été des sagas familiales, des romans noirs, des polars et des thrillers. De la fiction. Et il m’a fallu un mois avant de le chroniquer car ce n’est pas un coup de cœur mais un coup de poing que j’ai ressenti. Eh bien oui, je vous le recommande chaudement, si vous aimez les livres qui résonnent longtemps et vous interrogent sur les sujets les plus graves ; mais pas pour la plage ou la canicule.

DES MOTS
Des réflexions d’une grande justesse, qui font figure de vérités générales :


“A présent, les mauvaises nouvelles suscitent en moi plus de rage que de colère. La rage est un avatar de la douleur, je l’ai compris ces derniers mois. Sa substance est identique : l’incapacité à supporter le poids de notre existence”.

“Les espoirs sont les maigres restes du bonheur : ce qui nous maintient en vie quand le reste se décompose. Il faut du temps”.

“Ce sont les personnes, pas les objets, qui font les endroits, et une fois qu’elles s’en vont, c’est comme si leur empreinte restait : y vivre devient insupportable, non pas à cause de leur absence mais de leur présence, au contraire.”

La beauté de la nature versus la laideur de la vie :
“Je me traînais et pendant ce temps le ciel se colorait d’un rose orangé qui ressemblait à un prodige. C’était la nuit où je devais y passer, et au lieu de ça, j’avais devant les yeux la plus belle aube qu’on puisse imaginer. La vie était étrange, elle prenait des tours et des détours impossibles”.

Qu’on la nomme la poisse, la malchance, ou même le mauvais œil, la guigne est un mauvais karma et Redenta, elle, en paye le prix fort :
“J’étais habituée aux disgrâces désormais, mais celle-ci me parut la pire, parce que je me retrouvais vraiment toute seule. J’allais finir parmi les infirmes qui faisaient la charité devant l’église, j’allais mourir de faim ou de froid comme mouraient les soldats à la guerre, même si j’étais chez moi, à Castrocaro, et que la guerre était finie. La guigne, elle, continuait. Et je le savais, elle serait ma ruine”.

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