SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

Sans un bruit ⇜ Paul Cleave

Paul Cleave. Image Wikipédia.

Paul Cleave est né et vit à Christchurch (Nouvelle-Zélande), là où se déroulent ses romans et celui-ci en particulier. Sans un bruit est son neuvième roman. Tous ses livres sont des thrillers et tous sont publiés par Sonatine.
Et tous ont connu un succès international dès leur sortie.

Lisa et Cameron Murdoch, les deux protagonistes, forment un couple uni et aisé. Ils écrivent à quatre mains des romans policiers et des thrillers à succès. Ils ont un fils de sept ans, Zach qu’ils chérissent et gâtent beaucoup même si ce dernier, un brin caractériel, est souvent prompt à désobéir et à s’entêter et que, lorsqu’il est à bout d’arguments, il menace ses parents de s’enfuir.
Et un dimanche, en revenant d’une fête foraine avec son père, il est très énervé, vexé d’être rentré porté par son père, et  se couche en le menaçant une fois de plus de fuguer. Son père ne le croit pas et n’en tient pas compte. Mais le lendemain matin, Zach n’est ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans la maison. Il a bel et bien disparu.
La piste de l’enlèvement est privilégiée, les parents sont soupçonnés, a fortiori parce que, comme nous le lisons dans la bouche de Cameron : «Nous gagnons notre vie en tuant des gens », ou encore : « Si quelqu’un peut commettre un meurtre en toute impunité, c’est un auteur de romans policiers”. Les enquêteurs ne sont pas doués, les suspects, les pistes et les rebondissements nombreux. Les medias ne font qu’envenimer et compliquer les choses.

LA question, la seule, que se pose le lecteur à ce stade : Zach sera-t-il retrouvé, vivant ou mort ? Cette réponse nous l’aurons, comme de juste après un suspense constant et tendu comme jamais. Mais je ne dirai plus rien sur l’histoire. Si, quand même, que le final est une sacrée surprise.

Sans un bruit est un thriller, addictif et efficace, alors pas question d’en dire trop. L’idée de départ est géniale, intéressante en tout cas : un couple d’écrivains qui passerait à l’acte et ferait les choses qu’il raconte dans ses livres. Ce qui permet à l’auteur (du roman) de se mettre à la place de ses personnages et d’utiliser le “je” narratif pour tout ce qui est familial, et toutes les autres personnes pour le reste. Et de se poser les mêmes questions qu’eux tous, et que le lecteur. Les chapitres sont très courts, les pages se tournent en un souffle. L’auteur manipule son lecteur, le fait tourner en bourrique..

Il faut noter le rapprochement que fait l’auteur entre la vie réelle et ce qu’il lit mais écrit aussi dans ses livres et voit dans les séries. “Je marche en parlant avec le Dr Lee, comme ils font dans les séries télé qui se déroulent dans les hôpitaux. Nous passons devant des chambres où des personnes discutent, ou se plaignent, ou sont inconscientes, d’autres où les patients n’ont pas tous le même nombre de membres”… 

Intéressant aussi (hors intrigue) : nous voyons la vie en Nouvelle-Zélande qui nous semble un véritable paradis (c’est là qu’a été tournée la saga Le Seigneur des anneaux quand même), mais ne l’est absolument pas, comme le dit Cameron avec une ironie mordante  :
“Je conserve mon calme. Évidemment. Les enfants ne disparaissent pas. Pas vraiment. Sauf quand ils le font. Ce qui n’est pas le cas. Impossible. Parce que c’est un quartier sûr. C’est une ville sûre et ces gens sont des gens bien”.
Et plus loin : “La Nouvelle-Zélande est comme ça. Propre et verdoyante. Des plages saisissantes et des montagnes qui vous laisseront bouche bée, des rivières et des lacs si beaux qu’ils pourraient vous faire croire en une puissance supérieure. Des gens chaleureux, inventifs, aimables, qui feront tout pour vous aider. Mais nous sommes aussi une nation où il y a plus de bébés et d’enfants battus à mort par habitant que dans n’importe quel autre pays. Nous sommes une nation où les épouses sont frappées par leurs maris”. Vrai ? Faux ? Pas moi qui trancherai.

Un autre sujet évoqué par Paul Cleave – sur le monde de l’édition, pas tout rose lui non plus mais là c’est international – m’a, lui, semblé juste. L’agent des deux écrivains leur a dit qu’ils souffraient “de la malédiction du milieu de tableau”.
Qu’il a définie et résumée ainsi : “Quand les éditeurs dépensent de l’argent pour promouvoir des auteurs qui ont un succès incroyable, ou des auteurs débutants, mais moins pour ceux entre les deux.”
Et la policière d’ajouter : “Ça doit être frustrant de voir qu’il arrive à d’autres auteurs des choses qui pourraient vous arriver. Vous devez vous dire que quoi que vous fassiez, vous n’aurez jamais le succès auquel vous aspirez. Les auteurs du milieu, parfois ils disparaissent, et tout le monde s’en fiche”.

Nul danger que Paul Cleave fasse partie de ces auteurs du milieu vu le succès immédiat et international de ses thrillers. Et c’est tant mieux pour lui.

Cependant, cette notion d’“auteurs du milieu de tableau” (cet injuste milieu) me dit quelque chose et j’ai eu plus d’une fois l’impression qu’on en faisait des tonnes pour des auteurs qui n’en valaient pas vraiment, voire pas du tout la peine. Ne comptez pas sur moi pour vous donner des exemples ! Je suis certaine qu’en y réfléchissant bien vous en trouverez vous aussi.

Sans parler des prix littéraires et de leur attribution… Des auteurs qui les frôlent, les “méritent” ou pas, en sont écartés au dernier moment. Des comités d’élection poussiéreux, des grosses maisons d’édition qui les accumulent et de celles dont des auteur(e)s remarquables passent juste après le dernier ou la dernière de la première sélection… Mais comme disait un groupe de comiques, “cela ne nous regarde pas”. Je pense que si pourtant, en tant que lecteurs cela nous regarde. Et là, vous en connaissez, moi aussi, pas besoin de réfléchir longtemps pour se dire (au hasard des prix)  :
“eh bien zut alors, le Goncourt de cette année, je l’aurais bien vu pour telle ou tel auteur(e), le Renaudot, le Premier roman pour telle ou tel autre… Banco pour le G. des Lycéens, par contre…”

Je terminerai cette chronique en soulignant le tour de force romanesque que contient Sans un bruit. Un peu comme la page 113 de Sukkwan Island (David Vann, Gallmeister, 2010), à laquelle il se passe une chose terrible et si tranchante que l’on se demande si ce qui suit doit “vraiment” suivre ou si l’histoire ne s’est pas arrêtée tout net à cette page fatidique (il en compte deux cents). Ici c’est la même chose, pas en page 113 bien sûr, je ne suis pas folle, mais après une grosse moitié des cinq cents pages, l’affaire est pliée, le mystère est élucidé, la fin est là, brrr ! Pourtant, le livre posé, nous le reprenons et la lecture continue.

Rien que pour ses péripéties, je recommande Sans un bruit à tous les amateurs de thrillers. Je ne suis pas fan de ce type de romans mais celui-ci a comblé mon envie d’une lecture fluide, efficace et maîtrisée… Vous dire s’il en restera longtemps dans les mémoires, c’est autre chose. J’en ai terminé la lecture il y a une dizaine de jours et je m’en souviens encore pas mal, au point de vous en parler aujourd’hui, toujours. Et l’allusion au « milieu du tableau » m’a fait plaisir, surtout venant d’un auteur bien en haut du tableau !