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SI LA LITTÉRATURE DEVIENT PASSION, C’EST BIEN QUE TOUT EST DANS LES LIVRES !

À la ligne ⇜ Joseph Ponthus

À la ligne ⇜ Joseph Ponthus - Joseph Ponthus - BouQuivore.fr

Joseph Ponthus. 1978-2021. C’est par ces deux nombres : naissance et décès, que s’ouvrent en général les biographies dans les manuels, les dictionnaires et les encyclopédies. Pour avoir l’âge de la mort, il suffit de faire une soustraction. Le procédé, depuis toujours limitatif quand il est brut de décoffrage, est carrément gênant lorsqu’il s’agit d’une personne qui nous est contemporaine et jeune de surcroît.
Certes Joseph Ponthus est mort jeune, mais il a vécu une vie remplie d’amour, d’une grande culture liée à sa curiosité et à des études littéraires poussées, mais également d’un travail intérimaire acharné qu’il déteste mais se voit obligé de faire car il ne trouve pas de poste d’éducateur, son métier d’origine, à Lorient et qu’il faut bien “gagner sa vie”.

Un dicton éculé dit que “ce sont toujours les meilleurs qui partent en premier”. Joseph Ponthus faisait partie de ces meilleurs et il est parti bien trop vite. Pour son épouse d’abord, pour lui et pour nous, condamnés à ne lire que ce seul premier et dernier roman.

L’histoire, un récit, est simple. Joseph est éducateur spécialisé à Reims. Engagé à fond dans son idéal marxiste, il l’est tout autant dans ce qu’il fait, solidaire des sans-grade, ici les ouvriers. Lorsqu’en 2015 il rencontre sa femme et en tombe fou amoureux, il la suit et s’installe avec elle à Lorient.
Le travail est rarissime dans sa branche hormis des missions estivales ; il fait de guerre lasse la tournée des agences d’intérim. Et quand on lui propose un boulot (temporaire) dans une conserverie de poissons, il accepte. Un travail “dans l’alimentaire pour de l’alimentaire”. Mais le provisoire devient “définitif” et l’abattage de la viande succède à la mise en conserve des produits de la mer ; l’horreur au cauchemar, le dégoût absolu à la simple répulsion. 

C’est cette (sur)vie d’ouvrier qu’il note au jour le jour et à la nuit la nuit dans un journal qu’il appelle Feuillets d’usine. Les feuillets qui constituent les pages de ce roman-récit autobiographique. Tout en n’oubliant pas de cacher à sa femme l’essentiel de ses difficultés, et d’être solidaire de ses collègues.
Racontée de manière extrêmement claire et poétique, la liste des abjections vues et commises dans ces usines sera longue et désespérante, “à la ligne” ou non…

Il y restera un an et demi, le temps d’user son corps. Jusqu’à ce qu’il quitte l’usine et publie ce superbe roman qui connaît un succès immédiat et décroche plusieurs prix littéraires.

La poésie du sordide. La plume, singulière, utilisant le je de narration, nous saisit dès la première ligne. Tout est en vers libres sans virgules, sans points, sans ponctuation aucune ; seuls quelques majuscules et sauts de ligne pour marquer les séparations. Et la poésie jaillit d’emblée avec une fluidité inattendue et une compréhension aisée. L’ensemble est si accessible que l’on peut se demander en souriant à quoi sert finalement la ponctuation. A nous faciliter la lecture, à enfoncer les clous que sont les mots ? Même l’absence de la double ponctuation ne nous gêne en rien, au contraire, nous pouvons la marquer en changeant d’intonation au cours de la lecture (à voix haute ou basse), ce qui m’a donné la forte impression d’être présente aux côtés de l’auteur-ouvrier et de “participer” façon d’écrire à ce qu’il endure six jours sur sept.
Les chapitres sont très courts, quelques pages voire une seulement parfois suffisent à  raconter des anecdotes de la “vie” au travail. La survie. Avec des aphorismes et des mots inventés (la “cheffitude”…), de l’humour (noir) et de l’auto-dérision.
Écrit sous forme de journal à la fois factuel et poétique – deux aspects qui s’accordent à merveille –, sans mélo, truffé de citations de grands poètes et de paroles de chansons populaires, son rythme est rapide, comme les cadences, comme “la” ligne, celle de la production qui, elle, ne doit pas être interrompue.
Enfin, nous notons la présence de beaux et sombres jeux de mots et rimes dont l’évidence nous saute aux yeux :
“Dimanche
Jour du Seigneur
La semaine
Jours des saigneurs.”

Ou encore :
“J’avais même dû réussir à faire rimer
Abattoir et foutoir
Recette et esperluette
Usine et Mélusine”.

Alors, oui, pour sa forme seule, inégalable, si originale et si belle, A la ligne restera un premier (et tristement un dernier) roman qui habitera longtemps nos cœurs et nos esprits. 

Un regard sur le livre. Il n’y aura pas de second roman de Joseph Ponthus car l’écrivain est mort sans avoir récolté les lauriers mérités pour ce roman coup de poing. Raison pour laquelle il est impossible de ne pas le lire. Vraiment impossible.
Son caractère d’authenticité, sa précision constante dans les détails des diverses tâches, l’abondance des exemples font de lui un incontournable. Ses références artistiques qui tombent, sous forme de souvenirs, comme en contrepoids des horreurs du travail.
Ce récit paraît d’autant plus “nécessaire” en cette période propice à la consommation abusive de produits vivants nageant ou marchant, que l’on trouve en abondance morts et transformés dans les supermarchés des semaines avant “les fêtes”, les fameuses fêtes… Que les amateurs de foie gras se rassurent, il n’est pas question de canards ou d’oies… 

A ce propos, certaines pages relèvent ni plus ni moins de la maltraitance animale ; elles sont très difficiles à lire, voire impossibles pour des chochottes comme moi, qui avoue avoir “sauté” quelques tirades… Elles pourraient-devraient nous inciter à devenir végétariens ou, du moins, à manger moins de viande…
La souffrance animale, ici, est intense et l’auteur utilise un terme aussi fort que “les tueurs” pour parler des abatteurs. L’abattage est décrit comme “une tuerie” du début à la fin. Avec une progression dans les rôles : les abatteurs, les découpeurs, les nettoyeurs, dont Joseph fait partie… au tout début. Ce travail est si dur et si terrible qu’il amène l’auteur à faire un parallèle avec la guerre, “la Grande Boucherie” dans ces terribles paroles, citant au passage Guillaume Apollinaire écrivant depuis sa tranchée :
“Ah Dieu ! que la guerre est jolie”
Qu’il écrivait le Guillaume 

Du fond de sa tranchée
Nettoyeur de tranchée
Nettoyeur d’abattoir
C’est presque tout pareil
Je me fais l’effet d’être à la guerre
Les lambeaux, les morceaux l’équipement qu’il faut avoir le sang
Le sang le sang le sang”

Moins violent mais tout aussi important, sa définition de l’usine et de ce qu’elle fait endurer à ceux qui y travaillent :
“L’usine est
Plus que tout autre chose
Un rapport au temps
Le temps qui passe
Qui ne passe pas
Eviter de trop regarder l’horloge
Rien ne change des journées précédentes”.
Ou, plus dur encore, juste après :
“Le chef passe saluer
Je pousse mes carcasses
Parfois m’en prends une par surprise dans le dos
Poussée par un autre gars
Choc sourd
Grognement refréné
Putain de dos qui prend
L’ace du mal
Cervicales colonne lombaires
Une charpie de dos”
(…)
“Mais le dos putain
Parfois elle crie ma colonne
Je l’encourage
“Sois sage ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille”.

Avec une autre citation poétique, baudelairienne cette fois-ci.Et aussi, côté usure du corps :
“C’est ignorer jusqu’à l’usine qu’on pouvait
Réellement
Pleurer
De fatigue”.


Par ailleurs, Joseph Ponthus va à l’encontre des idées reçues : oui, on peut être ouvrier “en ligne” ET cultivé. Et côté culture, lettré avant tout, il s’y connaît dans tous les registres : la littérature générale, notamment la poésie, la musique, l’histoire, la peinture… Sa culture est proche de l’érudition. 
Joseph Ponthus a réussi un pari : décrire la violence et les maux d’un abattoir tout en nous entraînant dans une ode aux mots avec une envolée de références artistiques toutes poétiques. La laideur et la beauté dans le même temps.
Fort heureusement, pendant que ses mains et tout son corps s’éreintent dans les substances animales liquides et solides, son esprit s’échappe et convoque Hugo, Claudel, Barbey d’Aurevilly, Marx, Dumas, Aragon, Beckett et son Godot… Trenet et Barbara et bien d’autres chanteurs et poètes populaires, qui tous se manifestent cités ou chantés (en fredons ou à tue-tête) pendant le travail. 

Ainsi, et paradoxalement, la création artistique est un thème récurrent et bienvenu dans le récit ; Joseph Ponthus et ses amis de peine “tiennent” grâce à elle. La chanson est de mise dans l’usine, les ouvriers scandent la dureté de la tâche avec le plaisir de leur musique. Charles Trenet et Apollinaire étant parmi les grands chouchous du narrateur. Oups, j’allais oublier mon idole à moi, poète absolu pour toujours et musicien hors pair : Léo Ferré ! Que j’aime trouver cité dans un tel livre et par un tel auteur… Ces passages littéraires ou chantés nous envoient à nous aussi non pas des messages d’espoir, mais des bouffées d’air frais dans la chaleur de l’usine, lui donnant par moment des allures d’école de musique. Nous lisons :
“A l’usine on chante
Putain qu’on chante
On fredonne dans sa tête
On hurle à tue-tête couvert par le bruit des machines
On sifflote le même air entêtant pendant deux heures
On a sans le crâne la même chanson débile entendue à la radio le matin
C’est le plus beau passe-temps qui soit
Et ça aide à tenir le coup
Penser à autre chose
Aux paroles oubliées
Et à se mettre en joie”.

Joseph pense également à “tous ces textes que je n’ai pas écrits”, aux mots qu’il n’a pas eu le temps de nous glisser.

Récit d’horreurs, récit de travail forcé tout autant que précaire, A la ligne est aussi un roman d’amour où les sentiments forts ne manquent pas. Un roman d’amour avec un grand “A”. Ce travail, ce “métier inhumain” qui engendre une fatigue et une douleur physique de tout le corps et morale de tout l’esprit, de tout le cœur, il l’exerce presque avec une sorte de “joie”. Car c’est pour son “épouse amour” qu’il travaille, et pour les croquettes du chiot qu’elle lui a offert à Noël. Oui, c’est pour la bonne cause, celle d’une belle histoire d’amour, durable et réciproque.. 

Toujours au registre des sentiments forts : la solidarité, l’amitié solidaire. Non, plus fort, encore que la solidarité : la fraternité entre les ouvriers souvent exprimée. Comme ici, lors d’un départ du narrateur pour une mission quelques semaines :
“Et puisse le temps qui efface tout ne pas me faire oublier trop vite vos visages et vos voix
Vos noms et la noblesse de votre travail
Mes camarades

Mes héros”.

Ce livre amer comme le citron rance m’a pourtant fait sourciller lorsque Joseph Ponthus a souligné (et argumenté) que l’usine l’avait malgré tout apaisé, sauvé de la dépression et débarrassé des crises d’angoisse… Le mal par le mal… mouais. Pour finalement conclure le sujet par ces magnifiques et “rassurantes” lignes :
“Je ne dois rien à l’usine pas plus qu’à l’analyse
Je le dois à l’amour
Je le dois à ma force
Je le dois à la vie”.
  

Je dirai pour finir que À la ligne, Feuillets d’usine, récit autobiographique jamais geignard mais difficile à lire et à encaisser nous empoigne de force et même si parfois on cale en panne sèche, l’envie de le reprendre ne tarde pas. Un coup de poing à lire, à lire, à lire. Et à cogiter.

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