Sorti en 2016 chez Michel Lafon, puis en mars 2017 en version poche (Pocket). Polar et thriller. 474 pages.

EN DEUX MOTS
Une intrigue serrée et maîtrisée, un suspense efficace dans un panorama sociétal réaliste, une équipe sympa, des personnages bien étudiés et une écriture choc, le compte est bon : un auteur à suivre !

L’auteur. Olivier Norek fut lieutenant du SDPJ 93 (Service départemental de la police judiciaire de Seine-Saint-Denis pendant une quinzaine d’années. Depuis quelques années il s’est mis à l’écriture et publie des romans policiers noirs, dont une trilogie racontant les enquêtes en milieux difficiles de l’inspecteur Victor Coste : Code 93, à la fois le premier de la trilogie et son premier roman, puis Territoires et Surtensions, que je viens de terminer sans avoir lu les premiers. Après Entre deux mondes, aimé et chroniqué dans ce blog, son dernier, Surface, est sorti il y a quelques mois et m’attend tranquillement sur une étagère bien chargée.

Les cinq premières lignes : « La psy poussa le cendrier en verre devant elle. Malgré les stores aux trois quarts baissés, un rayon de soleil traversa la pièce et révéla les arabesques de fumée en suspens. – Vous voulez bien me raconter comment tout a commencé ? ».

LA phrase du livre : « La justice n’est qu’une demande de vengeance et la vengeance n’a jamais soulagé les âmes ».

L’histoire commence en plusieurs fois et en plusieurs endroits. Les lieux et les personnages changent. Après un kidnapping avec demande de rançon qui tourne mal, nous sommes dans une prison du 93 (le Centre pénitentiaire de Marveil) et voyons s’y dérouler résumés le séjour, l’histoire et le comportement de plusieurs détenus dont on se demande ce qu’ils peuvent avoir en commun ou quel lien les unit. Puis l’on arrive concomitamment dans une maison où vit une famille sans histoires, au Tribunal de Grande instance de Seine-Saint-Denis et dans un loft parisien squatté par un clan corse mafieux que dirige une jeune femme, Alex Mosconi. Celle-ci veut à tout prix réussir à faire évader son frère Nunzio, emprisonné pour un braquage sans envergure et foiré, dans la prison… de Marveil. Prison qui n’existe pas mais est en tous points représentative de l’univers carcéral français.
L’histoire commence véritablement à ce moment-là, alors qu’Alex tente le tout pour le tout pour délivrer son frère. Si les lieux où se déroulent l’action changent, le timing, lui, est très serré. Quelques jours, une dizaine peut-être après la mise en place des lieux, des faits préliminaires et la présentation des personnages.

Autant dire que c’est l’affolement dans l’équipe du lieutenant Victor Coste, chez les malfrats, chez leurs complices notables et chez les victimes. L’action est violente, le rythme trépidant, les rebondissements incessants. Pas le temps de se remettre entre deux chapitres. C’est la surtension pour tout le monde, surtout pour l’équipe soudée et fort sympathique de Coste, qui traque tout ce qui compte de criminels en tous genre dans la Seine-Saint-Denis.

Je n’en dirai pas un mot de plus. La fin elle non plus ne laisse personne indemne. Ni l’équipe de police ni ceux qu’elle poursuit, ni les bons ni les méchants. Ni le lecteur. Du grand art, vraiment.

L’écriture est percutante et colle aux rythme quasi scénaristique de l’histoire. On pourrait deviner sans le savoir qu’Olivier Norek, tout jeune pourtant, a été policier dans une autre vie avant d’être scénariste (notamment d’une partie de l’excellente série policière « Engrenages ») puis auteur de polars qui secouent.
Des phrases (souvent chocs) et des chapitres courts, des dialogues incisifs non dénués d’humour entre les membres de l’équipe en dépit des circonstances dramatiques, pas de doute, l’auteure sait de quoi il parle et comment en parler ou en faire parler ses personnages. La qualité du style et la tension soutenue de bout en bout font de Surtensions, tout autant que les faits racontés, un roman « surtendu » dont les pages se tournent seules et qui a dû à coup sûr être plus long à écrire qu’à lire.

Mon avis personnel. Totalement positif. J’ai terminé ma lecture en espérant jusqu’au bout que les choses s’arrangeraient pour certains personnages, les bons-les gentils. Même si les bons ont une part d’ombre et les méchants (pour certains) un zeste fin, très fin d’humanité. L’étude psychologique est riche et nous savons à qui nous avons affaire. Avec une certaine affection, une affection certaine plutôt pour les personnages de l’équipe du lieutenant et leur chef. Leurs liens sont amicaux, voire fraternels, et c’est principalement ce qui les fait « tenir ». Nul doute que l’auteur a connu ça avant d’écrire. Tous sont chers à leur chef et celui-ci les « gère » avec beaucoup d’humanité, de justice et de compréhension, ce qui lui donne une autorité « naturelle » et l’aide à mener à terme des enquêtes difficiles en tous points en un temps record mais avec pertes et fracas.

Côté suspense, action et rebondissements, Olivier Norek sait tenir le lecteur en haleine, rien ou presque ne se passe comme prévu, les pages défilent sous ses yeux ahuris. L’intrigue est plutôt compliquée, les faits se déroulent en plusieurs endroits, presque en même temps mais l’auteur tient ferme les ficelles et les tire habilement, le lecteur n’est pas perdu. Juste hébété en lisant certaines scènes.

Pourtant Olivier Norek n’est pas seulement un auteur de polars-thrillers efficaces et bien écrits. J’ai lu seulement deux de ses romans ; mais dans chacun il s’appuyait sur un arrière-plan social et historico-politique. Dans Entre deux mondes, c’était l’enfer de la Jungle de Calais, dont la description m’a profondément remuée. Dans celui-ci, c’est le monde carcéral qui nous est montré de manière réaliste et impartiale. Un sujet souvent tabou parce qu’il fait peur ou n’intéresse pas grand-monde – après tout, « ils » n’ont que ce qu’ils méritent ! –, une situation qui ne fait que s’aggraver et risque bien d’exploser vu que personne ne fait rien si ce n’est constater et dire qu’il faut faire quelque chose. Comme pour le réchauffement climatique et bien d’autres sujets urgentissimes.

Pour finir, je dirai qu’un bon polar, ça a du bon parfois. Du très bon même. Je comprends les lecteurs qui ne lisent que du noir ; j’ai moi-même eu une période où je me jetais tête baissée sur un Thilliez, le dernier Mo Hayder, le dernier Jonquet ou le dernier Mankell de leur vivant, un Hervé Le Corre ou encore le dernier Thomas H. Cook… J’y reviens, au noir, quand je sors d’un pavé sur la guerre, quand je ne sais plus quoi lire après avoir refermé un coup de cœur ou détourné les yeux de deux ou trois sagas insipides. Ou quand je trouve que ma vie n’est pas assez rose et qu’elle a besoin d’un coup de noir pour la booster. Histoire de me « laver la tête » comme on dit.
Et je suis rarement déçue. Aujourd’hui, les auteurs de polars et de romans noirs osent sortir du chemin qui mène uniquement et tout droit à la résolution de l’enquête. Ils ancrent leur intrigue, souvent en forme de toile d’araignée, dans un panorama social récent, réel et/ou historique. Ils ne font pas que nous « laver la tête », ils nous la remplissent de références politiques, sociétales et historiques. Aujourd’hui plus qu’hier, l’Histoire s’apprend ou se révise dans les livres, non pas (forcément) d’Histoire, mais les romans. Et le noir ne fait pas loin de là exception à la règle.

Olivier Norek fait partie de ces écrivains du noir qui nous apportent davantage qu’une enquête policière même bien ficelée. Et le lecteur s’énerve, s’apeure, se prend à rire et s’attendrit en le lisant. Il s’informe et se cultive en appréhendant l’histoire contemporaine. L’histoire qui prépare nos demains, qui ont de quoi faire frémir. Alors merci monsieur Norek de nous offrir de tels moments de lecture. Je crois que Surface ne va plus m’attendre très longtemps. Et une petite demande : trouvez un moyen de faire revenir Victor Coste sur sa décision d’abandonner son poste… C’est ça aussi la littérature : le pouvoir, l’air de rien, de redonner vie aux presque « morts » !

LES MOTS POUR LE DIRE

Sur l’univers carcéral : « Chaque couloir, chaque cellule ressemble aux autres, si bien qu’une fois à l’intérieur, il n’existe plus aucun repère. On est dans une partie de cette prison comme on pourrait être dans une autre. On n’est nulle part ».
Et plus loin : « A partir des années 1990 ont commencé en même temps la surpopulation carcérale et les coupes budgétaires. Avec un surveillant pour cent prisonniers, les ennuis devenaient inévitables. Alors les surveillants sont entrés dans la deuxième grande ère de Marveil, celle de la répression. Violente, parfois injuste, constante, autorisée. Par peur, par autoprotection et, dérive oblige, parfois par plaisir. (…) Puis vers les années 2000, avec un nombre toujours plus important de prisonniers, des effectifs de surveillants encore plus resserrés et des locaux qui rendraient sélecte la pire des porcheries, est arrivée la troisième grande période de Marveil. Celle du secret et de l’abandon. La seule mission du surveillant était de rentrer chez lui en un seul morceau, il n’y avait plus qu’à laisser les détenus s’insulter, se battre, faire du commerce, se droguer et baiser entre eux, avec, comme seule limite morale, le suicide et le meurtre ».
Enfin, dans la bouche de l’ancien directeur de prison, débarqué et remplacé après cette interview : « Un centre pénitentiaire n’est efficace que s’il reconstitue une société carcérale juste. Sans prédateurs, sans proies, dans une parfaite équité, sans privilèges ni passe-droits, sans nécessité de violence, sans jalousie de ce que l’autre pourrait avoir de plus ou de mieux. La force devenant inutile, il ne reste plus qu’à vivre ensemble, en bonne société. Malheureusement, il n’existe pas d’endroit plus dangereux, inégal et injuste que la prison. Et au lieu de ressortir équilibrés ou cadrés, les détenus sortent plus violents, désabusés perdus et agressifs, sans aucun projet de réinsertion. Plus venimeux en sorte. La prison comme une école du crime ».

Et je ne crois pas savoir que les choses se soient améliorées en si peu de temps.