Paru en janvier 2015 chez Gallimard. 190 pages. Biographie.
Lâauteur. JĂ©rĂŽme Garcin, nĂ© Ă Paris en 1956, est journaliste (Le Nouvel Obs et Le Masque et la Plume, France Inter) et Ă©crivain. Il est Ă©galement membre du comitĂ© de lecture de la ComĂ©die Française. Son Ćuvre littĂ©raire est extrĂȘmement fournie et variĂ©e (poĂ©sies, essais, romans, biographies). Il Ă©crit depuis 1994 (Pour Jean PrĂ©vost) Ă la cadence dâenviron un livre par an, dont deux sont des fragments dâautobiographie : La Chute de cheval, consacrĂ© Ă la mort de son pĂšre, Ă 45 ans, dâune chute de cheval et Olivier, sur la mort accidentelle de son frĂšre jumeau⊠Olivier. Jâavoue en avoir plusieurs dans ma bibliothĂšque mais nâen avoir lu quâun, La Chute de cheval, sans doute en raison dâune mĂ©diatisation trop importante (et Ă©logieuse) Ă mon goĂ»t. Un peu comme Foenkinos.
Lâhistoire. Il sâagit de la biographie-portrait de Jacques Lusseyran, Ă©crivain rĂ©sistant tombĂ© dans lâoubli en dĂ©pit des services rendus Ă son pays pendant la guerre. Devenu accidentellement aveugle Ă huit ans Ă lâĂ©cole, il fait cependant de brillantes Ă©tudes littĂ©raires au lycĂ©e Louis-le-Grand. A 17 ans, il entre en rĂ©sistance en crĂ©ant son propre rĂ©seau, trĂšs actif, les Volontaires de la LibertĂ©. ArrĂȘtĂ© en 1943 sur dĂ©nonciation dâun camarade, il est emprisonnĂ© Ă Fresnes puis internĂ© dans le camp de Buchenwald. Il est libĂ©rĂ© en 1945 et se mariera quelques mois plus tard avec Jacqueline Pardon, catholique fervente et, comme lui, rĂ©sistante et dĂ©portĂ©e.
De retour Ă Paris, il ne recevra ni pension ni hommage du gouvernement français. Devenu dĂ©pressif, il ne retrouvera jamais le goĂ»t de la vie et la force grĂące Ă laquelle il avait acceptĂ© et sublimĂ© son handicap, jusquâĂ en faire un formidable atout, et survĂ©cu Ă la dĂ©portation.
Il reprend alors ses Ă©tudes dans le but dâenseigner et passe une licence de philosophie et un Doctorat littĂ©raire. Mais une loi pĂ©tainiste interdit aux non-voyants lâenseignement public et lâoblige Ă chercher des postes de substitution Ă lâĂ©tranger, en GrĂšce notamment, avant de donner des confĂ©rences dans le monde. La France le renvoie Ă un seul statut, celui dâhandicapĂ©. A ce propos, nous lisons en page 125 : âOĂč dâailleurs a-t-il sa place dans cet aprĂšs-guerre confus oĂč les purs dĂ©rangent et les hĂ©ros gĂȘnent ?â. Câest Ă cette Ă©poque quâil rencontre Albert Camus, AndrĂ© Gide, AndrĂ© Breton et bien dâautres personnalitĂ©s des milieux intellectuels.
Il finit par partir aux Etats-Unis, oĂč il enseigne la littĂ©rature. Câest lĂ quâil trouvera la reconnaissance et la notoriĂ©tĂ© que la France ne lui a jamais donnĂ©es. En 1971, il revient en France et meurt dans un accident de voiture avec sa troisiĂšme Ă©pouse, Marie. Il nâa que 47 ans. CĂŽtĂ© littĂ©rature, il laisse deux autobiographies, Et la lumiĂšre fut, best-seller aux Etats-Unis mais quasiment inconnue en France (!) et Douce, douce AmĂ©rique, ainsi que de nombreux Ă©crits non publiĂ©s.
Câest la vie hors normes, brĂšve et tragique de cet homme hors normes lui aussi que raconte JĂ©rĂŽme Garcin. Il en dresse un portrait enthousiaste et admirateur avec une Ă©criture de trĂšs haut vol. Le grand intĂ©rĂȘt de ce livre, câest la personnalitĂ© exceptionnelle de Jacques Lusseyran. Loin de considĂ©rer la cĂ©citĂ© comme une fatalitĂ©, il en fait au contraire un formidable atout, une force. La perte de la vue va lâinciter Ă en trouver une autre, âle regard intĂ©rieurâ, beaucoup plus âvoyantâ puisque, dĂ©barrassĂ© de tous les artifices, il lui permet dâaller directement Ă lâessentiel. Le rĂ©cit est jalonnĂ© de dĂ©tails relatifs Ă cette clairvoyance intĂ©rieure. Voici lâun des plus parlants, en page 18 :
Car Lusseyran mettait les voyants en garde contre «la toute puissance des formes» et tenait que la connaissance du regard est pauvre, voire mensongĂšre. Il condamnait, bien avant quâelles ne deviennent universelles et dictatoriales, «la civilisation des affiches, des inscriptions lumineuses, de la tĂ©lĂ©vision, des illusions et lâidolĂątrie des images». Il prĂ©tendait que les aveugles entendent, sentent, goĂ»tent et touchent, comprennent mieux que les voyants. Il disait : «La cĂ©citĂ© a changĂ© mon regard, elle ne lâa pas Ă©teint». Et il ajoutait : «Elle est mon plus grand bonheur».
Quelques pages plus loin : âLa vue, dit-il, est un sens objectif, dĂ©daigneux. Seul le toucher nous console. Le toucher, le goĂ»t et lâodoratâ. Quand on y rĂ©flĂ©chit bienâŠ
Cette lumiĂšre intĂ©rieure lui servira beaucoup aussi Ă Buchenwald. Quand les Ă©preuves devenaient insupportables, elle devenait un refuge qui lui permettait de sâisoler du camp les quelques minutes nĂ©cessaires Ă sa survie. Il dit page 102 : âJe gagnais ce refuge oĂč pas un kapo nazi ne pouvait mâatteindre. Je posais mon regard sur cette lumiĂšre intĂ©rieure .., je la laissais vibrer Ă travers moi. Et je constatais trĂšs vite que cette lumiĂšre câĂ©tait de la vie, de lâamour. Je pouvais Ă nouveau ouvrir les yeux sur le carnage et la misĂšre. Je survivais. Comment voulez-vous que je nomme encore «malheur» lâaccident qui mâa fait ce cadeau ?â.
Pas Ă©tonnant que JĂ©rĂŽme Garcin ait tant admirĂ© cet homme hors du commun et quâil ait eu envie de le sortir des tĂ©nĂšbres dans lesquelles la France lâa laissĂ© pour le mettre en lumiĂšre dans les pages de son livre. Lui qui dans son Ćuvre livresque a souvent Ă©voquĂ© des destins brisĂ©s, des hommes trop tĂŽt disparus (son pĂšre, son frĂšre jumeau, mais aussi un autre Ă©crivain-rĂ©sistant, Jean PrĂ©vost avec Pour Jean PrĂ©vost).
Le style. Comment dire⊠Le livre est bien Ă©crit, presque trop bien Ă©crit. Mais lâĂ©criture de haut vol de lâauteur finit paradoxalement par devenir linĂ©aire. La forme prend trop souvent le pas sur le fond et lâempathie de lâauteur pour son personnage mâa paru de ce fait artificielle. Pour une biographie, câest un peu gĂȘnant Ă mon goĂ»t. LâĂ©motion a du mal Ă passer alors que lâhistoire de cet homme est bouleversante. Lâauteur reste sur le seuil de la porte, sâen tenant Ă une narration assez ampoulĂ©e des Ă©vĂ©nements marquants de la vie de son personnage.
Est-ce cette (trop) âbelleâ Ă©criture de JĂ©rĂŽme Garcin âson vocabulaire sans cesse recherchĂ© et sa ponctuation parfaiteâ, ou bien le principe mĂȘme de la biographie qui âtout en se tenant Ă distanceâ, âencadreâ davantage les personnages qui en font lâobjet, tandis que le roman, lui, laisse la place Ă toutes les fantaisies et Ă tous les embrasements, qui mâa gĂȘnĂ©e dans ma lecture ? Toujours est-il que pour ĂȘtre pourtant du genre sensible, je nâai jamais ressenti de vĂ©ritable empathie pour le personnage au fil des pages, Ă©prouvant âseulementâ de lâadmiration pour son courage et un sentiment dâhorreur et dâinjustice devant son destin. Peut-ĂȘtre, aprĂšs tout, ce que voulait lâauteur, le sentiment de tristesse Ă©tant ici inappropriĂ© car dĂ©risoire, comme il le dit dâailleurs si bien Ă propos du style de son hĂ©ros : ââŠmais surtout pas la poisseuse, la sentimentale, lâinutile pitiĂ©.â
Jâavais dâailleurs Ă©tĂ© gĂȘnĂ©e de la mĂȘme façon en lisant La Chute de cheval, dont le style trĂšs brillant mâavait rendue inaccessible Ă la compassion, quand bien mĂȘme il sâagit dâun roman.
Mon avis. Ce livre me conforte dans ma prĂ©fĂ©rence pour lâĂ©criture romanesque. MĂȘme si les faits sont dĂ©formĂ©s, les personnages avilis ou enjolivĂ©s, il se dĂ©gage dâun roman une empathie, une compassion souvent absentes dâune biographie. Quand le romancier a tous les droits, le biographe se doit de laisser le lecteur seul juge de ce quâil lui donne Ă lire en mettant le moins possible de commentaires personnels. Ce que ne fait pas JĂ©rĂŽme Garcin, qui nous montre avec insistance le chemin du sentiment (tristesse, admiration, horreur) Ă ressentir et ne cesse dâaffirmer son empathie sans faille pour son personnage. Le problĂšme avec cette biographie, en tout cas pour moi, câest quâelle est Ă©crite comme un roman. A force dâintellectualiser les choses on finit peut-ĂȘtre par les dĂ©sincarner. La force du contenu du rĂ©cit est me semble-t-il restĂ©e derriĂšre la âbarriĂšreâ de lâĂ©criture. Davantage de simplicitĂ© aurait rendu lâĂ©motion plus accessible et la lecture plus aisĂ©e.
En dĂ©finitive, si Jacques Lusseyran mâa impressionnĂ©e par sa force morale et sa volontĂ©, je nâai pas ressenti de rĂ©elle Ă©motion malgrĂ© les Ă©vĂ©nements tragiques qui sont relatĂ©s. Certes, jâai appris des choses sur Buchenwald et les horreurs qui sây sont dĂ©roulĂ©es, bien quâelles soient racontĂ©es sans insistance. Mais jâai Ă©tĂ© déçue par lâensemble, pis, j’ai mĂȘme fini par m’ennuyer sur la fin…
Je terminerai sur un passage illustrant assez bien mon propos :
Il pensait que, pour sauver la terre, il faut sâinsurger contre tous ceux qui travaillent Ă la dĂ©truire. Il voulait sauver lâhomme et se battre contre ceux qui sâingĂ©nient Ă lâhumilier. (âŠ) Lâaveugle stigmatisait les aveuglements de ses contemporains : le fanatisme, lâautoritarisme, la concurrence, la jalousie, la haine, la vĂ©nalitĂ©, les drogues, les sondages, le surarmement et lâego, ĂŽ lâego, cette baudruche trop gonflĂ©e, cette caricature grimaçante du moi. Le moi, le vrai moi, Ă©tait, pour lui, la seule richesse de ceux qui nâont rien, la seule lueur dâespoir des dĂ©sespĂ©rĂ©s, la seule capable de remplir le vide de lâexistence.
C’est juste, c’est beau, mais trop Ă©tudié pour une biographie. Et les passages de cette allure sont lĂ©gion. JĂ©rĂŽme Garcin est un homme cultivĂ© Ă la plume puissante, il nous le fait savoir⊠On aime ou on n’aime pas. Moi non.
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En deux mots
Cette biographie trĂšs littĂ©raire nous permet de dĂ©couvrir le destin dâun homme hors du commun qui a su accepter son handicap et le transformer en force de vie. Elle met en lumiĂšre un hĂ©ros injustement restĂ© dans lâoubli aprĂšs la guerre.
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Une réponse
Je ne sais pas si lâĂ©criture est âampoulĂ©eâ mais ce commentaire, trĂšs bien fait, m’a donnĂ© l’envie de lire cette biographie, mettant Ă lâhonneur un grand rĂ©sistant injustement tombĂ© dans lâoubliâŠ.
Quelle leçon !
Merci Ă JĂ©rĂŽme Garcin et Ă la SĂ©rial lectrice d’avoir permis Ă cet homme hors du commun d’ĂȘtre enfin reconnu, lui qui voyait avec les » yeux de l’Ăąme ».