Sorti en 2018 aux Editions Robert Laffont, 224 pages. Puis en version poche chez Pocket en janvier 2020. 218 pages.

EN DEUX MOTS
Sur le thème éculé de la disparition-enlèvement-séquestration, Olivier Adam réussit à nous faire ressentir de l’intérieur la douleur, les regrets, de sa famille. La dégradation des liens familiaux. Et celle de Léa par l’intermédiaire de mails qu’elle envoie avant et après son absence à un correspondant mystérieux. Une belle écriture, un sujet sensible et deux adolescents en difficulté.

L’auteur. Nul besoin de présenter Olivier Adam. Après des études à l’université de Paris-Dauphine, il est directeur de collection aux Editions du Rouergue. En 2005, il quitte la région parisienne pour s’installer à Saint-Malo, avant de revenir à Paris en 2014. Son premier roman, Je vais bien, ne t’en fais pas, paraît en 2000 et sera adapté au cinéma. En 2004, Passer l’hiver lui vaudra le Prix Goncourt de la nouvelle. Pas seulement romancier, il est aussi auteur d’ouvrages destinés à la jeunesse, anime des ateliers d’écriture en milieu scolaire et participe en tant que scénariste à l’adaptation de certains de ses romans. Ses livres (jeunesse et adultes) et scénarios seraient trop nombreux à énumérer. Disons seulement que depuis une quinzaine d’années, cet auteur engagé et charismatique publie des romans à la cadence moyenne d’un par an avec, parmi les plus connus, Falaises (2005), A l’abri de rien (2007), Des vents contraires (2009), Le cœur régulier (2010), Les Lisières (2011) et Peine perdue (2014). Et plus récemment La Renverse (2016), chroniqué dans ce blog.

Les cinq premières lignes (hors la première lettre de Léa) : « J’adresse un signe de tête à Bastien et je descends. Le bus poursuit sa route le long de la côte ». Je le regarde s’éloigner un instant. Il n’y a plus que lui à l’intérieur. Au lycée, ils ne sont plus qu’une poignée à vivre à Saint-Briac, la ville d’à-côté, terminus de la ligne. Enfin, ville… il faut le dire vite ».

Lorsque commence l’histoire, Léa a disparu depuis près d’un an. C’est son frère Antoine, d’un an plus jeune, qui prend la parole pour raconter les faits et leurs conséquences désastreuses sur une famille déjà fragile qui va s’effondrer « la tête sous l’eau » avec ce dernier coup dur. Est-ce une fugue, un enlèvement ; est-elle encore vivante ?


Il faut dire que Léa ne supportait pas la vie à Saint-Lunaire. Quand sa famille a quitté Paris deux ans auparavant – presque sur un coup de tête de son père journaliste de profession, romancier raté devenu dépressif par périodes, qui a trouvé un poste au journal local – pour venir vivre dans l’endroit où ils passaient toutes leurs vacances, elle s’est sentie coupée de son monde, surtout de ses relations bien sûr. C’est une chose de passer ses vacances en face de Saint-Malo, c’en est une autre d’y vivre à l’année. Les adolescents paient le prix fort quand ils n’en sont pas originaires. Ils s’ennuient, Léa, elle, c’est à mourir qu’elle s’ennuie, elle ne voit plus personne et son petit ami lui manque énormément. Elle écrit en cachette. Elle reste enfermée dans sa chambre, son portable connecté 24/24 à WhatsApp pour communiquer avec ses ami(e)s, écouter sa musique ; et pester après ses parents qui lui ont imposé de vivre dans « un bled », « dans ce trou ».

Comme sa mère refuse de la laisser partir seule chez une amie à Paris, elle y va avec son oncle Jeff, le frère de sa mère. Et c’est pendant qu’il s’absente quelques minutes pour aller acheter une boisson qu’elle disparaît. Et que la vie de ses proches bascule (et la sienne) dans l’horreur. L’horreur de la disparition, l’horreur de l’attente, de la culpabilité, l’horreur de ce qu’ils imaginent, celle de ne rien savoir et d’imaginer ne jamais rien savoir, de s’attendre au pire… Comment continuer de vivre dans « la maison remplie d’absence ». La mère a une liaison et s’installe dans un appartement. Le père boit de plus en plus, le soir. Et Antoine, seize ans à peine (il est en troisième), est seul ce dernier, son asthme, son propre malheur et l’absence de sa sœur qu’il aime. C’est lui qui raconte.

Enfin, près d’un an après sa disparition, Léa est retrouvée. Mais pourtant pas la paix. Un nouveau tsunami secoue la famille malgré la joie des retrouvailles. Petit à petit nous apprenons ce que Léa a vécu. Et ce que deviendra cette famille dont l’auteur nous parle avec une grande empathie, surtout pour Antoine le jeune narrateur.
Je vous laisse bien évidemment le soin de le découvrir…

L’écriture d’Olivier Adam : claire, juste et précise, participe grandement de l’agréabilité et de l’intérêt de lecture. Même si l’ensemble est dense : phrases et paragraphes longs mais paradoxalement dialogues rares et plutôt courts, aucune lourdeur ne se fait sentir tant le sujet est grave. Avec de belles descriptions du bord de mer (le miroitement de l’eau, les couleurs du ciel), La tête sous l’eau est agréable à lire en dépit des événements dramatiques qu’il relate.

 Mon regard sur le roman. Olivier Adam aime les enfants, les ado-adulescents et les familles, et cela se sent une fois encore dans ce roman qui met en scène un adolescent présent : Antoine, le narrateur, et une adolescente absente : Léa, sa sœur. Les autres personnages, même s’ils sont plutôt finement décrits, gravitent autour d’eux.

Le point de vue des adolescents sur leurs parents et sur les adultes en général est extrêmement bien rendu. Même si elle est assez négative, cette vision des adolescents est intéressante et le regard de l’auteur porté sur la jeunesse d’aujourd’hui tendre et lucide. C’est peut-être ce qui m’a le plus intéressée dans ce roman. C’est souvent l’inverse que nous lisons : la société adulte qui scrute les adolescents avec amour mais aussi condescendance, dérision, impatience ou franche irritation… Ce n’est pas le cas d’Olivier Adam qui les aime pour ce qu’ils sont en réalité : encore des enfants (de plus en plus tard) et déjà des adultes (de plus en plus tôt). Ce qui porte à croire que les adultes leur « en demandent » trop. Ils ont seulement grandi (trop) vite (au sens propre) et toujours connu et « bénéficié » des bienfaits-méfaits des nouvelles technologies de communication.

Bien aimé aussi le double suspense qui relate en parallèle la disparition de Léa ET sa vie secrète ; une histoire de Léa dans l’histoire de Léa ou plutôt deux facettes de la même histoire. Là aussi le propos est sensible et percutant.

Nous sont proposées également de très justes réflexions sur la vie de tous les jours, des observations sur le couple des parents de Léa et Antoine s’enlisant dans la routine et qui pourrait bien être le nôtre si l’on n’y prend pas garde et, toujours avec Olivier Adam, une attention sensible à la précarité de l’emploi et aux difficultés sociales qu’elle engendre.

Un livre courageux et pudique à la fois, qui nous met dans la peau de deux adolescents. Rare.

QUELQUES BELLES PHRASES POUR ILLUSTRER
Sur la disparition ou, plus précisément, sur la difficulté pour la famille de continuer de vivre sans savoir : « Depuis des mois, tout est tellement silencieux et prostré. La maison s’est vidée peu à peu. D’abord Léa et ça, il a fallu s’y résoudre d’une manière ou l’autre. S’accommoder à l’idée que même si nous étions détruits, morts à l’intérieur, la Terre ne s’était pas arrêtée de tourner pour autant, tout ne s’était pas effondré autour de nous Que nous n’avions pas été immédiatement réduits en poussière et propulsés dans le noir infini de l’univers. Qu’il nous fallait continuer à respirer malgré tout. Nous nourrir. Nous lever le matin. Survivre. Jour après jour.

Sur les parents et leurs cachotteries, leurs peurs qui les mènent à une forme de renoncement, d’inversion des rôles parents-enfants, très difficile pour un adolescent : « Ma mère a toujours tenu à paraître irréprochable. Parfaite. C’est dans son caractère. L’étoffe dont elle est faite. Ça me paraît soudain si puéril. Ces cachotteries. Cette façon de s’accrocher aux apparences. Tellement déplacé dans le contexte où nous vivons depuis des mois. Il me semble la voir telle qu’elle est vraiment tout à coup. Comme je vois désormais clair dans le jeu de mon père. Ses fêlures. Sa façon de se refermer sur lui-même. D’éviter les confrontations. Les questions épineuses. D’éviter tout ce qui pourrait le faire tomber en poussière. Parfois je le regarde et je me dis qu’au fond il redoute de trouver les réponses à toutes ces questions qui nous hantent. Redoute d’avoir à y faire face, à trouver les mots, les gestes qu’il faut et d’en être incapable. Obscurément, j’ai la sensation que c’est à moi de prendre tout ça en charge ».

Enfin, l’amour vécu et déclaré par une adolescente : « Je t’écris pour te remercier d’exister. D’être qui tu es. Je bénis tes parents rien que pour ça. De t’avoir permis d’exister. De t’offrir à ce monde dégueulasse. Si tu existes, c’est que tout n’est pas foutu. C’est que la vie vaut le coup. La mienne en tout cas. Je sais c’est des grands mots, mais c’est justement parce qu’ils sont trop grands pour être dits que je te les écris. Tu me tiens envie. Tu me tiens debout. Tu me fais croire à la lumière. Tu m’arraches aux ténèbres ». Bouleversant, non ?