Sorti en mars 2019 chez Albin Michel, Collection Les Grandes Traductions. 276 pages. Traduit de l’anglais (Irlande) par Marie Hermet. Titre original : All we shall know. Roman.

EN DEUX MOTS
Un pur joyau d’humanité et une écriture tout en pudeur et retenue mais toujours poétique même quand les mots sont crus. Sur un fond de tragédie antique et superbement traduit, Melody et son histoire nous touchent au plus profond de l’âme et je défie quiconque de lire la fin les yeux secs.


L’auteur. Donal Ryan, né à Tipperary, Irlande, en 1977, a rencontré en France un grand succès d’estime pour son premier roman traduit en français, Le cœur qui tourne, élu «Meilleur livre de l’année» lors de sa parution en Irlande, entre autres prix et nominations. C’est Paul Lynch, romancier irlandais lui aussi (dont j’ai lu et adoré Un ciel rouge, le matin et La neige noire, deux romans à l’empreinte indélébile) qui m’a donné envie de le lire dans une interview. Celui-ci est le troisième opus de Donal Ryan sorti en France. Et sera, je l’espère de tout cœur, suivi d’autres merveilles littéraires car l’auteur est jeune et talentueux.

Les cinq premières lignes : « Douzième semaine. Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. Je me serais tuée depuis longtemps si j’en avais eu le courage. Je ne crois pas que le bébé souffrirait. Son petit cœur cesserait de battre avec le mien. Il ne se sentirait pas quitter un monde de ténèbres pour un autre, lorsque son esprit se désenlacerait de moi ».

Lorsque l’histoire commence, le lecteur est d’emblée pris en otage, prisonnier des pages à venir. L’héroïne, Melody est à un tournant doublement crucial de sa vie. Entre la vie et la mort même puisque nous apprenons dès les premières lignes qu’elle va donner la vie dans quelques mois et que pour cette raison elle envisage de se donner la mort.
Rapidement, nous apprenons les raisons de son désir de mort et, si l’envie de la juger peut nous étreindre dans les toutes premières pages, elle nous passe très vite. C’est un désespoir profond qui l’habite. Son mari, Pat, l’a quittée en apprenant que l’enfant qu’elle attendait n’était pas de lui. Totalement désemparée, elle commence alors à écrire un journal.
Ce journal de neuf mois représente un voyage émotionnel intense et transforme l’attente d’un bébé en l’attente de toute une vie passée, présente et à venir. L’essentiel du parcours de Melody nous est livré par bribes mêlant les trois périodes de son existence, les deux premières éclairant d’une lumière qui finit par devenir évidente la troisième (l’épilogue, prémices d’un futur pourtant improbable). Le passé – sa mère distante et peu aimante, son mariage d’amour, fusionnel puis virant à la passion toxique et destructrice, l’infertilité du couple, le souvenir de Breedie, son amie d’enfance qu’elle a trahie à l’adolescence – surgit par le biais de rêves le plus souvent cauchemardesques qui ne manquent jamais de la réveiller haletante pour la ramener à la réalité présente, à sa grossesse et à l’enfant non désiré.
Jusqu’au jour où elle fait une rencontre qui va rompre sa solitude et, partant, changer sa vie. Mary, une jeune femme que la vie n’a pas épargnée non plus.

A partir de là, nous assistons à l’évolution de Melody qui peu à peu accepte de vivre au présent en apprenant à lire à Mary qui devient son amie. Les idées morbides s’estompent lentement mais sûrement.
Ainsi, au fil des pages du journal, d’allers au passé en retours au présent se profile un futur – totalement inexistant et inenvisageable au départ – précaire mais de plus en plus réel. Jusqu’à une fin qui ferait verser des larmes à un bloc de granit.

Ecrit sous forme de journal à la première personne, le roman bénéficie d’une prose lumineuse. Cru ou lyrique, le langage est toujours poétique ; les – rares – scènes de sexe, même quand elles sont relatées sans pudeur, ne manquent pas d’une certaine retenue. Bien que d’une pagination assez courte, Tout ce que nous allons savoir est d’une grande richesse de sentiments, d’une densité palpable de bout en bout. Dans un même chapitre peuvent alterner des bribes du temps passé, des moments présents et des projections futures faites d’espoirs précaires ou de colère. Tout le journal de Melody est une introspection sévère, une remise en cause de ses faits, gestes et décisions ; et une mise au point nécessaire à ce stade de sa vie.
Donal Ryan adapte avec grand art son écriture à son sujet et à ses personnages. Dans Le cœur qui tourne, roman amplement choral, de nombreux personnages s’expriment dans une grande variété de langages. Ici, un seul narrateur : Melody, qui parle de plusieurs manières : avec ses tripes, avec sa tristesse et avec sa colère, mais toujours avec son cœur et son intelligence. Melody raconte avec ses mots, dans un style direct quand elle se laisse emporter par la colère (contre les autres mais surtout contre elle) et proche de l’érudition dans ses réflexions sur le sens de la vie.
Enfin, quelques très belles descriptions parsèment les pages, faites elles aussi par Melody.

Mon avis sur le livre. Tout ce que nous allons savoir est d’abord le portrait d’une femme. Melody porte l’histoire à elle seule. Passionnée, ardente, entière, une pure « romantique » des temps modernes. C’est ce qui la mine, la décale et la rend irrésistible à nos yeux. Incapable de dissimuler pensées et sentiments, elle dit les choses en face et en direct, quand et comme elle les ressent, quitte à être blessante ; ou blessée.
Donal Ryan va très loin dans son étude psychologique. La personnalité de Melody est fouillée dans les moindres recoins, le plus souvent par elle-même et sans la moindre concession. L’auteur sonde l’âme de tous ses personnages afin d’y trouver la violence mais aussi la bonté, tapies toutes deux dans le cœur des hommes. Chacun de ses romans met en scène des personnes cabossées par la vie dont aucune n’est foncièrement mauvaise, encore moins irréprochable. Et ce sont justement leurs failles qui provoquent notre compréhension et notre empathie. C’est le cas ici. Melody n’est pas parfaite, loin s’en faut, elle le sait et tente d’y remédier. Par le prisme de son journal tenu à la semaine la semaine, elle nous livre des fragments épars de sa vie tout en analysant et estimant les événements marquants d’une autre manière que celle de la révolte et/ou de la colère : en se remettant en cause. Son « auto-bilan » nous permet de comprendre la situation de départ, mais surtout de suivre l’évolution au présent de Melody dans sa vie quotidienne.
Les autres personnages, peu nombreux : son père, Pat son mari, Martin le père du bébé, Breedie et Mary ses amies… un peu écrasés par la personnalité forte de Melody, eux-mêmes pétris de contradictions et de défauts, sont présentés cependant comme bons, faibles, lâches, dignes, bienveillants, francs, ou tout cela à la fois pour certains.

Autre attrait irrésistible de Tout ce que nous allons savoir : il déborde de sentiments. Un grand roman sentimental – pas fleur bleue pour deux sous car la vie de couple n’est pas toujours rose, mais qui peut le dire -, qui raconte avec une sobriété violente une belle histoire d’amour. Les sentiments sont intenses et Melody les ressent et les exprime avec un romantisme proche de l’exaltation. En premier lieu le sentiment amoureux, particulièrement bien rendu. Il s’agit pour le couple Melody-Pat d’un amour de jeunesse qui s’est instantanément transformé en passion ardente et fusionnelle « pour ne faire plus qu’un » comme elle nous le dit. Au point qu’il lui faut trier ses souvenirs pour savoir lequel des deux a « véritablement » trahi l’autre le premier. Mais le romantisme n’est plus de mise aujourd’hui et la passion n’est pas l’amour et/ou inversement. L’amour fusionnel mène fatalement à la destruction de l’un par l’autre et à l’autodestruction. C’est bien le constat auquel la mènent son introspection et sa prise de responsabilité dans le désastre de leur séparation. Ainsi confiera-t-elle à son amie Mary : « … C’est seulement que nous étions si proches l’un de l’autre, et depuis si longtemps, que nous avions cessé de nous voir comme des personnes distinctes, de sorte que faire du mal à l’autre, c’était se faire du mal à soi-même. Quand j’étais vraiment mécontente de moi, je lui disais que je le haïssais. Je lui reprochais des choses qui n’étaient pas de sa faute ».
Les disputes entre les amoureux sont si violentes que Melody utilise un vocabulaire de guerre pour en parler : elle parle de « tirs d’artillerie », de « trêve provisoire », d’une « arme nouvelle et féroce à pointer sur lui » et dit pour finir : « Nous avons commis des atrocités. C’est à un massacre que nous nous sommes livrés dans notre grande maison de briques rouges à trois chambres, un anéantissement de l’amour ». Et malgré tout cela, c’est un livre sur l’amour qui souffre mais qui dure au-delà des trahisons.
L’amour-passion n’est pas le seul sentiment qui fait vibrer les cœurs. Si le journal de Melody ne dure que le temps d’une grossesse, il reprend son histoire sur trois générations et dépeint l’amour sous toutes ses formes. Ainsi l’amour filial : celui que Melody porte à son père aimant, discret et blessé par la vie, celui qu’elle éprouve à mesure qu’il croît en elle pour son bébé rejeté les premières semaines mais qui « est décidé rester » et va finir par se faire « entendre » assez vite et accaparer l’attention de sa mère.
Enfin, autre sentiment très fort : l’amitié, capable tout autant que l’amour de tisser des liens forts et durables entre des personnes que tout semble séparer. Celle que Melody avait pour Breedie pendant l’enfance et maintenant celle qu’elle éprouve pour Mary, assez forte pour lui ôter de l’esprit et du cœur ses idées de suicide et adoucir la culpabilité qui l’assaille sans cesse, celle concernant Breedie notamment. Et pour accomplir bien d’autres « miracles » que je me garderai de vous révéler, le roman est plein de mystère et de surprises.

D’autres thèmes, en vrac : l’inutilité et la vanité de la colère pour avancer, le pouvoir et les bienfaits de l’écriture et partant, de la lecture pour sortir de la solitude et de la dépression. Melody, journaliste dont les articles sont « trop » engagés pour son employeur, nous dit à propos de son journal : « Noter mes idées en vrac m’allège, me pousse vers l’extérieur, crée en moi une tension qui semble faire office d’exercice, pour défaire et reformer quelque chose, pour reconstruire ». Grâce à l’amitié, elle se libère par la parole et l’écriture l’ouvre à nouveau au monde extérieur, la délivre de son carcan.
Et enfin, le regard bienveillant et généreux de Melody (et donc de l’auteur lui-même) sur les gens du voyage, de tout temps oubliés, décriés, et mal jugés. L’auteur nous brosse un tableau détaillé de leur mode de vie, de leurs croyances, de leurs traditions liées au sens de l’honneur ancestral et de la loyauté entre familles même s’ils doivent entraîner des combats violents.
Je dirai pour finir que Tout ce que nous allons savoir, roman court aussi bien traduit qu’écrit, est un magnifique portrait de femme romantique après la lettre et le récit à la fois désespéré et plein d’espoir d’une crise existentielle. Un hymne à l’amour sous toutes ses formes, souvent déchirant avec un épilogue bouleversant qui frôle la tragédie antique. Un véritable petit bijou littéraire, un coup de cœur profondément humain que je recommande vivement au lecteur.

A souligner aussi, dans un tout autre registre, l’esthétisme de la photo de couverture. Cette femme en contre-jour, pensive, la tête penchée et les mains tenant un tissu sur le ventre, nous donne envie d’entrer dans son histoire.

LA PREUVE PAR LES MOTS

Sur la « difficulté » de mourir en se donnant la mort avec, déjà en creux, la sensation d’une remontée de moral : « Mourir me paraît aussi déraisonnable que vivre. Si seulement il pouvait y avoir un interrupteur, une extinction instantanée et indolore, la certitude d’un arrêt entre deux battements de cœur. L’assurance qu’il n’y aurait pas d’implosion cellulaire ou veineuse, pas d’agonie déchirante, ni les vagues déchaînées ni la terre ne se précipiteraient au moment de notre chute pour recevoir un corps brisé mais encore vivant, encore capable de voir s’éloigner la lumière ».

Une belle description d’un ciel sombre : « Le beau temps a disparu aujourd’hui. Une dépression est arrivée de l’océan comme une horde de barbares venus terrasser l’été avec tonnerre et tempête, et des éclairs ont zébré le ciel. (..) Il y avait une odeur métallique dans l’air, et la terre noircissait t se transformait en boue sous la pluie battante, les fleurs baissaient la tête dans les plates-bandes et les branches des arbres s’agitaient comme pour saluer la bourrasque ».